La lionne des cavernes

Quand les villageois apprirent qu’une itinérante arpentait leur vallée, ils se lancèrent à sa recherche malgré le danger et sans la certitude de recevoir de l’aide. Bras-d’Airain ne refusa pas leur proposition. Un monstre décimait tous les êtres – aussi bien Humains que Bête – qui vivaient dans la combe. Déjà plus de la moitié du village avait été tué, sans compter que la famine qui menaçait.

Bien qu’elle ne soit pas encore très expérimentée dans ce domaine, la jeune femme débordait d’excitation à l’idée de se faire les dents sur une telle créature. Cela changerait des chamanes corrompus.

 

L’odeur des charognes empestait l’air à des kilomètres à la ronde. Plus elle se rapprochait de la tanière, plus la forêt agonisait. Plongée dans un silence sépulcral, Bras-d’Airain entra dans une nécropole d’arbre mort et décharné, où pas un seul trait de verdure ne subsistait. Un tapis de branches sec jonchait la terre stérile. Les brindilles craquaient sous ses pas. Une épée courte en bronze à la main, un poignard en silex dans sa bottine, Bras-d’Airain pista la créature avec une facilité déconcertante. Les profondes empreintes se dessinaient sur le sol comme des gravures dans le roc : une lionne à la taille colossale.

La jeune itinérante couvrit son nez, agressé par les effluves morbides des cadavres. Par moment, les nuages de mouches brisaient la quiétude macabre des lieux, vrombissant au-dessus de la viande pourrie. Un charnier à ciel ouvert à la hauteur de la férocité de la lionne.

Pourquoi un tel massacre ? Une mère protégeant ses petits ? Non... Aucun carnivore ne décimait son gibier pour le simple plaisir de tuer. Un chamane corrompu ? Improbable. Ces pauvres hères écrasés par leurs esprits auxiliaires ne décuplaient pas de taille, malgré leur métamorphose. Seule restait la possibilité d’avoir affaire à un Esprit incarné. Les descriptions des villageois et les énormes empreintes de la bête appuyaient cette hypothèse. Une créature monstrueuse à ajouter à la liste de ses exploits. Si elle survivait. Ne jamais sous-estimer un Esprit incarné. D’autant plus que les fauves demeuraient les prédateurs les plus dangereux de ce monde, bien avant les ours et les loups.

            Les remugles écœurants croissaient en même temps que son ascension. Ils nouèrent l’estomac de la jeune itinérante. Jamais son nez n’avait reniflé une telle horreur. Une nausée la saisit, mais elle parvint à se maitriser.   

Entre les troncs morts, Bras-d’Airain aperçut le promontoire rocheux d’où débouchait la grotte. Dans cet environnement morbide, nul endroit où se cacher si la lionne sortait son mufle. De plus, avec le dénivelé, la bête possédait l’avantage, faisant de l’itinérante une proie facile. À pas de loup, elle gagna la tanière. La main serrée à s’en blanchir les doigts sur la poignée de son épée, elle rasa la paroi vers l’entrée de la caverne, accompagnée par le seul vrombissement des mouches. Elle jeta un premier coup d’œil discret l’intérieur du trou obscur. Elle repéra les restes d’une cage thoracique d’homme défoncée, à moitié dévorée entre autres amoncellements d’os et de charognes. Mais pas de fauve. Bras-d’Airain hésita. Se risquer dans l’antre relevait d’une folie furieuse. La lumière d’une torche, l’odeur de la fumée – si jamais elle surpassait celle des charognes – la rendrait vulnérable. Elle inspecta le porche avec minutie. Beaucoup d’ossements de toutes sortes, des armes – des haches en pierres polies, une rapière d’airain, des lambeaux de flèches – et des cadavres jonchaient le sol. Des fresques de sang ornaient les parois de la grotte. Un véritable charnier où Humains et Bêtes se confondaient.

Mais aucune ne trace du grand fauve. Elle rôdait peut-être dans le bois mort, si elle ne ravageait pas un village. Quoi qu’il en soit, elle reviendrait tôt ou tard. Bras-d’Airain la cueillerait à ce moment-là.

 

*

 

            Tapis sous une carcasse de cerf, Bras-d’Airain guettait le retour de la lionne. Sa main serrait son épée pistiliforme. Comme toujours depuis son enfance, le bronze distillait une douce chaleur au bout de ses doigts.

