La mangue

Par Maud14

Le calme régnait dans l'hôtel, on approchait les 23 heures du soir. Hyacinthe se dirigea vers la chambre d'Ali et toqua. Une voix étouffée lui parvint. 

« Eh bah alors, t'étais où? Le pigeon est avec sa dulcinée, je me suis fait chier », l'accueillit-il d'un ton morne. Assis en tailleur sur son lit, face à son ordinateur, il lui adressa une moue mi énervée, mi délaissée. 

« Tu ne vas pas m'en vouloir longtemps, susurra-t-elle en se laissant tomber face à lui, triomphante. Figure-toi que j'ai rencontré un monsieur très intéressant au bar de l'hôtel toute à l'heure... Un monsieur qui travaille pour Alamar. Le chef du projet Tanzanie LNG »

Les yeux mordorés d'Ali s'écarquillèrent légèrement. Il lui fit signe de continuer.

« J'ai tout enregistré, l'informa-t-elle en tapotant sur son téléphone. Et il m'a dit des choses assez croustillantes. Du style « un chef de projet d'Alamar ne devraient pas dire ça ». 

« Tu déconne? », ses iris s'étaient mises à briller. Il la sondait, cherchant si elle le menait en bateau, espérant que ce ne fut pas le cas.

Hyacinthe s'empara à nouveau de son téléphone et lui envoya par mail le document audio. Puis, se leva.

« Ecoutes-moi ça ce soir. On en parle demain »

Il la considéra, presque admiratif et acquiesça. 

« Tu me vends du rêve, tu sais ça? »

Hyacinthe pouffa et le laissa découvrir le document qui leur serait, pour sûr, très utile pour la suite de leur reportage. Elle regagna sa chambre et s'endormit sans trop de difficulté, la douceur du vin apaisant son sang. 

La nuit fut courte et sans rêves. L'aurore pointait seulement le bout de son nez lorsqu'elle se réveilla et elle décida d'aller piquer une tête dans l'océan. C'était une heure calme. La nuit se dissipait et le noir de son encre s'éclaircissait, laissant seulement une couleur bleue veloutée se répandre sur le paysage. C'était l'heure bleue. Le silence qui régnait dans l'hôtel, puis sur le chemin de la plage parurent exquis à Hyacinthe qui profita de chaque secondes comme la dégustation d'une divine pâtisserie. 

L'eau calme lécha ses pieds, puis ses mollets, jusqu'à recouvrir ses épaules. Face à elle, le soleil la salua sur l'horizon, diffusant petit à petit ses rayons dorés. Le bleu s'illumina puis disparut. Le corps de la jeune femme flotta, accueillant avec bonheur la chaleur encore timide de l'astre jaune à la surface de l'eau. Ses pieds bâtèrent les flots, ses bras brassèrent les courants, son visage disparut dans l'océan cristallin. Puis, elle inspira à plein poumons l'air salé et frais du petit matin. Derrière elle, les femmes et les hommes commençaient à investir tranquillement la plage. L'heure n'était pas à l'empressement, les pas se faisaient lents, les gestes paisibles. C'était la sérénité de l'aube qui guidait les corps et les âmes. 

Hyacinthe quitta les bras berçants de l'océan et remonta sur la digue où un petit marché s'installait. Elle avisa les cageots de fruits et acheta mangues et papayes avant de se poser un peu plus loin, sur le bord de la digue, les pieds fouettant l'air au dessus de la plage. Elle sortit le canif qu'elle avait acheté une semaine auparavant de son sac, et coupa grossièrement la peau de la mangue. La chair jaune s'offrit à elle et le jus sucré coula sur ses doigts. Face à elle, le soleil continuait son ascension jusqu'au firmament. Derrière elle, les voix parlant le swahili propageaient une agréable musique où les langues claquaient, roulaient et caressaient le palais de leurs hôtes. 

Une ombre émergea sur son flanc droit et la haute silhouette d'Alexandre s'installa près d'elle. Sa large chemise blanche en lin tombait sur ses trapèzes. 

« Bonjour l'albatros! Tu en veux? », lui proposa-t-elle en lui tendant la seconde moitié de la mangue. 

« merci »

Il s'en empara et la porta à ses lèvres avant de croquer dedans. Ils dégustèrent le fruit exquis en silence, admirant l'océan se réveiller tranquillement. 

« Toi aussi tu avais un rencard hier? », demanda-t-il soudain. 

Surprise, Hyacinthe tourna son visage vers lui. Le sien, flegmatique, scrutait l'horizon. 

« N...non. D'ailleurs, j'ai obtenu de précieuses informations pour la suite, c'est un type qui bosse à Alamar, et il m'a sorti des horreurs que j'ai enregistré avec mon téléphone, ça va nous faire avancer d'un bond je crois... Avec ça on va décrocher un rendez-vous, j'en suis sûre! »

Alexandre lui coula un regard, songeur.

« Mais il t'a embrassé? »

Le coeur de Hyacinthe loupa un battement.

