La guerre sans fin

Par Sylvain
Notes de l’auteur : N'hésitez pas à jeter un coup d'œil à la carte:
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Heich !! Au dessus de toi ! Mais bouge-toi bon sang,  bouge !

L’interpellé n’eut que le temps de tourner la tête pour voir s’abattre sur lui une énorme main vérolée, d’une couleur verte olive, bardée de longues griffes acérées. Un bouclier vint s’interposer entre l’imposant battoir et la caboche du combattant, lui sauvant probablement la vie, mais l’envoyant au sol violemment. L’homme s’ébroua, puis se releva en s’appuyant sur son épée. La créature qui l’avait assailli disparaissait déjà sous un flot de défenseurs. Il se tourna vers l’origine de la voix et lança d’une voix rugueuse :

— Fait donc confiance à nos carapaces Kaelon, ils sont là pour assurer nos arrières !

Irrité, le jeune homme secoua la tête, son frère avait toujours pris la guerre contre les Arguelas avec beaucoup trop de légèreté. Pourtant, ils étaient le seul rempart entre le fléau et Eryon. S’armant de courage, il se jeta vers la créature la plus proche –laquelle faisait bien deux fois sa taille– en poussant un grand cri. Celle-ci se tourna vers lui et tenta de le décapiter d’un coup de patte. Le guerrier effectua une glissade, les longs ongles passèrent à quelques pouces de son visage ; il en profita pour trancher le bras à hauteur de coude. Un long hurlement inhumain retentit immédiatement. Visiblement, le monstre n’avait que moyennement apprécié ; il se rua sur lui et le balaya d’un revers de moignon qui lui coupa le souffle. Kaelon roula in extremis sur le côté, évitant  ainsi de peu le coup suivant porté sauvagement. Il se releva en une habile galipette et fit face à son adversaire. De gros lambeaux de peau pendaient de son corps en putréfaction. Ses yeux n’étaient que deux trous béants d’où suintait un liquide visqueux et jaunâtre. Une odeur de viande faisandée dominait le champ de bataille, et il n’était pas rare que certains vétérans aguerris se vident les tripes pendant les escarmouches avec les Arguelas. On ne s’habituait jamais à ces effluves pestilentiels. Le soldat ne se démonta pas et se précipita sur  son ennemi avant qu’il n’ait le temps de réagir. Dégainant sa deuxième lame, il coupa d’un geste précis les tendons sous les deux mollets du monstre, qui n’eut d’autre choix que de s’écraser lourdement au sol.

— J’ai besoin d’un piquier et d’un dépeceur par ici !

Aussitôt, un homme apparut, tenant en main de longues lances. Il en planta une dans le corps et une autre dans le bras qui continuait à balayer dangereusement les alentours avec ses longs tranchoirs. Puis il sauta vers les deux jambes, et les fixa également au sol.

— Mon prince ! s’exclama-t-il inquiet. Il manque un bras !

—  Je l’ai découpé un peu plus loin sur la droite, répliqua Kaelon.

L’homme tourna frénétiquement la tête dans tout les sens, puis s’écria :

 — Je l’ai ! Il est là, il a déjà commencé à se ranimer le salopard !