L’énorme mâchoire se referma sur elle comme un étau. Les dents aiguisées comme des lames lui lacèrent le buste. La jeune itinérante fut secouée comme une souris dans la gueule d’un chat avant d’être envoyer valdinguer. Bras-d’Airain lâcha son épée dans sa chute. La bête dépassait la taille estimée par la jeune itinérante : aussi massive qu’un mammouth ! Ses puissantes griffes rayaient le roc et ses crocs rivalisaient avec n’importe quel poignard.

L’immense lionne rugit puis bondit. Elle roula sur le côté pour éviter les griffes et la terrible gueule. Plus rapide que l’humaine, le félin lui donna un coup de patte qui la projeta à la bordure du promontoire. Bras-d’Airain se rattrapa de justesse. La roche s’effrita sous ses bottines. Elle se retrouva à la merci du gigantesque fauve. L’animal éructa un torrent de bave. L’aventurière remarqua alors ses yeux vides. Un Esprit incarné !

La bête, babines retroussées sur ses dents tranchantes, s’approcha d’elle. Si Bras-d’Airain se laissait tomber, elle risquait de se briser les jambes. Si elle restait à sa place, la lionne se la farcirait. Si elle remontait, elle mourrait aussi. La créature s’avança, la gueule écumant de bave. Quitte à choisir : le sol. Ses pieds cherchèrent des aspérités. Le félidé se précipita sur sa proie. Gênée par un tas de déchets osseux, le fauve glissa. Il passa cul par-dessus tête avant de tomber dans le vide, manquant d’emporter la jeune itinérante avec lui. Bras-d’Airain se retint de justesse. L’Esprit incarné se fracassa quelques mètres plus bas dans un gémissement. Il se releva pourtant en quelques secondes, sonné, mais sans rien avoir perdu de son agressivité. La combattante remonta en vitesse alors que la lionne lançait ses griffes monstrueuses pour la faucher. De retour sur le plancher des vaches, Bras-d’Airain chercha son épée du regard. Là ! Elle se précipita vers la lame. La bête surgit de nulle part. Bras-d’Airain esquiva une charge. Son regard croisa celui de l’Esprit fou. Son arme se trouvait à quelque mètre de la prédatrice. Elles bondirent en même temps. Elles loupèrent leur cible. Plus souple, la féline fit volteface. Ses énormes griffes se plantèrent dans la cuisse de Bras-d’Airain qui hurla de douleur. La patte la tracta vers la mâchoire béante. Les crocs lui percèrent la chair du bassin. Sa main parvint à se saison de son poignard en silex. Bras-d’Airain hurla, se débattit comme une possédée. L’animal la secoua comme un prunier. La souffrance engendra un puissant instinct de survie. Se saisissant de son poignard à deux mains, elle le ficha dans le gosier de la lionne. Le fauve ouvrit la gueule. L’itinérante chuta. Sa vision se voila, ponctuée par des milliers d’étoiles noires. Son épée dorée scintilla au coin de son œil. Une main sur ses tripes prête à se répandre sur le sol, Bras-d’Airain boita jusqu’à son arme tandis que le félidé enragé s’ébrouait pour retirer le poignard de sa gorge.

La douce chaleur du métal transperça la garde d’ivoire pour conférer une nouvelle force à la poigne de la jeune femme. Le fauve plongea sur l’itinérante qui se laissa tomber en arrière, la lame dressée comme un épieu.

L’énorme masse morte s’écrasa sur elle. Ses poumons manquèrent d’air. La combattante se débattit comme une ourse pour se dégager du lourd cadavre. Ses bronches brulaient sa poitrine asphyxiée. Comme une nageuse en pleine noyade, la suffocation accrut ses gesticulations désespérées. Ses doigts trouvèrent une issue ! Elle rampa, griffant la roche dure pour s’extraire de sous la dépouille. Libre, elle s’affala sur une montagne d’ossement pour reprendre son souffle. Mais sa respiration rauque peina à drainer l’oxygène nécessaire. La douleur lui arrachait les tripes. Son sang imbibait son torse et ses jambes.

Pour la première fois de sa vie, Bras-d’Airain sentit la mort rôder autour d’elle comme un prédateur. Mais pas question de crever ici alors qu’elle venait de terrasser cet énorme Esprit incarné. Malgré une vision troublée et un horizon hasardeux, elle se releva.

            L’immense carcasse reposait sur le ventre, dans une mare d’hémoglobine. La jeune itinérante retira son poignard du gosier de l’animal. Elle poussa la lourde dépouille afin de récupérer sa précieuse épée d’airain. Épuisée, Bras-d’Airain s’assit contre l’animal mort. Ses mains se portèrent à son estomac serré par la douleur. Une ligne de perforations ponctuait son buste. Mais aucun boyau n’en sortait. Elle en fut soulagée.