« Euh... oui. Mais je l'ai repoussé »

« Pourquoi? »

« Eh bien... Parce que je n'en avais pas envie »

« Pourquoi il t'a embrassé? »

« Il a dû penser qu'il me plaisait, mais il s'est trompé »

Embarrassé, Hyacinthe mordilla dans le fruit et sentit le jus couler sur son menton. 

« Alors on peut se tromper? », réalisa Alexandre. 

La jeune femme tourna un regard interloqué vers lui qu'il intercepta. Un léger sourire fleurit sur ses lèvres. L'instant d'après son pouce effleurait le menton de Hyacinthe, qui se figea. Il remonta jusqu'à la commissure de ses lèvres, essuyant le liquide sirupeux de la mangue. C'était un geste intime et délicat, pourtant sans arrière pensée, qui déstabilisa la jeune femme. 

« Et... et toi, comment ça s'est passé avec la fille? », bégaya-t-elle, fuyant son regard. Elle perçut ses épaules se hausser et sa main retomba sur le bitume. 

« Bien, c'était sympa. C'est une fille douce et rigolote »

Une question brûlait les lèvres de Hyacinthe, mais elle n'osait pas la dire à voix haute. 

« Tu vas la revoir? »

« Je ne sais pas. Peut-être ». 

« Elle te plaît? »

« Comment savoir? », questionna-t-il, soudain sérieux.

Hyacinthe rigola brusquement, d'un rire ocre. 

« Tu le sais. C'est tout »

Réalisant qu'elle avait sans doute été un peu brutale, elle ajouta:

« Si tu la trouve belle extérieurement et intérieurement, si tu es bien avec elle, si tu as envie de la revoir, si elle te manque quand elle n'est pas là... Alors elle te plaît ». 

Les paupières d'Alexandre se plissèrent et il se mordit l'intérieur de la joue, absorbé par sa réflexion. Puis, ses yeux s'agrandirent et son visage se détendit.

« Non »

« Non? »

« Non, elle ne me plaît pas »

Ses yeux bleus se posèrent sur elle comme une caresse. Soudain, Hyacinthe eut très peur, sans savoir pourquoi. Une sourde angoisse montait en elle. Une sorte d'épiphanie. 

Son regard ne pouvait se détacher du sien, là, dans la clarté naissante du jour. Là, en face de cet océan indien à la couleur de l'émeraude. Là, parmi l'éclosion du brouhaha de la vie tanzanienne. Là, avec cette mangue juteuse dans les mains. Hypnotisée par cet être singulier, ses pensées se troublèrent. Elle ne voyait que ce visage angélique à la foi farouche et tendre, à la beauté caractérielle et sauvage, qui l'observait de ses grands yeux où luisait une soif d'apprendre et de comprendre. Ou se miraient le monde et bien d'autre choses encore. 

« Tu as les yeux d'un renard », dit-il doucement 

Elle détourna le regard subitement. 

« A bon? »

« Pierrot m'en avait montré un. Ils sont roux, comme leur beau pelage »

Le silence s'installa à nouveau entre eux. Seuls leurs pieds se balançaient mollement dans le vide. Puis, ils décidèrent de retourner à l'hôtel pour retrouver Ali qui devait être réveillé. Hyacinthe devait faire attention à ne pas recroiser Eliott. Il lui avait dit rester trois jours sur place. Plus que deux jours à jouer à cache-cache. 

Ils optèrent pour le bar sur la plage plutôt que celui de l'hôtel et débriefèrent l'enregistrement audio qu'Ali avait méticuleusement écouté. 

« On a de l'or entre les mains, déclara-t-il en affalant sur sa chaise. Franchement, chapeau Hyacinthe, tu as pris des risques, mais ça a payé. Bon, j'aurais quand même préféré que tu m'en parles. C'est pas safe, faut faire vraiment attention. Il t'a laissé partir tranquille à la fin? ». 

« Oui », répondit-elle du tac-o-tac, préférant ne pas mentionner tous les détails. Elle sentit le regard d'Alexandre sur elle mais il garda le silence. 

« Bon, tant mieux. Ce qu'on peut faire c'est que j'envoie un extrait à leur service com avec les infos qu'on a, et on attend leur réaction? »

« Est-ce qu'il ne vaut pas mieux attendre que l'homme s'en aille de l'hôtel? Hyacinthe pourrait avoir des problèmes », suggéra Alexandre. 

« C'est pas faux l'pigeon, c'est pas faux. Il t'a dit combien de temps il restait là? »

« Encore deux jours »

« Bon... ça peut passer. Faut pas que ce soit plus longtemps, on va rouiller. Visiblement il rencontre le ministre aujourd'hui... Ce serait bien de savoir ce qu'il s'est dit, comment ça s'est passé... » , tenta Ali.

« Qu'est-ce que tu veux dire? », répliqua Hyacinthe sur la défensive. Insinuait-il qu'il fallait qu'elle l'accoste à nouveau?

« Si jamais tu le croise, tu pourrais demander des nouvelles comme si de rien n'était? »

« Ce n'est pas une bonne idée », trancha Alexandre. 

« Hein? Pourquoi? »

Le grand brun darda à nouveau son regard sur Hyacinthe. 

