La glace à la cerise

Par Kieren

Il s'agit de l'histoire d'un homme, nommé Stanislaw. Un peintre pour être plus précis, habillé de rouge, et qui n'habitait pas dans notre dimension. Il vivait dans un arbre gigantesque, planté au milieu d'une forêt, et dont chaque arbre abritait un Soleil rouge à son sommet.

 

Il passait son temps au milieu d'insectes géants, de libellules, de scarabées et de coccinelles, dont il avait donné leurs points noirs.

 

Alors qu'il se délectait du spectacle qu'il venait de peindre, il sentit une brise fraîche lui chatouiller les cheveux. Il se retourna, et s'aperçut qu'une jeune femme aux cheveux bleus était penchée sur sa toile, curieuse. Elle portait trois mèches de cheveux : une rouge, une blanche et une noire.

 

L'homme fut surpris : jamais il n'avait vu d'autres humains dans ce monde, et cette dernière ne semblait en aucun cas surpris de cette situation. Elle était très belle, et Stanislaw sentit ses joues s'empourprer, alors il recommença à peindre.

 

« Il est rare de voir d'autres êtres humains en ces lieux, votre présence m'étonne. » fit-il.

 

« L'inverse est vrai également, comment avez vous connu Nanisva? » demanda la jeune femme.

 

« Je ne connais personne de ce nom. Il habite ici ? »

 

« … Il est étrange que vous ignoriez jusqu'au nom du maître de ce sanctuaire. Enfin, les temps changent, et il faut bien que de mystérieux inconnus partagent leurs charmes aux Grands Esprits, surtout quand ceux-ci viennent d'aussi loin. » souffla avec douceur la jeune femme, avec l'ombre d'un sourire. Il lui manquait son œil droit, Stanislaw le vit mais n'en souffla mot. L'orbite était noir, et cela lui rappela ses toiles qu'il peignait à l'encre de cette même couleur. Loin de lui déplaire, cela le charma encore plus. Mais il gardait son sang froid, il peignait.

 

« Je m'appelle Stanislaw, je suis arrivé en ces lieux en suivant les coccinelles. Puis-je vous demander comment vous vous appelez ? »

 

« … Iziz. Alors comme ça c'est vous qui avez donné aux coccinelles leurs couleurs ? Quel beau et délicat travail que vous avez fait. La main d'un maître, à n'en pas douter. » susurra Iziz en se penchant au dessus de l'oreille du peintre ; celui-ci avait du mal à se contenir.

 

«  … Iziz, c'est un joli prénom. Par ailleurs, qu'est ce qui vous a amené en ces lieux ? »

 

« Je suis venu retrouver mon amant, mais je profite avant de votre compagnie. Il comprendra. »

 

Stanislaw, loin de perdre l'intérêt qu'il avait pour cette fille, éprouva un certain chagrin, mais cela ne dura pas. « Vous vous intéressez à la peinture ? »

 

Iziz eu un mouvement de recul et ouvrit un petit peu plus son œil gauche. « Et bien, cela m'étonne. »

 

Le peintre retrouva son sourire et sa gaîté habituelle. « Lorsque je reviens dans le monde des humains, je m'aperçois qu'ils changent plus vite que je ne change. Le temps passe et j'ai tout abandonné pour pouvoir peindre dans cet endroit merveilleux. J'ai découvert de magnifiques compagnons, plus ou moins silencieux, mais ici, certaines peintures deviennent réalités. Je ne peins pas pour assouvir mes désirs inassouvis en créant ce qu'il me manque, mais pour donner vie à ce qu'il y a dans ma tête. C'est ça la beauté de l'art de la création. Voulez vous essayer Iziz ? »

 

La jeune femme eu un moment d'hésitation. C'est alors que ses trois mèches de couleur s'animèrent : trois petites têtes d'hirondelle sortirent de ses cheveux et grimpèrent sur la tête d'Iziz. Il s'agissait d'oiseaux, avec de longs poils colorés à la place des plumes qui les recouvraient de la tête aux pieds. Elles sautèrent sur la tête de Stanislaw et elles jouèrent dans ses cheveux. Ce dernier fut surpris, mais les laissa faire ; alors Iziz s'assit à côté de lui, un peu perdue, attendant la suite.

Stanislaw lui tendit un pinceau et une toile, et retourna à son œuvre. Iziz regarda l'outil qu'elle avait dans la main, caressa ses hirondelles, puis caressa les poils du pinceau, sourit délicatement et se mit à peindre ses oiseaux-cheveux. Ils partagèrent ce moment en silence, pendant que leurs compagnons respectifs jouaient ensemble.

 

Avant qu'Iziz ne reparte voir son amant, Stanislaw récolta une perle de sève de l'arbre sur lequel ils étaient. Il la roula en boule, la peigna en bleu étoilé, et y ajouta une touche de noir en son centre. Il tendit cet œil de verre à Iziz, et elle, charmée, le mit à la place de son orbite vide. Elle était magnifique, avec une galaxie à la place de son œil droit. Elle eut un sourire de chat et se pencha vers Stanislaw pour l'embrasser sur la bouche ; mais au dernier moment, ce dernier lui présenta sa joue.

 

« Bien que cela m'arrache le cœur de refuser, ce ne serait pas juste pour votre amant. »

 

Iziz rit de bon cœur et continua sa route vers les hauteurs.

Le peintre la vit disparaître derrière le feuillage de son arbre-monde et soupira.

 

La journée continua doucement, sans accro. Jusqu'à ce que le Soleil d'un arbre voisin se mit à briller différemment : il était passé d'un rouge vif à un bleu très pale.

