La Croisée des chemins

Par Mart

Quelque chose réveilla Will. En tâtonnant, sa main trouva directement le corps chaud de Kat à côté de lui. Elle grogna, se mit sur le côté, dos à lui, et continua de dormir.

Si ce n’était pas elle qui l’avait réveillé, quoi alors ? Will se concentra. Mille petites nuances vinrent peupler le silence que ne semblait rompre que le souffle régulier de son amie. Les légers ronflements dans la chambre contiguë, les petits pas d’un rat qui traînait derrière lui sa queue, quelque part au-dessus de sa tête, tous les craquements de la vieille bâtisse… Rien de tout ça ne l’aurait éveillé. Il devait y avoir quelque chose d’autre.

Il cherchait encore à distinguer quelque chose d’anormal dans les bruits environnants, quand soudain une lueur rouge apparut à la fenêtre.

Intrigué, Will repoussa les draps et se rendit jusqu’à la fenêtre sans faire un bruit. Mais en voyant d’où venait la lueur, il comprit ce qui l’avait sorti du sommeil. Ce n’était pas un bruit en particulier, mais plutôt l’absence de ceux qui régnaient normalement à toute heure dans la rue. Le ciel était calme bien que couvert, alors il n’y avait aucune raison qu’il fasse aussi calme. Aucune, hormis une attaque bien organisée, et les flammes qui engouffraient maintenant le bâtiment de la milice ne laissaient de place à aucune autre interprétation.

Il fallait qu’il réveille Kat, qu’ils fuient, mais il se sentait incapable de bouger, hypnotisé par le ballet des flammes. Les imaginait-il ou pouvait-il réellement entendre les hurlements de ceux qui brûlaient vifs ?

Bientôt d’autres bruits arrivèrent jusqu’à lui : portes enfoncées, métal plongeant dans la chair ; les premiers cris, le choc sourd de corps tombant au sol. Il entendait jusqu’au glissement des lames entrant dans la chair, et il était horrifié, tétanisé. Mais ce qui le terrifiait encore plus, c’était que ces bruits approchaient.

Soudain, deux bras l’entourèrent. Il sursauta, et cela suffit pour qu’il reprenne ses esprits.

– Qu’est-ce qui te tourmente ainsi ? Pourquoi y a-t-il de la lumière dehors ? souffla Kat qui émergeait du pays des rêves.

– On doit partir Kat. Il réveiller les autres et fuir.

Will s’était libéré de l’étreinte de son amie et était déjà assis au bord du lit pour enfiler ses souliers. Un sentiment d’urgence le pressait à partir au plus vite, mais il ne pouvait pas abandonner tous les orphelins.

– Ta peur m’a réveillé, mais je ne comprends pas pourquoi. Qu’est-ce qu’il se passe, Will ?

– La ville est attaquée. Il faut fuir, vite.

Il n’avait pas le temps de lui expliquer, de lui raconter la conversation qu’il avait surprise sur la possibilité d’une invasion. Les bruits n’étaient plus très loin, bientôt ils seraient sur eux. Il devait s’occuper des autres.

– Mais fuir où alors ?

Will ne répondit pas, il ouvrait déjà la porte.

– Attends ! Ne me laisse pas ! cria Kat, au bord de la panique, en se battant avec ses lacets.

– Debout tout le monde ! Réveillez-vous ! On est en danger !

Lentement, des portes s’ouvrirent, et des voix ensommeillées demandèrent ce qu’il se passait. D’autres étaient plus alertes et dévalaient déjà les escaliers pour rejoindre Will au premier.

Mais avant qu’ils aient eu le temps de l’atteindre, une porte au rez-de-chaussée claqua. La voix de Garmesh s’éleva avec toute sa fureur d’avoir été dérangé à une heure si matinale :

– Quel est ce boucan ? Tous au lit !

Les pas dans l’escalier s’arrêtèrent, indécis. Un moment le calme revint dans le grand orphelinat, ses pensionnaires pris entre les avertissements de leur héros et la menace de leur maître.

– La ville est attaquée, ils seront ici d’un moment à l’autre ! Il n’y a pas de temps à perdre !

Will essayait de les convaincre, mais déjà certaines portes se refermaient, les pas remontaient.