Le membre se déplaçait péniblement, comme s’il était tiré par une force invisible. De petites protubérances avaient poussé à l’intérieure de la plaie béante, tapissée à présent de mucus. Une petite tête était apparue, poussant de petits couinements stridents et  écœurants. Si on le laissait  faire, un nouvel Arguelas émergerait bientôt de ce corps mort. Il était fréquent de croiser une de ces monstruosités avec un bras nécrosé ou une guibolle inanimée qui pendait mollement le long de la carcasse. Le piquier se précipita et enfonça sa lance dans la chair flasque, puis disparut derrière le mur de combattants qui avançait progressivement vers l’envahisseur. Il fut remplacé par deux nouveaux arrivants. Armés chacun d’un sac en bandoulière et d’un long couteau, ils entreprirent de dépouiller méthodiquement le cadavre de sa précieuse peau. Les tanneurs  s’en serviraient plus tard pour fabriquer de nouvelles tenues de combat. Le pelage des créatures semblaient être la seule chose capable de résister quelque peu à leurs puissantes griffes. Toute autre matière était irrémédiablement réduite en miettes. Même l’acier et la pierre ne semblaient pouvoir les arrêter. La dépouille s’agitait furieusement, et les dépeceurs devaient faire attention à ne pas se faire taillader. Kaelon les observa un instant et se sentit nauséeux. Les individus avaient à présent complètement arraché la peau de l’abdomen, et une puanteur insoutenable lui brutalisa les narines. Les muscles écorchés continuaient à se contracter convulsivement, tandis que le démon secouait la tête dans tous les sens en hurlant sa rage et sa douleur. Jaénir tout puissant… Le jeune homme vacilla et rendit son repas. Il pouvait se battre avec bravoure, mais ça… Il regarda autour de lui, la même scène se reproduisait un peu partout. Loin de s’émouvoir pour si peu, les dépeceurs s’attelaient maintenant à récupérer les gros ongles qui permettraient de réaliser des armes mortelles.

Cette guerre durait maintenant depuis des siècles, depuis le Pacte. Son peuple était condamné à endiguer la menace venue de l’est. Les créatures essayaient de passer, et eux devaient les en empêcher. Les règles étaient simples. Le seul passage reliant Eryon aux terres corrompues était un large goulet, où pouvaient se tenir au bas mot cinq cents soldats côte à côte. On avait d’abord tenté de simplement condamner le passage, mais rien n’arrêtait les ignominies, elles étaient capable de dévaster n’importe quelle protection. Le seul moyen efficace de lutter était donc de faire face, de se battre afin de réduire leurs forces, qu’elles renouvelaient sempiternellement. Ils subissaient un assaut massif à chaque nouvelle lune. A quelques lieues de l’entrée du Goulet, entre les falaises escarpées, se dressait une imposante muraille, comportant une dizaine de larges portes. A chaque offensive, les défenseurs les ouvraient en grand afin de pouvoir réguler le flot d’Arguelas. Il était ainsi plus aisé de juguler l’invasion.

Au loin, Heich moissonnait à tout-va, fauchant l’ennemi sans hésitation, sauvagement. Des bras, des têtes, des masses de chair sanguinolentes  jonchaient le sol autour de lui, commençant déjà à se ranimer ; Mais Heich n’en avait cure, Il taillait dans la masse, salement, sans réfléchir, mû par une frénésie incontrôlable. Il s’enfonçait toujours plus loin, suivi de près par ses deux carapaces qui encaissaient tant bien que mal les coups qui lui étaient destinés. Son frère ne respectait rien, ne suivait aucune stratégie, mettant en danger ses frères d’armes ; il était aussi le meilleur guerrier que comptait l’armée Estrienne.  Kaelon soupira et se précipita pour lui venir en aide, slalomant entre les cadavres, et n’anticipa absolument pas le monstre qui le faucha latéralement. Le choc fut rude. Le jeune homme fut écrasé par l’imposante masse. Son assaillant tenta de lui labourer le visage, et il eut toutes les peines du monde à repousser les gros ongles avec son épée. Le souffle commença à lui manquait.

S’il ne me fait ne serait-ce qu’une égratignure, je ne donne pas cher de ma carcasse, s’alarma-t-il.

Il pouvait sentir l’haleine fétide de la bestiole qui le fixait de ses orbites vides. Un liquide gluant en dégoulina, lui tombant dans les yeux. C’est la fin… Soudain, l’énorme poids s’envola et fut brutalement projeté au sol. Une épaisse main rugueuse se tendit vers lui pour l’aider à se relever. Bordur ! Songea-t-il avec soulagement.

— Merci ma précieuse carapace, toujours là quand j’en ai besoin, glissa-t-il en reprenant son souffle.