            Avoir vaincu, c’était bien, mais survivre, c’était mieux. Bras-d’Airain déchira un morceau de sa chemise en lin pour en faire des pansements. Le tissu dégoulinait de sang. Pas sûr qu’il parvienne à retenir l’hémorragie. Elle devait faire pitié. Maintenant, il fallait rentrer au village, sa seule chance de s’en tirer. Prenant appui sur son épée, au risque de vriller la pointe, Bras-d’Airain se releva dans un gémissement. Chaque pas lui causait un mal de chien, mais elle devait avancer !

Avant de quitter le promontoire rocheux, elle lança un dernier coup d’œil au cadavre. Des cicatrices parcouraient son pelage jaune. D’étranges rayures plus foncées dessinaient des spirales et des motifs géométriques, comparables aux tatouages des gens de la vallée. Bizarre.

            Bras-d’Airain marcha jusqu’à ce que la verdure reprenne ses droits. Les oiseaux fredonnaient des chants plus mélodieux les uns que les autres. Dans cette sérénité aux allures de jardins de rêve, la guerrière se moqua d’elle-même. Le corps couvert de sang, empestant les pourritures ; le torse nu ceinturé par des bandages souillés. Pas vraiment le retour triomphant qu’on attend de sa personne. Un petit rire s’échappa de ses lèvres quand elle sombra dans l’inconscience.

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Princess Nô
Posté le 01/12/2019
Un texte court mais intense. J'ai particulièrement apprécié la hargne et la persévérance de ton héroïne. Les descriptions aussi sont excellentes, elles plongent le lecteur directement dans l'ambiance, rendant ton histoire immersive. Une belle réussite !
Xian_Moriarty
Posté le 03/12/2019
:) merci !
NaL
Posté le 18/11/2019
J'aime beaucoup ! Les histoires basées à l'époque de la préhistoire (même si c'est pas vraiment ça je suppose, c'est plus heoric fantasy je crois...) me paraissent trop rares ! Je me suis vite attaché à l'héroïne qui me fait un peu penser à Gerald dans The Witcher ¨^^
En tous cas, c'est un bon début qui donne envie de continuer ! Seul problème : quelques coquilles dans l'écriture qui font sortir de la lecture...
Xian_Moriarty
Posté le 19/11/2019
Hy, merci pour ton commentaire !
Je connais the Witcher, mais j'ai pas encore joué (c'est ma soeur qui à la PS4 :()
Mince pour les fautes ! Pourtant, j'ai beaucoup relu ce texte (et passé sous Antidote), mais il y en encore ! Ca me déprime ça :(.
Et tout cas, merci pour ce commentaire, il fait plaisir.
Luru
Posté le 24/09/2019
Salut par ici ! ^^

J'ai bien aimé cette nouvelle ainsi que le message que tu nous fais passer à la fin. Bras-d'Airain s'est rendu compte un peu tard de sa sottise, et même si elle en est sortie victorieuse personne n'apprendra son exploit. C'est triste pour elle.

Puis le mystère qui rode autour de l'esprit incarné attise pas mal ma curiosité avec les informations que tu laisses en suspens. Est-ce pour laisser une part de mystère au texte ou y a-t-il une suite ( directe ou indirecte ) ?

Sinon dans l'ensemble, je n'ai pas grand chose à dire sur le texte, quoi que si je chipote un peu, dans le troisième paragraphe j'aurais fait une petite modification :

« ... où pas un seul trait de verdure ne subsistait. » je l'aurais écrit ainsi « ... aucun trait de verdure ne subsistait. »

Bravo pour cette petite histoire qui mérite d'être lue, en peu de temps j'ai su m'attacher à l'héroïne. ^^
Xian_Moriarty
Posté le 24/09/2019
:) merci pour ton commentaire !
En fait, il y a plein de nouvelles où Bras-d'Airain est l'héroïne. Mais comme le manuscrit est chez les éditeurs, je ne peux pas mettre plus de textes ici hélas :)
Contente que ce court texte t'ait plu
Toluene
Posté le 11/09/2019
J'aime ce déferlement de violence. Ton héroïne n'a pas usurpé son nom. Il faut avoir des bras solides pour survivre à un tel monstre. Les tatouages laisse penser que l'histoire ne s’arrête pas là...
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