– Quant à toi, mon garçon… Tu as mal organisé ta petite rébellion. Ça ne te suffisait pas, tous les privilèges que je t’ai donnés ? Il fallait que tu prennes ma place ? Attends que…

– Jamais il ne sera comme vous.

Kat avait rejoint Will, mais ce n’était pas une petite fille timide qui se trouvait à côté de lui. Les derniers événements l’avaient changée. La rage irradiait d’elle en vagues, et sa voix s’en trouvait comme amplifiée.

– Vous n’êtes qu’un lâche et un profiteur. Un homme qui a eu l’occasion de faire le bien, mais a préféré exploiter des enfants pour son profit personnel. Will n’a rien de vous. Rien !

Garmesh aurait sûrement répliqué, monté les escaliers pour venir les punir, mais lui aussi entendit finalement les bruits dans la rue qui n’avaient plus rien de discret. Will saisit Kat par le bras et l’entraîna dans leur chambre juste avant que la porte ne soit enfoncée et que deux individus tout en noir n’entrent.

Will entendit la lame entrer et sortir. Garmesh n’aurait jamais l’occasion de répondre.

Il n’en ressentit ni joie ni affliction. Pour l’instant, il se contenterait d’essayer de ne pas finir comme son maître : mort. Et pour ça, il avait besoin d’agir rapidement. Et il aurait besoin d’aide, pas qu’on lui déverse encore plus de panique qu’il n’en ressentait déjà.

– Kat ! Calme-toi ! Aide-moi à pousser l’armoire.

Elle ne bougeait pas, ses yeux écarquillés fixés sur la porte. Will essaya de faire basculer l’armoire tout seul. Elle bougea un peu, mais il risquait surtout de finir écrasé sous elle.

– Kat ! Vite !

Un peu de son instinct de survie dut se déverser en Kat par leur lien, ou alors sa voix l’atteignit enfin dans sa torpeur. Elle vint lui prêter main-forte, et ensemble, ils firent tomber la lourde penderie devant la porte.

– Allons, comme d’habitude maintenant, viens.

Il faisait exprès d’exagérer son enthousiasme et son expression. Ce n’était pas souvent qu’ils s’échappaient par la fenêtre donnant sur la ruelle, mais ce ne serait pas la première fois. Il n’était pas ravi d’être en danger, mais toute son excitation n’était pas feinte. Pas entièrement… Alors il essayait de partager tout ce qu’il pouvait trouver de positif avec elle. Il ne l’abandonnerait pas encore une fois.

Non, ne pense pas à ça, idiot ! Rien qu’en effleurant ces souvenirs qui ne lui appartenaient pas véritablement, il avait envie de se rouler en boule et de pleurer. Pour le bien de Kat, il devait se concentrer sur autre chose. Ils allaient y arriver !

Les pas avaient monté les escaliers, et déjà un corps se heurtait contre la porte. Kat était au milieu de la pièce, tétanisée par la peur et la rage qu’elle recevait de toutes parts. Will ouvrit la fenêtre. Le choc contre la porte se répéta, mais elle ne céda pas. Un cri retentit de l’autre côté de celle-ci, mais Will n’en saisit pas le sens.

Il prit Kat par les épaules et la poussa vers la fenêtre.

– Allez Kat ! Ne me lâche pas maintenant ! Concentre-toi sur moi. Ça va aller, on y arrivera.

Elle tourna la tête, lentement, et le regarda avec de grands yeux écarquillés. Des yeux qui ne le voyaient pas, son esprit pris dans le massacre qui se déroulait au-dessus d’eux. Will le savait. Il l’entendait. Et il en avait le cœur brisé, mais il ne pouvait rien laisser paraître. Il ne pouvait pas leur laisser Kat aussi.

Elle lui prit la main et serra. Fort. Des vagues d’horreur, de douleur, de désespoir et de rage meurtrière l’atteignirent. Il se recroquevilla, mais tint bon, ne la lâcha pas. Petit à petit, le visage de Kat reprenait une expression normale. Quand elle relâcha la pression, elle lui fit un petit sourire. Il ne dégageait aucune chaleur, mais au moins, elle avait repris le contrôle.

– Pardon.

Il ne dit rien, et la retourna vers la fenêtre ouverte. Ce n’est que quand la première larme tomba à ses pieds, qu’il se rendit compte qu’il pleurait.

