La Jeune Fille

Notes de l’auteur : Toutes les suggestions sont les bienvenues ! :)

Les jours passaient et la Grosse Dame ne changeait rien à ses habitudes. Elle s’asseyait au bord de l’eau et regardait dériver les bribes de seconde peau, tout en contant sa légende.

Mais un matin, elle en décida autrement.

A partir de cet instant, et ce chaque jour avant de se baigner dans l’eau claire, elle ajouterait une étape supplémentaire à sa routine quotidienne.

Elle alla d’une rive à l’autre et tendit un gros filet en travers de la rivière au fond sableux. Cette dernière prit soin, dans sa confection et dans son emplacement, à ce qu'il reste le plus discret possible. Elle ne voulait pas dénaturer le paysage et surtout, elle ne souhaitait pas effrayer les petits résidents aquatiques. La Grosse Dame avait cousu ce piège en faisant attention à ce que les trous soient suffisamment grands pour laisser passer les plus petits poissons et suffisamment petits pour attraper les plus grands.

Les pêcheurs du village, qui s’installaient plus bas sur le lit de la rivière, commencèrent à se demander où passaient les carpes, les perches et les truites les plus robustes. Mais ils continuèrent à pécher les petites ablettes, et cela leur suffisait amplement.

Un jour, une Jeune Fille, la plus volontaire d'entre toutes, fut envoyée en amont pour capturer les escargots d’eau douce. Les villageois raffolaient de la soupe d’escargots d’eau douce. Accompagnée de pain à l’ail et de figues, elle leur faisait oublier le goût des gros poissons qui venaient à manquer.

Elle traversa la forêt avec son piège dans les mains. Ce n’est qu’en arrivant au bord du cours d'eau, qu’elle aperçut la Grosse Dame.

Cette dernière, de dos, lui demanda de s’approcher.

« Venez ma fille, venez. »

La Jeune Fille s’exécuta.

La Grosse Dame continua :

« Est-ce l’histoire de Moulia qui vous amène ici ? »

La Jeune Fille répondit, en toute honnêteté, qu’elle n’avait jamais entendu parler de cette histoire de Moulia et qu’elle venait pêcher les escargots d’eau douce pour le village.

La Grosse Dame la remercia de sa réponse et ajouta :

« Bien ma fille. J’aurais besoin d’un peu d’aide, voyez. Pour mon dos. Pour frotter mon dos, avec ceci », et elle lui tendit le gant en crin. 

La Jeune Fille fut d’abord surprise par cette requête. Mais elle se souvint que, lorsqu’elle allait aux bains, sa sœur lui frottait le dos pendant qu’elle-même frottait le dos de sa mère qui elle-même frottait le dos de sa grand-mère. Sa sœur se plaignait ainsi, de n’avoir jamais personne pour s'occuper de son dos à elle, et de devoir attendre qu’elles aient toutes fini pour pouvoir enfin se consacrer à sa toilette.

Elle prit le gant en crin et, dans un élan de générosité, commença à frotter. Elle la frictionna doucement et en s’appliquant. Elle ne voulait pas que cette dame rentre chez elle le dos à moitié propre.

Après quelques temps, la Grosse Dame, lui tournant toujours le dos, s’adressa à elle :

« Frottez, frottez jeune fille. Ne cessez pas de frotter. Ne perdez surtout pas espoir. Un jour, vous verrez, la rivière vous le rendra. »

La Jeune Fille était quelque peu sceptique, mais de nature curieuse.

Elle revint tous les jours. Et tous les jours elle frictionna le dos bien large et bien épais de la Grosse Dame. Elle restait des heures assises à répéter ces mouvements circulaires en murmurant discrètement des prières. Elle en oubliait le soleil qui traversait d’un bout à l’autre le ciel et lui tapait sur la tête, les nuages qui changeaient de couleurs, et la tourte qui dorait au four.

Un jour, alors qu’elle frottait sans relâche, elle vit quelque chose briller dans l’eau de la rivière.

Elle pensa d’abord à un poisson d’argent. Puis en y regardant de plus près, elle vit que la petite tâche luisante n’était pas seule. Il y en avait toute une flaque. Une flaque de petites paillettes argentées flottait autour d’elle, comme une auréole d’étoiles dans un ciel liquide.

Elle n’en croyait pas ses yeux. Après un temps de réflexion, une évidence la frappa. Elle comprit, non sans mal, que la prophétie de la Grosse Dame venait de se réaliser. Des centaines de petites peaux étincelantes flottaient à présent dans la rivière.

