La nuit sans étoiles

La nuit n’a jamais eu tant de couleurs. Ce soir tous les grands arbres de la cour ont revêtu leurs habits de lumière, jetant sur le ciel noir l’effronterie de leurs dernières feuilles d’or et leurs branches d’argent. Comme un ultime hommage, ils ont encadré l’allée de gravier blanc d’un ramage merveilleux dans lequel siffle le vent qui nous assourdit, et les quelques silhouettes qui traînent encore là se hâtent sous la lumière blafarde d’une rangée de lampadaires. Le monde s’endort encore sans se soucier de la beauté du soir, qui pourtant me frappe un peu plus chaque jour.

Dans ma tête commencent à résonner le froid, l’engourdissement d’être immobile depuis si longtemps, et mille autres raisons de détourner mes yeux des merveilles qui s’y présentent ; après tout, j’ai tant de choses à penser. L’horloge jaune qui sonne onze heures, là-haut sur le toit couvert d’oiseaux, semble me souffler que toutes ces choses peuvent attendre et m’inviter encore à la contemplation. Alors je contemple, accrochant mon regard aux fenêtres brillantes à travers lesquelles se jouent en ombres chinoises mille pièces de vie, n’ayant plus même la force de chercher à les comprendre. Par moments j’entends gémir le gravier sous mes semelles, au rythme de mon souffle qui murmure avec peine cette petite chanson que je n’ai jamais sue. En trois temps, d’une légèreté enfantine et frivole, qui fait monter lentement le goût du sang à mes lèvres. Ses relents durs volent autour de moi, un essaim de papillons invisibles dont l’ombre s’étend implacablement sur la cour, vide.

Je ne sais plus si cette solitude me pèse. Je me souviens y avoir longuement réfléchit, autrefois, mais mon esprit de plus en plus flegmatique ne veut pas en savoir plus ; il veut admirer, se perdre aux aléas de la brise gelée juste une fois, sans devoir se soucier de l’avenir. Alors je le laisse vagabonder, tentant en vain de rappeler à moi les papillons échappés de mon ventre par des mouvements tremblants de mes mains, et il m’emmène le long des branches de lierre noires qui tâchent les façades de la cour, grimpant aux gouttières et se jetant sur l’ardoise des toits ; elle semble rouge à présent dans le clair obscur. Un petit animal s’en extirpe, et avec un instant d’hésitation s’éloigne du spectacle macabre que je donne à voir.

La nuit me fait tourner la tête, il me semble qu’une douce rivière de mon âme s’échappant d’entre mes doigts mordus par le froid vienne s’écouler à mes côtés et rouler sur l’allée immaculée. Cette rivière dessine sur le sol une infinité de veine sombres et scintillantes, comme une aile d’insecte déchu au terme aspect putride. Au fil de la rivière, mon souffle se calme, j’oublie la chanson et de vaporeux nuages mauves emplissent mes yeux. Je vois toujours, à travers le brouillard, les éclats irisés de ces lieux bien connus, et m’amuse à les reconnaître machinalement.

Chaque mur, chaque ombre, chaque petit arbre se pare maintenant d’une beauté toute nouvelle ; elle me fait oublier les larmes qui sèchent âprement sur mes joues depuis tout à l’heure. Les plus hautes branches semblent peu à peu se pencher sur moi, murmurant à mon oreille des vœux de bonheur comme au berceau d’un enfant, puis elles sont suivies de toutes et bientôt c’est un linceul de lumière qui se tisse tout autour de moi. Tous les sons si familiers m’arrivent étouffés, et l’odeur insupportable à elle seule semble vouloir masquer d’un voile sombre le paysage qui s’enfuit sous mes yeux. Je n’ai plus rien à penser à présent, ou j’ai peut-être oublié, mais qu’importe. Je veux me souvenir à jamais de la beauté de ce soir, car à mes yeux bientôt la nuit n’aura plus de couleurs.

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Fannie
Posté le 29/01/2020
Coucou Halycanth,

Cette contemplation de la nuit est très imagée, c’est une magnifique description. C’est un très beau texte, poétique, avec certaines associations de mots audacieuses, mais je ne suis pas sûre de bien comprendre ce qui se passe. À un moment donné, le protagoniste est debout. Un peu plus tard, sans qu’une éventuelle chute ait été évoquée, on dirait qu’il est couché par terre en train de saigner et d’agoniser. Étrange.
Coquilles et remarques :
— Je me souviens y avoir longuement réfléchit [réfléchi]
— le long des branches de lierre noires qui tâchent les façades [qui tachent ; tâcher, c’est s’efforcer de faire qqch]
— elle semble rouge à présent dans le clair obscur [le clair-obscur]
— Un petit animal s’en extirpe, et avec un instant d’hésitation s’éloigne du spectacle [Il faudrait mettre « avec un instant d’hésitation » entre deux virgules et enlever celle qui est avant « et ».]
— Cette rivière dessine sur le sol une infinité de veine sombres [veines]
— comme une aile d’insecte déchu au terme aspect putride [au terne aspect ?]
Halycanth
Posté le 31/01/2020
Déjà merci beaucoup pour les coquilles, effectivement je n'ai pas fait très attention en recopiant...
Ensuite merci, je suis très touchée que tu trouves ça poétique ^^
Et effectivement, il n'y a pas grand chose à comprendre. Mais j'ai bien fait attention à ne pas dire que le protagoniste était debout: il ne l'est pas, c'est sous-entendu mais pas dit justement, pour faire ressortir le flou (je sais pas trop comment expliquer, je pensais pas avoir à faire l'analyse de ce texte quand je l'ai écrit, c'était juste pour transmettre un ressenti...). Et ce n'est pas de la grande littérature, non plus, juste un trait de poésie ^^
Sontariens
Posté le 24/01/2020
J'ai beaucoup aimé lire ce texte. C'est rapide, ça se lit bien et ça dégage énormément d'émotion. Tes descriptions sont vraiment bien écrites et sont surprend à être happé par le paysage et touché par l"émotion qui s'en dégage.
Tu as une très belle plume :)
Halycanth
Posté le 25/01/2020
Merci beaucoup ! Ce sont des textes que j'écris pour me défouler, ça doit expliquer ce qui s'en dégage ^^
Katsa
Posté le 16/01/2020
Tu fais bien ressentir tes émotions a travers ton texte, j'aime beaucoup !

j'ai ressentis et ressent souvent cette solitude, je te souhaite bon courage
Halycanth
Posté le 17/01/2020
C'est très aimable à toi ^^ Bon courage également !
Luru
Posté le 04/01/2020
Bonne année Halycanth !

Ça faisait un petit moment que je devais passer lire la suite de Raine et en voyant ton petit texte en vrac, j'y ai jeté un petit coup d’œil.

J'ai fort apprécié ta plume et le texte en lui même. En général, je n'accroche pas aux textes écrit en "je" et au présent, mais ici tu as su me faire changer d'avis tellement que c'est bien écrit.

Si tu as d'autres textes en vrac comme celui-ci à proposer, j'en serai friand ! ^^
Halycanth
Posté le 05/01/2020
Bonne année également !
Merci beaucoup ^^ Je vais fouiller un peu mes archives de lycée alors
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