Les coups contre la porte avaient cessé, mais au moment où Kat enjambait l’appui de fenêtre, un nouveau coup y fut frappé. Et encore un, et encore. Le bois était massif, vieux et dur. Mais au quatrième coup, les échardes volèrent et la lumière rouge de l’incendie se refléta brièvement sur la hache.

Will faillit bousculer Kat en sortant. Alors que la frayeur lui donnait des ailes, elle paraissait paralyser son amie. Il dut réfréner son impatience et lentement avancer derrière Kat le long du mur.

Là où normalement elles glissaient d’un seul mouvement jusqu’au toit voisin, les mains de l’orpheline tâtonnaient, tremblaient chaque fois qu’elles lâchaient une prise pour aller jusqu’à la suivante. Will hésitait à la brusquer. Il jetait de fréquents coups d’œil en arrière, vers la fenêtre, et il avait du mal à rester derrière elle, à avancer à vitesse d’escargot. Ils devaient avancer plus vite, ce ne serait plus qu’une question de secondes avant que les hommes en noir passent la porte et aperçoivent la fenêtre ouverte. Mais Will craignait qu’en la poussant un peu plus, Kat se referme tout à fait.

Ils finirent pourtant par atteindre le toit plat de la maison voisine. Will dépassa Kat, pensant qu’elle avancerait peut-être plus vite s’il passait devant pour la guider. Il avala la distance qui le séparait de l’autre bord, et s’y suspendit en un mouvement souple.

L’incendie donnait quelque chose de surréel aux bâtiments, les peignant de couleurs vives dans les ténèbres de la nuit et leur prêtant de gigantesques ombres. Les yeux de Kat étaient grands ouverts, mais ne semblaient pas voir grand-chose, alors qu’elle avançait vers lui. Lui s’était coupé des hurlements de douleur et de terreur, du fracas des portes que l’on enfonçait et des rares armes qui s’entrechoquaient. Il devait s’en isoler, offrir un esprit clair auquel Kat pourrait s’accrocher. Ce n’était pas simple, mais il y arriverait. Il le devait.

Alors qu’il prenait la ferme résolution de tirer son amie – vivante si pas indemne – du sac de Cornude, Will vit un homme se pencher par la fenêtre de leur chambre. L’homme tourna la tête jusqu’à voir Kat, puis ses yeux descendirent vers Will. Leurs regards se croisèrent. Le jeune voleur frissonna et lâcha prise. S’ils étaient tous comme cet homme, ceux qui les poursuivaient n’avaient d’humain que l’apparence…

Kat luttait pour mettre un pas devant l’autre. Elle se battait contre les sentiments et sensations qui lui venaient de partout : la terreur de ceux qui se réveillaient en plein cauchemar, la douleur de ceux qui se faisaient violenter, la rage bestiale des agresseurs, le plaisir sadique des violeurs, le désespoir de leurs victimes… Et tout cela faisait écho, résonnait en elle et autour d’elle ; venait et repartait comme elle essayait de le repousser, mais revenait inexorablement. Au milieu de cette mer de tourments, elle essayait de s’accrocher à la détermination de Will, dernière bouée qui l’empêchait de sombrer dans la folie.

Avec toutes ces émotions externes qui la traversaient, il restait peu de place aux siennes. Elle était comme absente, trop remplie des autres. Mais lorsque Will disparut de son champ de vision, une panique bien à elle la gagna. Elle courut jusqu’au bord du toit, oubliant un moment tout le reste.

– Vas-y, à ton tour ! résonna la voix de Will depuis la ruelle en contrebas. Dépêche-toi !

Sa peur irrationnelle laissa place à du rassurement, au son de sa voix. Will lui avait dit la même chose la première fois qu’il lui avait montré cette issue alternative. Il n’y avait rien de difficile, ils étaient passés par ici bien des fois déjà. Il suffisait de s’accroupir, de saisir la gouttière, de balancer son corps dans le vide en se tenant bien — pas trop fort, histoire de ne pas s’écraser contre le mur — , de s’immobiliser, de lâcher prise, de tomber, de plier les genoux en se recevant sur l’étable jouxtant l’auberge.

Elle avait exécuté les actions en les énumérant dans son esprit. Elle ne se trouvait plus si loin du sol à présent, plus si loin de Will. Il suffisait de se laisser pendre dans le vide et de chercher des pieds un appui pour amorcer la descente.

