La nature nous parle

Prenant vite fait mon petit déjeuner, je courus chez Théo, qui habitait à deux rues de chez moi.

Heureusement que c’était les vacances, on aurait tout le temps du monde pour faire ce que je venais de décider ! Cognant violemment sur leur porte d’entrée, je me fis engueuler par les voisins, et arrêtais de taper pour laisser mon doigt appuyé sur la sonnette.

Enfin, sa sœur ouvrit la porte en grand. Oh oh.

— Mais ça ne va pas non ! Lili ! Il est 7 heures du matin !

Et ? C’est pas trop tôt 7 heures du matin, non ? Mes grands-parents étaient déjà levés depuis une heure, et moi aussi ! Et le soleil aussi, d’ailleurs. Bon, ok… C’était un peu tôt pour la plupart des gens en vacances…

— Pardon Sarah… J’ai pas fait attention…

— Allez, rentre. Théo dormait encore, mais à mon avis, tu l’as bien réveillé là…

En effet, Théo sortit de sa chambre en pyjama, les yeux à peine ouverts. Bon, peut-être que j’étais venue un peu trop tôt. Mais j’avais tellement hâte ! Et puis si je ne venais pas le réveiller, Théo était capable de dormir jusqu’à 11h du matin sans problème.

— Qu’est-ce qui se passe Lili ?

— On va aller répertorier tous les coins encore un peu verts de l’arrondissement, et vérifier leur état !

— Hein ?

— Mémé pense que c’est toute la nature qui se rebelle contre les humains. Alors on va aller faire le point, et puis ensuite on décidera de ce qu’on peut faire.

La sœur de Théo m’interrompit alors :

— Je suis partante aussi !

— Vraiment ? Oh, c’est trop chouette ! T’es géniale Sarah, merci !

La regardant avec adoration, je lui sautais dans les bras, soulagée d’avoir une presqu’adulte avec nous quand même. Je n’oserais pas leur avouer, mais j’avais un peu peur. Peur que toute cette histoire nous dépasse, et qu’on ne puisse rien faire pour sauver la situation.

Une fois que Théo fut habillé plus ou moins proprement, nous descendîmes rapidement pour nous retrouver sous le soleil qui commençait à pointer au-dessus des immeubles. Sarah, après avoir regardé autour d’elle, sembla décider de nous laisser le contrôle de la situation :

— Bon. Théo, Lili, à part le terrain vague, vous voyez quoi comme verdure ?

— Les arbres de l’avenue !

La réponse que Théo avait donnée en même temps que moi me fit rire, et je lui pris la main pour courir dans la direction de la grande avenue.

Sarah nous suivit à grandes enjambées, ne prenant même pas la peine de courir. Frimeuse, va !

***

Lorsque nous arrivâmes devant le premier arbre, je perdis mon sourire, et n’osa pas m’approcher. Figée. J’étais figée de peur. J’avais envie d’appeler ma maman, alors qu’elle n’était même pas là. Et mon papa même ! Ce fut la main de Sarah sur mon épaule qui me sortit de l’état second dans lequel j’étais entré bien malgré moi.

— Ça va Lili ? On n’est pas obligés, tu sais ?

Déglutissant, j’ébauchais un sourire un peu crispé.

— Si si, c’est bon Sarah, t’inquiète, je suis grande !

— C’est moi qui vais le faire cette fois-ci ! s’exclama Théo bien fort.

Les poings sur les hanches, il avait un air déterminé, et même furieux après l’arbre, qui ne lui avait pourtant rien fait.

— Théo ! Pas la peine de faire cette tête-là, il ne t’a encore rien fait cet arbre !

— Si ! Il te fait peur, et ça, je ne suis pas d’accord !

Sarah se mit à rire, et nous ébouriffa les cheveux à tous les deux, murmurant un « qu’ils sont mignons » assez faiblement pour que nous ne puissions pas répliquer.

Punaise ! Elle était gentille Sarah, mais si seulement elle pouvait arrêter de me décoiffer, ce serait encore mieux !