Le mastodonte lui lança un sourire à rendre jaloux un furoncle. Il faut dire que son faciès n’était pas des plus accueillants. Il s’était fait arracher une partie du visage par un Arguelas quelques années plus tôt, et la blessure n’avait jamais cicatrisé. Forcément. Le géant fixait son prince de son œil valide tout en curant sa cavité vide de son doigt crasseux. Une sale habitude, vraiment. Il était surprenant que le colosse soit toujours en vie après une telle écorchure, mais d’un autre côté, qui d’autre que cette force de la nature aurait pu survivre ? Depuis un moment, plus aucune créature ne s’approchait. Une lame fendait l’air à une vitesse incroyable tout autour d’eux, ne laissant aucune possibilité à l’ennemi de les atteindre.

— Alors princesse ? On se repose ? se moqua la propriétaire  de l’arme en jetant un regard espiègle au jeune homme.

 Kaelon s’empourpra. Maudite femelle…

Hélane maniait l’épée avec grâce, elle semblait voler d’un monstre à l’autre sans que les lois de la physique n’aient d’emprise sur elle. Une femme au combat… Les rapports avaient été compliqués entre eux au début. Très compliqués même… Le sexe faible n’avait pas sa place sur les champs de bataille, d’autres rôles lui étaient réservés. Avec ses cheveux châtains, sa petite fossette et ses yeux émeraude, elle aurait pu faire une reproductrice plutôt agréable. Mais elle en avait décidé autrement. Elle avait balayé des siècles de traditions ancestrales en s’imposant comme la meilleure bretteuse de la légion, au mépris des règles et des us, pourtant profondément ancrés chez ce peuple fier. Elle était aujourd’hui une de ses deux carapaces, et il lui confiait sa vie sans la moindre hésitation. Avec Bordur qu’un œil et la toxique Hélane pour couvrir ses arrières, Kaelon se sentait intouchable.

Au loin retentit un son puissant et grave, se répercutant contre les pans abrupts du défilé. Les sentinelles annonçaient la fin de la bataille à l’aide de leurs olifants. Il était temps de condamner le goulet ; les portes massives commencèrent à s’abaisser lourdement, empêchant  toute retraite aux Arguelas encore présents de ce côté. Le reste du combat ne fut qu’une vaste boucherie, les dernières créatures encore debout furent découpées sans pitié, clouées au sol, puis dépecées sans ménagement. Enfin, une rangée de soldats s’avança, tenant chacun en main une torche enflammée. Ils entreprirent méticuleusement de mettre le feu aux monstres démembrés, ne délaissant aucun morceau de viande, aucun os. Le moindre bout de chair devait brûler afin d’éliminer tout risque de ranimation. Kaelon se dirigea d’un pas las vers un gros bâtiment grisâtre, surmonté d’un chemin de ronde et de nombreuses meurtrières. Trois passages venaient de s’ouvrir dans l’épaisse muraille. La nuit n’était pas encore terminée, il fallait maintenant prendre garde à  ne ramener aucune particule de chair infectée ; le risque qu’un ennemi se reconstitue dans le royaume ne pouvait être encouru. Le jeune homme inspecta son corps. Aucune blessure, il était indemne, comme toujours. Sa peau d’Arguelas avait encore une fois fait des merveilles. Elastique et indéchirable, elle le recouvrait entièrement, ne laissant que le visage apparent. Le seul objet capable de l’entailler était ces fameux ongles, ces griffes quasiment indestructibles. Il choisit donc l’ouverture de droite, celle des chanceux, des miraculés.

— Les blessures superficielles par ici ! clama un gradé en levant le bras. Un soldat s’orienta vers la passe de gauche en clopinant.