Will la regardait descendre et essayait de contenir sa nervosité grandissante. Elle était trop lente, ils allaient se faire attraper. Il ignorait s’ils étaient suivis, mais ceux qui avaient décimé l’orphelinat n’étaient pas le seul danger. Il entendait encore distinctement des cris s’élever dans la nuit auréolée d’orange.

Il réfléchissait à toute allure, mais toutes les solutions qui s’offraient à lui impliquaient de se séparer, et c’était hors de question. Il ne pouvait pas la laisser seule dans cet état. Pourtant, il ne voyait pas comment ils pourraient réussir à s’échapper de la ville ensemble, il aurait besoin de la protéger, d’attirer l’attention sur lui pour qu’elle puisse avancer sans encombre, mais une fois qu’il aurait les saccageurs à ses trousses, il n’était pas sûr qu’il arriverait à les semer à temps pour revenir vers elle.

Peut-être qu’ils devraient se cacher… Sous les pontons du lac ? Non, l’eau était encore trop froide, ils finiraient frigorifiés. Dans une maison déjà saccagée alors ? Personne ne songerait à revérifier une maison, si ? Ou alors sous des cadavres ? Avec leur petite taille, c’était possible… Mais non, l’incendie se propagerait. Les hommes n’étaient pas le seul danger.

Réfléchis, Will, tu vas manquer de temps !

Kat se laissa enfin tomber devant lui, et presque sans y prêter attention, il la rattrapa pour éviter qu’elle tombe en avant. Il devait trouver une solution, mais il arrivait à court d’idées.

– Je te ralentis trop… On n’y arrivera pas ensemble, si ?

Will frissonna d’horreur en entendant la résignation dans sa voix. Ça ne lui ressemblait pas, sa Kat était une combattante.

– On va y arriver, je ne te laisserai pas tomber. Je vais te sortir de là, je te le promets.

Il la prit par la main, la serra fort pour appuyer ses propos, puis la traîna à sa suite, à travers le dédale de petites ruelles.

C’était loin d’être le chemin le plus direct pour sortir de la ville, mais Will se disait qu’ils auraient moins de chance de tomber sur d’autres personnes. Dans sa tête, il dressait la carte de Cornude ; il devait envisager toutes les possibilités et garder un maximum d’itinéraires possibles pour pallier aux problèmes qu’ils risquaient de rencontrer.

Soudain, il s’arrêta. Kat le frappait au bras de sa main libre. Quand il se tourna vers elle, il eut du mal à garder sa détermination face à sa figure pâle aux yeux agrandis par la peur. Des larmes dévalaient en silence la pente de ses joues, et maintenant qu’ils s’étaient arrêtés, elle se mit à respirer rapidement en hoquetant.

– Je cours trop vite ? s’inquiéta Will.

Kat secoua la tête, encore incapable de prononcer des mots.

– Qu’est-ce qu’il y a alors ? On n’a pas de temps à perdre, Kat…

L’incendie continuait de progresser. Will comptait le passer par le sud-ouest avant qu’il ne gagne les remparts, espérant qu’il couperait ensuite la route à d’éventuels poursuivants. Mais pour ça, ils devaient se dépêcher. Sinon, ils devraient emprunter les grands axes pour sortir par la Porte des Commerçants, au sud…

– On doit récupérer l’argent. On n’est pas loin.

Will écarquilla les yeux quand il comprit ce qu’elle venait d’articuler. Leur pactole leur serait utile à l’extérieur, mais ils devaient d’abord réussir à sortir.

– On n’a pas le temps pour ça Kat. Viens.

Il essaya se remettre en marche, de la tirer avec lui, mais elle résistait.

– Toutes ces années n’auront servi à rien si on abandonne notre trésor ici. Je ne veux pas recommencer.

De nouvelles larmes commencèrent à couler de ses yeux alors qu’elle secouait la tête.

– On pourra toujours se refaire de l’argent… Mais pas si on meurt, Kat. On doit s’en aller au plus vite !

La chaleur commençait à monter. Le feu ne rongeait plus les bâtisses, il les dévorait. Will commençait à désespérer. Beaucoup de possibilités s’estomperaient s’ils ne dépassaient pas vite l’incendie et que celui-ci leur coupait le chemin. Les gros moyens s’imposaient…

– Suis-moi vite !