Théo s’approcha vaillamment du très bel érable rouge qui se trouvait devant eux. Oh. Les érables rouges, c’était leur couleur normale, ou bien…

— Théo ? Ce serait peut-être mieux d’essayer d’approcher un autre arbre ? Un qui n’ait pas les feuilles rouges ? Non ?

Ma petite voix fluette me sembla pénible à mes propres oreilles. Ma trouille me faisait un peu honte. Mais Théo se contenta de me regarder avec un grand sourire et de s’approcher du tronc.

Rien ne se passa.

Il ôta alors ses mains de ses hanches pour les approcher des feuilles ocre de l’érable… Encore une fois, rien ne se passa. Même lorsqu’il toucha deux feuilles différentes… Toujours rien !

— Ben, commença Théo, ça veut dire qu’il est gentil celui-là, non ? On ne peut donc pas se fier à la couleur du coup ? Ou alors, peut-être que…

Au lieu de terminer sa phrase, il arracha une feuille. Puis tout s’accéléra.

Très brutalement, des centaines de feuilles tombèrent sur lui, l’immobilisant sur place en lui bloquant d’abord les jambes, puis le recouvrant petit à petit au fur et à mesure que d’autres feuilles s’accrochaient à lui.

Paniqué, il se mit à hurler.

— Sarah ! Sarah ! Elles me font mal ! Elles m’écrasent ! Elles veulent m’étouffer ! Sarah !

Il essaya à nouveau de bouger, mais il était totalement immobilisé. Et lorsque Sarah s’approcha pour le tirer par la main, les feuilles sautèrent sur elle également ! Le pire dans tout ça ? Les feuilles qui avaient commencé à recouvrir les mains de Théo et de Sarah devenaient visiblement de plus en plus foncées… Elles se gorgeaient de sang ! Et elles cherchaient maintenant à recouvrir leurs visages !

Cette scène terrifiante qui se passait devant mes yeux se déroula très très rapidement, et heureusement, elle ne me paralysa pas longtemps. Après seulement deux petites secondes où je fus trop sidérée pour bouger, je fis un truc probablement très idiot, mais aussi très instinctif.

Sans réfléchir, je courus vers le tronc de ce si bel érable et l’enlaça. Puis, la tête posée contre son écorce, je lui murmurais de douces paroles, comme si je tentais de calmer un bébé fatigué - j’avais une toute petite cousine, je savais y faire en bébé !

— Chhhhhh… Calme-toi mon beau… Chhhhhh… Ils ne sont pas là pour te blesser, je te le promets. Nous n’allons pas te faire de mal, au contraire, nous allons faire tout ce que nous pourrons pour t’aider, ok ?

Je restais ainsi longuement, le serrant un peu, mais pas trop, comme si j’avais peur de lui faire mal. La peau toute douce de ma joue contre son écorce râpeuse.

Je sortis de ma torpeur seulement lorsque j’entendis à nouveau la voix de Théo, juste derrière moi.

— C’est bon Lili, il nous a relâché.

Alors seulement, je m’écartais lentement. Puis, lâchant un baiser sur le bois, je me retournais vers mon ami et sa sœur.

Ils étaient dans un piteux état. Théo surtout. Il était tout pâle. Anormalement pâle.

— Théo ?

— Je crois que je n’arracherais plus jamais de feuille d’arbre de ma vie.

Son petit rire un peu gêné me rassura. Il avait l’air secoué, mais au moins, il était vivant et n’avait pas l’air vraiment blessé.

Alors seulement je remarquais le petit attroupement qui s’était formé autour de nous. Un homme s’en détacha pour nous demander ce qu’il venait de se passer. Alors on lui expliqua, et il explosa de rire. Les autres personnes autour de nous firent de même.

— C’est pour une caméra cachée, c’est ça ? Ben pour être réussi, c’est réussi, j’ai vraiment cru que vous étiez en train de vous battre avec des feuilles !