 Sornettes… Les meurtrissures bénignes n’existaient pas dans leur monde. La moindre éraflure causée par un ongle ne guérissait ni ne cicatrisait, et la douleur du coup ne disparaissait jamais. La victime était condamnée à revivre le même calvaire indéfiniment, avec la même intensité, sans aucune atténuation. Certains malheureux, trop gravement impactés, en perdaient le sommeil. Ils devenaient de véritables cadavres ambulants, errant dans les rues de Kler Betöm, le regard vide, jusqu’à ce que la souffrance devienne trop insupportable et les pousse à un acte désespéré… Des gémissements  attirèrent son attention ; quatre soigneurs amenaient rapidement un homme sur une civière vers le passage central. Le pauvre se tenait l’abdomen à deux mains, empêchant tant bien que mal ses viscères de se déverser sur le sol.  Kaelon soupira. Tu t’es bien battu compagnon, puisse Jaénir t’accueillir à ses côtés comme il se doit.

Le prince arriva dans une grande pièce rectangulaire surnommée l’antichambre. D’un côté se trouvait la vie, de l’autre... le désespoir. Les regards étaient hagards, la soirée avait été rude, lourde de perte et les estriens étaient éreintés. Des servantes se hâtèrent vers lui et entreprirent de le débarrasser de ses vêtements. Il se retrouva nu, au côté de ses frères d’armes… et sœur. Hélane était également dénudée, sans la moindre gêne. Il y avait bien longtemps qu’elle était acceptée ici, et pas un homme ne se serait permis la moindre réflexion ou même un regard sous-entendu. Personne ne voulait d’un second combat cette nuit, d’autant plus que celui-ci serait probablement plus difficile à remporter que le premier. Kaelon fixa quelques instants le flan de la guerrière, qui se pommelait d’une étrange cicatrice de forme circulaire. La peau semblait avoir été arrachée sur toute la surface de la plaie. Il avait questionné de nombreuses fois sa carapace sur son étrange blessure, mais elle avait à chaque fois botté en touche.

Des domestiques entrèrent dans la pièce, portant de lourds seaux remplis d’eau chaude, et commencèrent à passer de grosses éponges sur les corps meurtris et fatigués des combattants.

— Nom d’un étron d’Arguelas ! J’ai vraiment l’air d’un marmouset pour qu’ vous pensiez que je suis incapable de me déchausser moi-même ? jura Bordur à proximité. Je suis encore capable de me faire reluire le coulant tout seul ! Allez plutôt astiquer tous ces freluquets qui sont plus foutus de tenir sur leurs guibolles !

Les pauvres femmes s’éloignèrent vivement du colosse.

— Du calme mon grand, tu ne vois pas que tu effraies ces pauvres demoiselles avec ton langage plein de poésie? minauda sa coéquipière.

— Bah !  J’ai pas besoin qu’on me brosse la couenne, à moins bien sûr que le rôle ne t’émoustille ? Je pourrais certainement faire un ptit écart pour toi fillette !

— Je ne suis pas sûr que tu sois capable de tenir la cadence avec ta petite peau fragile, je risquerai de te peler comme un oignon. Regarde moi ce dodu tout tendre ! rétorqua sa compagne en lui assenant une claque à assommer un bœuf sur les fesses.

 Le mastodonte partit d’un rire tonitruant, rapidement rejoint par sa voisine. C’était comme ça avec eux, ils vivaient au jour le jour, sans se préoccuper du lendemain. L’atmosphère s’était nettement détendue autour d’eux, les visages se décrispaient et des sourires commençaient à apparaître. Ces deux là se sont bien trouvés, la menace des terres arides ne les émeut pas plus que ça, songea Kaelon. Soudain, quelque chose l’interpella. Où plutôt… une absence. Où est Heich ? s’alarma-t-il. Il tourna la tête dans tous les sens, cherchant dans le moindre recoin. Son frère avait pour habitude de se pavaner après chaque combat ; s’il avait été ici, il l’aurait forcément vu. Le garçon prit son mal en patience, jusqu’à ce qu’il puisse enfin enfiler des vêtements propres, et se dirigea  vers la sortie. Il fut coupé dans son élan par la présence d’un vieil homme au visage fermé. Eorn ? Pas besoin de mots, le regard sombre de son maître d’armes suffisait. Le prince se rua vers la forteresse.