Ses feuilles virèrent au jaune, puis au rouge, puis au brun, puis elles tombèrent, une à une. Cela n'était jamais arrivé, de toutes les années que Stanislaw avait passé au travers de ce monde, jamais il n'avait vu une telle chose arriver. Il se dirigea alors vers cet arbre mourant, seul, car aucune coccinelle ne voulait l'accompagner, les petites comme les grosses.

 

De branche en branche, de feuille en feuille, il voyait le Soleil perdre son éclat, et des milliers d'insectes tombaient dans les nuages des racines. Arrivé à l'arbre sans vie, il vit Iziz se diriger vers lui avec une glace rouge dans un cornet de glace. Il faisait terriblement froid. L'homme ne vit sur son visage qu'une innocence feinte, et un profond désintérêt pour ce qu'il se passait autour d'elle. Iziz lui tendit sa main qui contenait cette glace rouge sang, et il sut qu'elle était la responsable de ce cataclysme.

 

« Tient Stanislaw, mange donc, c'est curieux. »

 

« Qu'est ce qui est curieux ? » répondit-il avec colère. « Que tu te permettes de détruire tout un univers ? »

 

« Non, je ne parle pas de cela, le goût Stanislaw, le goût de cette glace, il est curieux. Goûte donc. »

 

Le peintre s’apprêta à balayer la main de la fille de glace, mais elle l'attrapa avec sa main valide. Et le bras de Stanislaw commença à geler.

 

« Goûte Stanislaw, s'il te plaît. Sinon je te tue. »

 

L'homme ne pouvait déjà plus bouger son bras, alors il s'exécuta.

 

« La cerise Iziz, elle a le goût de cerise ta glace. C'est ça qui est curieux. »

 

L’œil de la jeune femme s'ouvrit avec surprise et elle lâcha son bras. « Mais oui ! C'est cela ! Cette nourriture que tu as créé lui a tellement plu qu'il en a fait la saveur de son cœur ! Ça pour une surprise. »

 

De son bras valide, Stanislaw sortit une toile, sa peinture et ses pinceaux, et il dessina un arbre avec un Soleil rouge à son sommet, avec de belles feuilles vertes, fourmillant de vie. Le Soleil à leur tête redevint rouge et il poussa des feuilles vertes, durant quelques secondes, puis tout perdit de sa couleur.

 

« C'est inutile homme-peintre. Nous avons mangé son cœur, un cœur glacé au goût de cerise. Sa vie ne reviendra pas comme cela, pas avec ce changement. »

 

L'homme peignit alors ce qu'il avait devant lui et il réfléchit. « Pourquoi lui avoir mangé son cœur ? Il s'agissait de ton amant ? Il t'avait trompé pour quelqu'un d'autre ? »

 

« … Oui, oui et non. » Stanislaw eut alors une idée et il se remit à peindre, au milieu des corps frigorifiés des coccinelles. « Vois-tu, mon ami, on a volé mon cœur il y a bien longtemps, je l'ai cherché durant des siècles, et cette graine de Grand Esprit, celui-là » dit-elle en désignant le Soleil pâle de son doigt » il m'avait promis de me dire où il se trouvait, si je lui donnais mon œil droit. »

 

Des flocons géants poussèrent à la place des feuilles de l'arbre, « il me faut un peu plus de temps » se dit Stanislaw. « Et alors ? Tu l'as retrouvé ? »

 

Iziz fit une tête pensive. « Bien sûr que je l'ai retrouvé, j'y ai mis les moyens. Mais il m'avait menti, il n'était pas là où il l'avait indiqué. Et pour cause : je l'avais déjà retrouvé. »

 

Les insectes se couvrirent de poils et se ranimèrent, « encore un peu plus » « Et alors ? Pourquoi avoir fait un marché aussi tordu Iziz ? »

 

Cette dernière, malgré la galaxie au fond de son œil droit, avait le regard vide. « Il faisait si froid, mon âme avait si froid, après tout ce temps... Mon cœur, je l'ai mangé il y a bien longtemps. »

 

C'est alors qu'un insecte géant, recouvert de poils et aux mandibules démesurées attrapa Iziz à la taille et s'envola avec elle, comme sur la toile de Stanislaw. Le Soleil conservait sa lueur bleu pâle mais ne perdait plus de son éclat, les feuilles étaient de glace et les insectes ressemblaient à des mammifères sur cet arbre, mais tout avait conservé sa vie. Stanislaw poussa un soupir en regardant l'insecte féroce entraîner la fille de glace au loin. Jusqu'à ce que l'ombre commence à chuter vers les profondeurs, l'insecte surtout.

 

« Ce n'est pas très délicat, Stanislaw, de traiter ainsi une jeune femme comme moi. »

 

Le peintre avait froid dans son dos, mais il n'osait pas se retourner. Il sentait sa dernière heure arriver. Une tempête de neige se créa tout autour de lui , et son cœur était las, pour la première fois de sa vie.

 

« Je pourrai vous tuer pour cela, mon ami. Mais vous m'avez fait découvrir une occupation fort appréciable. Puis-je ? » dit-elle en tendant la main.

 

Stanislaw s'attendait à ce qu'elle enfonce celle-ci dans sa poitrine et en retire son cœur ; mais, le froid se retira, ainsi que la main d'Iziz, qui tenait un pinceau. Le cœur de Stanislaw se réchauffa.

 

« Je n'ai pas l'habitude de prendre ce genre de cheveux de mes amants ; mais de un : vous avez refusé d'être mon amant, et de deux : mes hirondelles ont apprécié ce que j'ai peint pour elle, avec vous. »

 

Stanislaw sentit un vent froid dans son dos et se retourna, mais vit qu'Iziz avait disparu. Mais celle-ci, avant de partir, passa sa main dans les cheveux de l'homme, qui avait sauvé l'enfant d'un Dieu.

 

Jamais ils ne se revirent. Jamais.

 

 

La Mousse

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