Donnant un coup de pied dans le tas de feuille à terre, il regarda d’un air satisfait autour de lui, cherchant visiblement des yeux une quelconque caméra, puis s’éloigna en secouant la tête, ricanant. Son départ fut comme un signal pour les autres aussi, qui partirent les uns après les autres. J’avais envie de pleurer.

C’était encore pire que la veille, quand on avait essayé de prévenir les autorités. Aujourd’hui, des adultes avaient vu ce qu’il se passait, et ils n’y croyaient quand même pas.

— Laisse tomber Lili. La plupart des gens sont comme ça. Ils comprennent ce qu’ils veulent comprendre. On n’y peut rien.

Nous éloignant lentement de l’arbre, un peu dénudé de ses feuilles désormais, je remarquais que certaines d’entre elles, parmi celles désormais éparpillées par terre, étaient plus foncées qu’avant.

Sarah, qui tenait son petit frère par les épaules avec son bras droit, glissa sa main gauche dans la mienne. Je la lui serrais aussitôt. Ça faisait du bien de s’ancrer, de s’accrocher à quelque chose de sûr. J’avais l’impression que tout pouvait arriver désormais, que le monde tel que je le connaissais était devenu fou. Complètement chtarbé même. Et que tout le monde s’en fichait à part nous.

Fermant les yeux un bref instant, j’inspirais profondément puis relâchais mon souffle en une lente expiration. Cela m’aidait pour me calmer. Et mon cœur – qui battait la chamade - en avait bien besoin. Sur le coup je n’avais pas paniqué, mais maintenant que tout était terminé, ce n’était plus aussi simple.

— Sarah ? On va plus loin ?

Ma voix tremblait.

— Oui ma puce. On va plus loin, et on se repose.

Ils s’éloignèrent lentement, sans se lâcher, et allèrent s’asseoir quelques minutes plus tard sur le bel et grand escalier de la bibliothèque pour réfléchir. Il y avait beaucoup d’allées et venues aujourd’hui, mais je ne prêtais absolument pas attention aux humains. Ce que je voyais, c’était qu’il n’y avait pas un brin d’herbe en vue. Même les plantes qui ornaient l’entrée de la bibli étaient en plastique.

C’était à la fois très triste et extrêmement rassurant. J’étais juste trop secouée pour pouvoir supporter de la vraie verdure pour l’instant.

***

Théo était en train de sauter à cloche pied toutes les marches, montant et redescendant inlassablement, changeant de pied seulement lorsqu’il avait parcouru la totalité des 15 marches, dans un sens ou dans l’autre.

Ça l’aidait à réfléchir, parait-il. Bah, moi, ça m’énervait plus qu’autre chose hein ? Mais bon, à chacun son truc. Personnellement, j’avais préféré fermer les yeux et me boucher les oreilles pour mieux réfléchir. Après avoir demandé à Sarah de « surveiller ». Surveiller quoi, je n’en savais trop rien, mais j’avais besoin de savoir que j’étais en sécurité. J’étais d’ailleurs à moitié recroquevillée dans ses bras.

Mais finalement, même comme ça, je n’arrivais à rien.

— Théo, arrête ! Je n’arrive pas à réfléchir ! Même en me bouchant les oreilles, je t’entends sauter !

— Oh ça va hein… Pas la peine de m’engueuler… T’es pas drôle aujourd’hui…

Je rougis un peu devant mon éclat. Il avait tout à fait raison, et puis, je savais bien que ce n’était pas vraiment de sa faute si je n’arrivais pas à réfléchir. Le problème, c’était surtout que j’essayais de trouver le même calme que je pouvais avoir en pleine nuit dans mon lit, ce qui était tout à fait impossible en pleine journée avec mon ami.

— Pardon Théo… J’ai peur…

Sarah me serra un peu plus fort dans ses bras, et Théo vint nous rejoindre, s’asseyant sur la même marche que nous pour me faire un câlin également.

Ces deux minutes maxi de calme me firent énormément de bien. Je pu souffler et me recentrer. Et retrouver suffisamment de mon énergie pour me lancer :

— On va retourner voir l’arbre et lui poser la question ! On va lui demander ce qu’on peut faire pour l’aider !