 

Lorsque Kaelon franchit les portes de la salle du trône, la première chose qu’il remarqua fut cette forte odeur de vin miellé et de vinaigre camphré. Le siège de son père, en déplacement dans le royaume, était vide, sa mère occupait l’autre. La femme d’une cinquantaine d’années, portait une robe grise, très sobre. Ses cheveux noirs, tirés en un chignon très serré, lui donnait un air sévère. Avec un visage anguleux et un corps filiforme, Jilène Derbeniss n’était pas à proprement parler une belle femme. Dotée d’un esprit aiguisé et d’un caractère glacial, elle était crainte de son entourage. Son père, Jisélion Derbeniss, portait le titre unique et prisé de Bras d’Eryon. Cette appellation remontait à l’époque du Pacte, lorsque son ancêtre Elhon avait aidé Jyléter le conquérant à bouter les sombres hors d’Eryon. On ne s’embêtait guère avec les longs titres pompeux alors, et le terme de Bras était resté depuis pour désigner le leader de la défense du goulet. Quand on savait que Jisélion n’avait pas mis les pieds sur le champ de bataille depuis bientôt vingt années, on pouvait trouver curieux qu’il soit encore considéré comme le premier guerrier de Kler Bétöm, mais la rigidité de la tradition estrienne avait tendance à éclipser toutes notions de bon sens et de sagesse. C’est donc tout naturellement que sa mère portait le banal titre de Dame du Bras.

Au pied des quelques marches conduisant à son trône se tenait nonchalamment un homme trapu, à la musculature noueuse. Son crâne rasé, sa mâchoire carrée et ses petits yeux porcins lui donnaient un air dangereux. Ce qu’il était. Mandler Crésone était le chef de la garde. Et accessoirement homme à tout faire et amant de la Dame du Bras. Le centre de la pièce était occupé par les carapaces de son frère, un soigneur et Heich... allongé dans une civière, le teint livide, et le foie perforé.

— Soignez-le, ordonna la souveraine d’une voix autoritaire.

— Mais… Ma Dame… gémit l’homme de sciences, c’est une blessure magique, elle est incurable… les chairs du prince sont touchées par la corruption et malheureusement, rien en ce monde ne saurait en venir à bout.

La Dame du Bras soupira, son regard fila de son fils à ses carapaces. Elle fit un geste désinvolte de la main. Instantanément, le chef de la garde dégaina son ongle et trancha le cou du premier homme. Sa tête roula aux pieds de son compagnon qui sursauta. Il leva les yeux vers son bourreau, mais ne chercha pas à se protéger. Il ferma les yeux et attendit. L’ongle de Crésone fendit une nouvelle fois les airs et un deuxième corps étêté s’écrasa lourdement au sol. Il adressa un sourire mauvais à Kaelon en annonçant  sentencieusement :

— Plus de prince, plus de carapace, ils connaissaient  la règle.

— Emmenez mon fils maintenant, laissez-le mourir dignement, puis préparez son enterrement. Envoyez également un message au Bras Jysélion pour lui annoncer le décès de son aîné. Ah ! Kaelon. Approche mon enfant, nous avons à nous entretenir.

Le jeune homme s’avança doucement.

— Mère ? s’enquit-il d’une voix tremblante.

Son regard croisa une dernière fois celui de son frère. Il y décela une effroyable épouvante qui imprimerait sa mémoire pour le restant de ses jours. Enfin, le moribond disparut hors de son champ de vision.

— Kaelon, tu m’écoutes ? s’impatienta sa mère. Je partage ta peine, tu viens de perdre ton frère et je comprends que tu sois ébranlé. Nous vivons des heures bien sombres, et nous mènerons notre deuil comme il se doit. Mais nous ne sommes pas une banale famille, nous ne pouvons nous permettre de céder à nos sentiments. Nous sommes la torchère d’Eryon, la lumière dans l’obscurité, notre peuple compte sur nous.