Cette dernière se dépêcha de détacher son foulard et de le plonger dans l’eau comme une épuisette de telle sorte à pouvoir capturer ce nouveau trésor.

La Grosse Dame, qui n’avait manifestement pas remarqué que la peau de son dos avait fini par produire des miracles, lui demanda pourquoi elle ne frottait plus. La Jeune Fille prétexta des douleurs au bras, une tourte à sortir du four, et elle lui promit de revenir au petit matin pour la frotter à nouveau.

Comme promit, elle revint le lendemain et recommença à la frotter. Elle avait apporté, cette fois-ci, son propre gant de crin pour fricionner doublement et plus efficacement le dos de la Grosse Dame. Et elle frotta de ses deux mains, de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche, de gauche à droite, épongeant de temps en temps la sueur de son front avec sa manche.

La nuit venait presque à tomber quand, pour son plus grand bonheur, elle aperçut dans le reflet de l’eau qui commençait à s’assombrir, des milliers de petites tâches mordorées. « Ciel ! Mais c’est de l’or ! » elle s’écria en observant les microscopiques boudins dorés.

Elle remercia la Grosse Dame après les avoir collecté, et promit de revenir bientôt.

Le jour d'après, quelle ne fut pas sa déception lorsque la journée se termina sans qu’une once de scintillement n’apparaisse dans l’eau. Le charme était rompu… sans qu’elle n’ait pu en récolter suffisamment.

La Grosse Dame, la sentant fébrile, lui promit qu’elle serait à nouveau récompensée si elle ne relâchait pas ses efforts.

« Frottez, frottez ma fille. Ne cessez pas de frotter. Ne perdez surtout pas espoir. Un jour, vous verrez, la rivière vous le rendra. »

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Imre Décéka
Posté le 10/04/2021
J'aime beaucoup ce conte. Je n'ai pas grand'chose à dire si ce n'est que ça se lit très facilement et très bien. On se demande quel enchantement créé ces pépites d'or, si la Grosse Dame est une sorcière et si la Jeune Fille ne se laissera pas trop emporter par l'appât du gain.
Merci pour ce nouvel épisode. Je vais lire la suite dès maintenant !
itchane
Posté le 29/03/2021
Hahaaaaa, on commence à voir poindre le canevas sur lequel se dessine ce conte ^^
Alors alors, la Jeune Fille va-t-elle suivre les traces de Moulia et devenir riche ou se faire plutôt piéger par la Grosse Dame ? Hihi, j'ai hâte de le découvrir.

Corail t'avait déjà fait remarquer les répétitions dans le chapitre 1, c'est étrange car elles ne m'avaient pas du tout gênée alors, mais cette fois un peu plus dans ce chapitre, haha ^^"
Notamment le mot "rivière" qui revient vraiment souvent pour l'oreille. Il pourrait peut-être simplement disparaître ici : "quelque chose briller dans l’eau de la rivière." Il me semble que "dans l'eau" tout court serait suffisant.
J'ai aussi repéré le "filet" qui laisse "filer", cela fait une répétition particulière à l'oreille ^^

J'ai aussi été un peu surprise par la phrase "Un jour une Jeune Fille, qui avait entendu parler de cette étrange pénurie, fut envoyée plus haut sur la rivière pour capturer les escargots d’eau douce." Je ne sais pas s'il est nécessaire de préciser qu'elle a entendu parler de la pénurie, je trouve que c'est inclus par défaut et que cela rend, par ailleurs, la phrase un peu bizarre en terme de cause à effet (parce qu'elle en a entendu parler, elle part capturer des escargots ?).

Par ailleurs je trouve un peu étrange que la Jeune Fille ne réagisse pas du tout au filet tendu par la Grosse Dame, ne le voit-elle pas ?

Pour le reste, c'est toujours aussi joliment écrit, c'est un plaisir à lire, vivement le prochain chapitre ♥
Ervine Eilof
Posté le 31/03/2021
Hello itchane,
Encore merci d'avoir pris le temps de me lire et pour ton retour plein de remarques très pertinentes et constructives ! J'ai retravaillé un peu le texte en tenant compte de tes commentaires. J'espère que ça rendra le tout encore plus fluide et cohérent, et ça va aussi m'aider pour la suite de ma rédaction. ;) A très vite !
Vous lisez