Il se mit à courir vers la droite, vers la chaleur. Kat le suivrait. Il avait senti sa panique quand elle l’avait vu disparaître plus tôt. Elle ne voudrait pas se retrouver seule. Elle n’était pas en état de réfléchir clairement, il devait lui forcer la main. Mais apparemment elle était déjà trop loin…

– Je te retrouverai sur la colline surplombant le lac. J’aurai l’argent !

Elle s’élança dans l’autre sens et disparut vite du champ de vision de Will qui, éberlué, mit une seconde avant de se lancer à sa poursuite. Il n’en revenait pas qu’elle puisse se montrer aussi bête.

Pourquoi l’argent avait-il autant d’importance à ses yeux ? N’était-il pas bien plus important qu’ils restent ensemble et qu’ils s’en sortent tous les deux ? Will n’y comprenait rien, mais il réfléchirait plus tard. Pour l’instant, il devait rattraper son amie et les tirer d’affaire. Et il sentait que ce ne serait pas chose aisée…

Elle n’était pas très loin devant lui, mais elle courait vite, comme si tout ce temps il lui avait fallu une motivation supplémentaire. Enfin, la question n’était de toute façon pas de la rattraper, mais quel chemin ils prendraient une fois qu’il l’aurait fait. Où en serait l’incendie ? Où en seraient les envahisseurs ? Et s’ils gardaient les accès ?

Une dizaine de plans se formait dans la tête de Will, et il commençait à avoir un sérieux mal de crâne. Le graduel épaississement de l’air ne devait pas aider. La nuit auparavant illuminée des éclats orangés de l’incendie ne montrait plus son corps ni ses bijoux. Une épaisse couverture mouvante la couvrait d’un noir différent, sale et impur.

Le cours de ses pensées fut interrompu par des bruits de pas lorsqu’il passa une allée sur sa droite. Il était passé en un éclair, mais il avait eu le temps de jeter un coup d’œil. Il n’avait pu distinguer que de vagues silhouettes, mais elles étaient penchées légèrement en avant. Elles couraient.

Un éclat de voix lui confirma se qu’il craignait déjà : il n’était pas passé inaperçu. Il accéléra encore. Il devait rejoindre Kat et se jeter dans une autre ruelle avec elle, les perdre. Elle venait de tourner à droite, dans l’allée qui donnait sur leur impasse.

Elle voudrait récupérer leur butin, au fond du cul-de-sac. Les toits de ce quartier étaient en top mauvais état. Par cette lumière, s’y aventurer serait tout bonnement suicidaire. Mais ils n’auraient pas le temps d’accéder à la cachette et de revenir sur leurs pas. L’un d’eux pourrait se cacher dans le tonneau. L’autre derrière ? Non, mauvaise idée. Le seul moyen… Il faillit s’arrêter lorsqu’il comprit ce qu’il devrait faire.

Ça ne lui plaisait pas du tout, mais le meilleur moyen, le seul moyen, pour qu’ils s’en sortent, était d’abandonner Kat.

Il ralentit un peu l’allure. Il voulait être sûr que ses poursuivants le voient tourner à gauche. Il ne pouvait pas risquer qu’ils le perdent déjà et tombent peut-être sur Kat. Il arriverait à les semer et à sortir de la ville, mais garder un œil sur son amie pendant qu’il le ferait était impossible. Elle lui avait donné rendez-vous sur la colline. C’est là qu’ils se retrouveraient.

Kat heurta un autre tas d’ordures, et se précipita de le retenir de tomber. Elle eut à peine un moment de dégoût en sentant une de ses mains s’enfoncer dans une matière visqueuse. Elle n’essaya pas de deviner de quoi il s’agissait. Lorsqu’elle eut stabilisé les immondices, Kat continua de s’enfoncer dans l’impasse. Son pied heurta quelque chose de dur. Une des grosses pierres utilisées pour les fondations sûrement. Elle ignora la douleur et continua résolument. Will aurait déjà atteint le trésor, mais il était temps qu’elle arrête de toujours se reposer sur lui, d’être un fardeau. Elle le retrouverait et lui montrerait fièrement le sac contenant le fruit de tant d’années de travail.

Lorsqu’elle arriva au fond, elle agrippa le tonneau des deux mains et s’y suspendit pour le faire basculer. Elle le fit rouler sur le côté et se précipita sur le trou dans le mur ainsi dévoilé. Elle l’agrandit en retirant quelques briques, puis plongea sa main dedans pour se saisir de son contenu.