Le garçon fit un gros effort pour rassembler ses esprits.

— Oui Mère, pardonnez-moi, répondit-il d’une voix raffermie.

— Bientôt va débuter la célébration de la Matriarche à Elhyst, et comme tous les ans, elle sera clôturée par l’intégration de toutes les jeunes filles ayant eu seize ans.

 — Je sais tout cela, une délégation de chaque contrées va passer quelques jours à la capitale afin que les intégrées rencontrent la prêtresse qui descend pour l’occasion d’Eljane pour les bénir. En quoi cela me regarde-t-il ?

Sa mère le regarda d’un air pensif.

— Que penses-tu du Pacte ? lui demanda-t-elle en changeant de sujet.

— Le Pacte ? C’est une aberration, une vaste calomnie ! Que nous soyons là à crever comme des chiens pour défendre Eryon alors que ces culs-propres d’Elhyst se soucient de nous comme de leur première chiure me révolte ! Je ne remets pas en cause le fait qu’il faille juguler la progression des Arguelas,  mais pourquoi notre peuple doit-il porter ce fardeau seul ? Où sont nos soutiens ? Quand le Roi lèvera-t-il une armée pour nous épauler ?

Le prince avait toujours beaucoup de mal à garder son calme sur ce sujet. Et elle le savait. Elle le jaugea avec un regard calculateur.

— Mais tu sais aussi que ton père prend son rôle très au sérieux. Et il serait hors de question pour lui de trahir la promesse de son ancêtre Elhon envers le premier Roi Jyléter.

— Je sais tout cela … admit-il, les dents serrées. Qu’y puis-je ? Notre honneur nous oblige à honorer le Pacte. Même si les Elhystiens semblent eux-mêmes l’avoir oublié.

— Bien sûr, bien sûr…, tempéra la Dame du Bras. Tu as raison…, et malgré tout… notre peuple se meurt à petit feu, pendant que les habitants du royaume central vivent dans l’opulence. Nous pleurons ce soir la disparition de ton frère, un valeureux combattant, qui a donné sa vie pour sauvegarder le monde. Et pour quoi ? Pour tomber dans l’oubli ! Qui se souciera encore de lui demain ?

Certainement pas vous Mère, je doute que vous n’ayez pleuré une seule fois dans votre vie, vos yeux sont aussi arides que votre cœur, et vos larmes taries depuis fort longtemps.

— C’est pour cela que je souhaite que tu accompagnes la délégation de nos jeunes pucelles à Elhyst.

Kaelon ouvrit de grands yeux stupéfaits.

— Pardon ? Mais enfin, pour quelle raison ?

La Dame du Bras marqua un long temps d’arrêt, pendant lequel elle parut sonder l’âme de son fils. Son regard froid et pénétrant le mettait toujours autant mal à l’aise. Elle prit finalement une grande inspiration.

— Pour tuer le Roi mon garçon…

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Bleiz
Posté le 15/01/2022
Bonjour,

Décidément, je sens une forte influence de Game of Thrones, notamment avec le Bras qui rappelle la Main du Roi... La description des combats est saisissante, une fois de plus on est plongés dans le récit. Et le complot contre le roi laisse à deviner plusieurs surprises à venir ! Pas de remarques particulières pour ce chapitre, hormis que certaines phrases pourraient être plus courte pour rajouter du rythme, surtout au début lors des combats.

À bientôt :)
Sylvain
Posté le 16/01/2022
Coucou,

Je ne nierai pas que certaines de mes lectures peuvent influencer mon imagination^^
Même si le rôle du Bras est très différent de la Main de Got, c'est vrai que les termes se ressemblent. Je changerai peut-être si je trouve un terme qui me va mieux.