« Parce que c'est dangereux. Elle est déjà assez impliquée comme ça ».

Fixant un point sur la table, la jeune femme ne savait que dire. Elle était partagée. Elle n'aimait pas particulièrement jouer avec les gens. Une fois, encore, à la limite... Mais il ne fallait pas tenter le diable. 

« Elle a juste bu un verre avec ce type », se défendit Ali.

« Non, c'est faux »

Son ignorance sembla agacer le reporter. 

« Quoi? »

Hyacinthe soupira. 

« Il m'a embrassé », avoua-t-elle, sur un air de dépit. 

« Hein?!, s'exclama Ali. Mais tu m'as dit... »

« Oui, bah je t'ai menti »

« Putain, Hyacinthe!. La colère teintait sa voix. Bon, bah tu te tiens bien loin de ce type dans ce cas-là ». Bougon, Ali s'assura qu'elle allait bien et traita Eliott de tous les noms. 

Ils décidèrent d'attendre que l'homme ne reparte en France avant d'agir. Ce qui n'empêcha pas à Ali de tout préparer. Il ne restait plus qu'à cliquer sur envoyer et le mail partirait vers tous les contacts d'Alamar qu'ils avaient identifié. 

Ils passèrent l'après-midi sur la plage, pour ne pas changer et pour s'éloigner le plus possible de l'hôtel. Pour une fois, Ali se baigna entièrement, sans doute rassuré quant à l'avenir de leur reportage. Il émergea de l'eau en face de Hyacinthe et secoua la tête comme un chien mouillé.

« Tiens tiens, regarde-moi qui va-là », plaisanta-t-il en scrutant la plage. 

La jeune femme se retourna, mit sa main en visière pour voir malgré le soleil, et repéra la nymphe aux cheveux à la couleur des blés. Elle avançait tel un guépard vers Alexandre qui lisait tranquillement sur sa serviette. Sans se faire remarquer, la déesse posa ses doigts fins sur les yeux du colosse pour lui faire une surprise. Mais le corps du brun se tendit brusquement et dans un geste vif il s'empara de ses poignets et la fit basculer sur le sable. 

Le rire grave d'Ali éclata dans ses oreilles. Hyacinthe porta une main à sa bouche, stupéfaite. Lorsqu'Alexandre s'aperçut de qui il avait en face de lui, il se releva précipitamment en la soulevant aisément avec lui pour la remettre sur ses deux jambes. 

« C'est un vrai sketch ce type », lâcha Ali, hilare. 

L'air choqué de la blonde se dissipa rapidement et laissa place à un sourire timide sous les excuses que devaient lui faire Alexandre. Elle posa une main sur son bras qu'il ne dégagea pas et Hyacinthe plongea dans l'océan. 

Lorsqu'ils regagnèrent leurs serviettes, la jeune femme était assise aux côtés d'Alexandre. Elle leur offrit le plus beau de ses sourires, celui qui tente de vous charmer et de vous convaincre dès le premier abord. 

« Ali, Hyacinthe, je vous présente Ornella, elle est française aussi », déclara Alexandre. 

« Salut Ornella », la salua Ali.

« Ravie de vous rencontrer! », répondit la naïade. 

Ils passèrent l'après-midi ensemble. Ornella se trouvait en Tanzanie avec deux amies avec qui elle était parti en backpack, le sac à dos sur le dos, et l'envie de découvrir l'Afrique. Juriste, elle en avait eu marre de son boulot dans lequel elle étouffait et avait ressenti le besoin de prendre une année sabbatique. Sa voix aiguë et douce, ses grands yeux gris et ses fossettes lui conféraient un charme précieux. Le regard qu'elle posait sur Alexandre était celui de la curiosité et de l'attirance. Elle était sous son charme, cela n'avait aucun doute. 

Hyacinthe repensa à ce qu'Alexandre lui avait dit le matin même. « Non elle ne me plait pas ». En était-il sûr? Son sourire était-il bienveillant, ou transportait-il d'autres sentiments? Il lui avait confié avoir du mal à savoir ce qu'il ressentait, à comprendre ses émotions. Comment pouvait-il en être sûr? 

Ils rentrèrent tous ensemble à l'hôtel sur les coups de 19 heures. Hyacinthe s'apprêtait à raser les murs lorsqu'une voix familière raisonna derrière elle, lui glaçant le sang. 

« Louise! », entendit-elle.

Se retournant lentement, elle fit face au visage souriant d'Eliott, encore en costume, une mallette dans la main droite, qui venait à elle.

 

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joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Alors : dans la première phrase, je ne pense pas que ce soit nécessaire de préciser 23h du soir, tu pourrais mettre juste 23h ou onze heure du soir. Mais c'est juste un avis personnel.

Mais Alexandre ! C'est Hyacinthe qui te plait bordeleuuuuuuuuuuuu !

Omg à la fin quand j'ai lu "Louise?" , bah dans ma tête ça a fait "oh puta*n non!"
Trop hâte de lire la suite !
Maud14
Posté le 06/05/2021
Oui tu as raison pour la première phrase !!
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