Au fil des années, et surtout depuis le nouveau statut de Will comme apprenti de Garmesh, leur pactole s’était agrandi. Tellement que le trou n’était plus assez grand pour le faire passer. Kat tira plus fort. Elle n’eut pas à insister beaucoup pour que le vieux mortier de boue lâche et que d’autres briques tombent. La jeune fille sursauta au bruit qu’elles firent en s’écrasant au sol. Les pièces tintèrent, et elle se retourna pour faire face à l’entrée de l’impasse.

La lumière orange que projetait l’incendie sur le nuage de fumée qui couvrait Cornude conférait d’étranges ombres aux objets, et un instant, Kat cru voir quelque chose bouger. Elle s’accroupit et resta immobile, fixant l’autre extrémité de la venelle. Elle patienta encore un peu, puis décida qu’il devait s’agir de son imagination, comme tous les bruits étaient distants et qu’elle n’avait plus distingué de mouvement.

Elle rebroussa chemin, attentive à ses pas. L’inquiétude lui tenaillait les flancs. Derrière chaque ombre, elle s’attendait à… À quoi exactement ? Elle ne savait pas. Cette peur ne lui semblait pas rationnelle. Pourtant, elle lui appartenait bien. Ou pas ? Elle n’en était pas sûre. Elle attendait quelque chose. L’attente l’effrayait, mais elle avait quelque chose d’excitant aussi. L’adrénaline augmentait ses perceptions, elle était prête à détaler au moindre bruit, au moindre mouvement. Mais jusque-là, elle devait rester cachée, silencieuse. Patiente.

Elle était confuse. Qu’est-ce qu’elle attendait ? Pourquoi se montrer patiente ? Au contraire, elle devait se dépêcher de rejoindre Will. Mais son instinct lui intimait la prudence, quelque chose clochait.

Lorsqu’elle déboucha sur l’allée, elle comprit. Mais il était déjà trop tard. Elle ressentit sa satisfaction lorsqu’il la vit. Elle tressaillit au plaisir qu’il eut en abattant son arme sur elle. Elle ignorait comment, mais le violeur l’avait retrouvée. La peur surmonta tout, puis elle ne ressentit plus rien.

Will courait devant le groupe d’hommes. Il les laissait parfois approcher, pour ensuite disparaître par un raccourci et réapparaître loin devant, faisant du bruit exprès pour les attirer, eux et tous les autres qui devaient traîner dans les parages. Mais soudain sa confiance dans sa capacité à leur échapper prit un coup. Il eut peur. Pourquoi jouait-il avec eux alors qu’il aurait déjà pu les semer ? Pourquoi risquer d’ameuter encore plus de ces barbares et risquer de se faire attraper ?

Pour Kat. Sa résolution revint avec la conscience que cette inquiétude ne venait pas de lui. Il devait faire tout son possible pour faciliter sa fuite. Même si cela impliquait de s’enfoncer plus loin dans la bourgade et d’ameuter toute une armée de poursuivants s’il le fallait.

Mais si malgré ça elle était menacée ? La peur le saisit à la gorge. Il eut du mal à respirer. Il s’était trompé de stratégie. Il aurait dû les perdre le plus vite possible et revenir vers elle. Paniqué, il se jeta dans la rue sur sa gauche. Il l’enfila à toute allure, puis tourna encore à gauche. Il devait se dépêcher de retourner vers elle. Il devait être inquiet, pas terrorisé. Quelque chose n’allait pas, il…

Son mal de tête disparut. Tout comme sa terreur et toutes les autres émotions parasites. Il écarquilla les yeux, l’esprit bien plus clair qu’un moment avant. Bien plus clair qu’il n’avait jamais été en fait… Trop clair. Aussi longtemps qu’il pouvait s’en souvenir, il y avait eu comme un bruit de fond. Une présence. Celle de Kat. Et elle venait de disparaître.

Son éclair de lucidité disparut vite, enseveli sous des émotions bien à lui. Le choc d’abord l’immobilisa. Le déni et l’espoir le poussèrent ensuite à reprendre sa course, mais il était tellement perturbé qu’il ne reconnut pas le croisement sur lequel il déboucha. Il lui manquait un repère. Même inconsciemment, il avait toujours su dans quelle direction Kat se trouvait. Sans ça, il se trouvait déboussolé. Il continua néanmoins de courir, prenant un tournant sec à droite, et faillit heurter le groupe de poursuivants qu’il avait semé.