A bientôt
Edouard PArle
Posté le 21/12/2021
Coucou !
Encore un chapitre très intéressant, tu places le décor et les personnages efficacement, j'aime bien le concept des carapaces.
Les blessures qui ne guérissent jamais des Arguélas sont vraiment un aspect intéressant, ce serait bien de suivre un personnage qui apprend à vivre avec une blessure de ce genre.
La chute est très bien, je ne l'ai pas du tout vue venir et ça risque de lancer un scénario passionnant.
Je suis un peu étonné que Kaelon ne s'attriste pas plus que cela de la mort de Heich. Qu'il reste de marbre à l'extérieur je le comprends mais ses pensées sont un peu trop indifférentes pour quelqu'un qui vient de perdre son frère. Mais ça fait peut-être partie du personnage.
Quelques remarques sur la forme :
"commença à lui manquait." -> manquer
"elle avait à chaque fois botté en touche." l'expression est un peu moyenne dans un roman de fantasy
"d’années, portait" virgule mal placée
"lui donnait un air sévère." -> donnaient
"Mais nous ne sommes pas une banale famille, nous ne pouvons" j'enlèverais le nous ne sommes pas une banale famille, ça fait un peu doublon avec la phrase qui suit.
Un plaisir,
A bientôt (=
Sylvain
Posté le 21/12/2021
Coucou!

Merci pour ton commentaire. C'est vrai que je n'ai peut-être pas assez développé les sentiments de Kaelon dans ce chapitre. L'idée est plutôt que l'heure n'est pas au deuil, pas devant sa mère qui attend de lui qu'il reste fort dans l' adversité.
J'ai aussi pas mal de fautes de forme que je reprends petit à petit, merci pour celles que tu as pointées^^ Il faut que je corrige ça.
A bientôt^^
Edouard PArle
Posté le 21/12/2021
Coucou !
Oui, c'est tout à fait possible que le deuil se fasse "en décalé" en raison de la situation, je guetterai l'évolution de la situation dans les prochaines chapitres avec intérêt (=
Sebours
Posté le 10/11/2021
J'aime vraiment ton histoire. Je suis emporté instantanément. Néanmoins, je relève deux points flous dans ce paragraphe. Lorsque tu parle de la carapace Bordur, tu le décris comme un géant, un mastodonte...et dans un premier temps, j'ai imaginé une créature magique comme un géant de pierre (à cause de sa blessure) lors qu’apparemment ce n'est qu'un homme. C'est aussi lié au fait que tu ne décris pas ce que sont les carapaces. Une phrase l’expliquant en amont éviterait cette incompréhension.
La deuxième remarque est plus "technique". Si les Arguelas peuvent tout détruire avec leurs griffes, à quoi cela sert-il de construire un portail? Théoriquement, rien ne pourrait limiter leur avancée. Ou alors, tu recouvre les murailles avec leurs peaux, ou les griffes n'attaque pas une matière spécifique et rare (le diamant?), ou ils remontent dans la montagne le jour... Je pense qu'il y a une réponse à apporter pour la cohérence du récit.
Sylvain
Posté le 10/11/2021
C'est intéressant d'avoir une lecture extérieure. C'était tellement clair dans mon esprit concernant Bordur que je l'ai mal expliqué. C'est en effet un simple mortel qui endure depuis un moment déjà la douleur d'une blessure magique. Je reviendrai sur ce point lors de la relecture pour rendre cela plus clair.
En ce qui concerne les Arguelas. J'ai été surpris que tu penses à recouvrir les portes de peau. C'est effectivement ce qu'il se passe, mais je n'ai introduit cette notion que dans des chapitres ultérieurs. Je détaille toute cette partie plus loin. Mais tu as raison, il faudrait que j'en dise plus sur les griffes. L'idée n'est pas forcément qu'elles broient et détruisent instantanément tout ce qu'elles touchent, mais plutôt que si on les laisse faire, elle finissent par y arriver. D'où la présence des portes dans un premier temps, et la nécessité de contrer les créatures lorsqu'elles arrivent en masse en envoyant les guerriers.
Je te remercie en tout cas de ta lecture et de tes commentaires, c'est très constructif pour moi!
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