— Mais Lili, il ne t’a pas parlé ?

— Non ! Mais c’est lui et ses congénères les principaux concernés, alors je ne vois pas comment on pourrait trouver une solution sans eux !

— T’as raison Lili, on y va ! s’exclama Théo, à nouveau enthousiaste.

***

Ils retournèrent alors sur leurs pas, et tout le long du trajet, je me suis demandée si c’était vraiment une bonne idée. Y avait comme une boule qui était en train de se former dans ma gorge. Était-ce déjà la peur qui revenait me miner le moral et me saper mon énergie ?

Je me forçais néanmoins à continuer, sans pour autant essayer de cacher mon état. Je m’étais même mise à trembler…

Une fois à deux mètres de l’arbre, Théo me prit la main, et Sarah me demanda si je voulais qu’elle le fasse.

— Non Sarah. C’est à moi de lui demander, il me connaît.

— C’est juste un arbre.

Elle-même n’en avait pas l’air convaincue. Je secouais la tête énergiquement.

— Je sais que c’est à moi de le faire. Je le sens.

— Ok Lili, je te fais confiance.

Lâchant la main de Théo, je ne quittais pas l’arbre des yeux. Il avait l’air un peu plus nu qu’avant, sans une partie de ses feuilles. On aurait dit un grand-père avec un tonsure sur un coté de la tête seulement.

M’avançant prudemment, je posais ma main sur lui, et je l’entendis soupirer. Pas en vrai, bien sûr, mais je le sentis. Encore cette impression étrange que j’étais bien incapable de décrire autrement. Tout doucement, je l’enlaçais à nouveau, et me mis à lui murmurer des paroles réconfortantes, pour le rassurer, et être certaine qu’il n’avait pas peur de moi. A moins que ce ne soit l’inverse ?

En tous les cas, ce contact m’apaisa grandement, et ma gorge encore crispée se dénoua lentement.

— Mon érable, nous aimerions pouvoir t’aider. Que pouvons-nous faire pour toi ?

Je sentis alors l’un de mes pieds se soulever. Regardant le sol, je vis un bloc de béton se fendiller juste sous mon pied et s’élever légèrement.

— Sarah ! Théo ! Je crois qu’il veut qu’on l’aide à se débarrasser de tout ce béton à ses pieds ! regardez ! Ils n’ont même pas laissé le moindre espace autour de lui pour laisser ses racines respirer et recevoir assez de pluie…

— Ah ouais tiens ! Ils ont bétonné jusqu’au tronc ! C’est n’importe quoi ça !

Sarah acquiesça également, trouvant cela très curieux. C’était la première fois que je remarquais cela, moi aussi. Et les autres arbres de l’allée étaient dans le même état ! Quand la mairie avait-elle accomplit cette horreur ? Ni elle, ni les autres n’y avaient pris garde… J’avais un peu honte d’avoir fait si peu attention à eux…

Ils avaient bien raison les arbres, de se rebeller : au moins, maintenant, on était trois à les écouter ! Ce n’était peut-être pas beaucoup, mais c’était un début.

— Bon. Lili et Théo, voilà ce qu’on va faire.

Sarah leur dit qu’ils allaient devoir revenir cette nuit, parce qu’amener ici une masse en pleine journée pour casser le béton ne servirait qu’à attirer l’attention. J’étais bien d’accord avec elle, vu que j’avais senti quelques regards bizarres sur moi alors que j’enlaçais l’arbre…

— Mais la nuit, ça ne va pas faire trop de bruit ?

— On prendra une couverture, pour essayer d’étouffer le son au maximum. Et puis, on prendra une barre à mine aussi, pour faire levier, et puis des coins, pour casser plus facilement. Je sais où je peux trouver tout ça, donc je m’en occupe !

Je ne connaissais pas tous ces outils — après tout, on habitait en ville ! — mais je lui faisais confiance.

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