Des exclamations qu’il ne comprit pas fusèrent, et il se dépêcha de repartir dans l’autre sens. Ils faillirent bien l’attraper, désorienté comme il était, mais finalement, il réussit à les semer. Plus par chance qu’autre chose, et en partie grâce à sa petite taille.

Ses poursuivants s’étaient montrés tenaces. Ils s’étaient même divisés pour essayer de le coincer. Et ils auraient réussi si leur travail de saccage n’avait pas été si bien fait : acculé, Will s’était précipité dans une maison dont la porte avait été défoncée. Il y avait trouvé les occupants entassés en une pile sanguinolente, mais ne s’était pas arrêté à cette horreur et l’avait enjambée pour gagner la sortie arrière.

Il se tenait désormais immobile, sous le porche d’une maison qu’il ne reconnaissait pas. La fumée continuait de s’accumuler, et l’incendie de grandir. Il devait se calmer, réfléchir. Il s’était perdu pendant sa fuite, mais ce n’était qu’à cause de sa panique. Il connaissait la ville comme sa poche, il s’y retrouverait. Mais devait-il partir ? Il ne sentait toujours pas Kat… Même s’il craignait le pire, il devait s’en assurer. Il ne pouvait pas l’abandonner.

Les sens aux aguets, il sortit de l’ombre. Sa détermination était revenue. La tête haute, Will regarda autour de lui, à la recherche de repères. Les éclats orange et filins de fumée sombre qui envahissaient la rue transformaient tout, mais il finit par reconnaître les lieux. Il n’était pas si loin de leur cachette. Un quart d’heure, peut-être plus s’il se montrait prudent…

***

Il ne fut pas prudent. On le vit passer, mais les envahisseurs semblaient avoir perdu leur intérêt pour les poursuites, ou alors ils n’avaient pas envie de s’approcher de l’incendie. Will se dit que la seconde option était probable, alors qu’il essuyait les gouttes de sueur de son front. Il s’était précipité tête la première dans la fournaise. Il avait dépassé quelques maisons déjà en proie aux flammes, mais il refusait d’abandonner avant d’être fixé. Il restait une chance de trouver Kat.

Ce fut avec cette idée qu’il s’enfonça dans l’impasse. Des flammes léchaient les poutres du vieil entrepôt à l’entrée de la venelle. Elles lui offraient trop de lumière. L’ombre aurait laissé place au doute. La clarté était cruelle. Il vit les pierres délogées témoignant que Kat était arrivée jusque-là. Et en regardant bien, il vit aussi les taches de sang. Il voulut tremper un doigt dedans pour s’assurer que ce n’était pas autre chose, mais il avait déjà à moitié séché.

Will ne voulait pas y croire, ne pouvait pas y croire. Et pourtant, il le savait déjà. Il l’avait tout de suite su, au moment même où le contact se rompait. Il ne s’était jamais rompu de façon aussi… Définitive.

Il faisait de plus en plus chaud et lumineux, les flammes crépitaient, mais Will ne bougeait toujours pas du croisement miteux. Il fallut qu’un morceau de bois enflammé tombe près de lui pour que son instinct de survie le tire de là. Il laissa celui-ci le guider jusqu’à la palissade, puis, pour la première fois de sa vie, l’escalada et se trouva hors de Cornude. Il s’arrêta un instant pour regarder autour de lui, après s’être lourdement réceptionné. Puis, il se tourna vers les collines et commença à marcher.

Il tombait de fatigue alors qu’il arrivait au sommet de la colline, le Soleil dans le dos. Il savait qu’il n’y aurait personne. Mais il avait promis. Lorsqu’il se retourna vers la bourgade, il fut frappé par le contraste entre l’ampleur de la destruction qu’elle avait subie, et la façon dont, comme chaque jour, le Soleil encore rouge projetait ses rayons sur la surface scintillante du lac. Ici et là des feux brûlaient encore, et quelques volutes de fumée s’élevaient vers le ciel, mais l’incendie semblait enfin maîtrisé. Pas que ça importât à Will. Pour lui, Cornude était morte cette nuit, en même temps que Kat.


 

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