La création du jardin

Par Pouiny
Notes de l’auteur : Cette histoire a été écrite pour mon professeur de solfège, Mr Leslé. Durant ma dernière année de conservatoire, sa compassion, son empathie et sa gentillesse m'ont sauvé la vie. Si par le plus grand des hasards, vous passez par là, Monsieur : merci encore, je ne pourrai jamais assez le dire.

« Enfin, David… Tu ne penses pas qu'il faudrait te trouver une occupation ? »

Allongé sur un mur, au fond de son jardin à contempler le ciel bleu, l'enfant paraissait perdu dans ses pensées.

« Va dehors, un peu, occupe toi du jardin, ça te fera faire quelque chose ! »

Ses parents n'aimaient pas son oisiveté. Il faut dire que, pour un garçon de son âge, il ne faisait pas grand-chose. Il aimait lire. Il aimait regarder le paysage. Il aimait plier du papier, pour en faire des oiseaux, des chiens, des grues, qui vivaient tous ensemble. Il aimait rester silencieux, et discret, pendant que ses camarades de classe hurlait en jouant au foot ou se tapant dessus. Il soupira, en entendant sa mère hurler depuis la maison. Le jardinage ne faisait pas partie de ses passions, et elle ne supportait pas qu'il soit allongé sur un mur d'au moins deux mètres de hauteur, et qui faisait à peine sa largeur. Lui, ça lui plaisait. Il se sentait ainsi entre ciel et terre, perdu dans l'immensité des nuages. Souvent, ses parents pensaient qu'il ne faisait rien. Ce n'était pas son avis. Mais comment les convaincre ?

 

Il avait essayé de leur obéir. A coté de ce mur, se trouvait un lopin de terre que les adultes avaient tenté de rendre exploitable. Comme ils n'avaient pas le temps de s'en occuper eux-mêmes, et qu'ils s'inquiétaient pour cet enfant n'aimant rien de particulier, ils avaient essayé de faire naître chez lui une passion du jardinage. Ils lui avaient donné la clé de l'établi, avec tous les outils de son père, et tout lui avait été expliqué. Les graines, l'arrosage, la plantation… Mais aussi bien qu'il tentait de faire, jamais rien ne restait vivant entre ses mains. A quoi bon m'embêter avec ça, de toute façon, pensait-il. On a déjà bien assez à manger dans les supermarchés. Mais au fond de lui-même, ça l'attristait. Il aurait bien aimé réussir à faire vivre quelque chose de ses mains. Au lieu de quoi, il suffisait qu'il baisse les yeux, pour voir ce coin de terre retourné et pourtant infécond.

 

« Pourquoi tu ne joues pas avec tes camarades de classe, David ? A huit ans, ce serait bien d'avoir des amis, non ? »

L'insistance de ses parents le blessait. Il n'avait pas envie de faire semblant d'aimer les choses, et ses camarades de classe ne faisait pas exception. Ce n'est pas qu'il ne les aimait pas, non… Plutôt que tout le laissait indifférent. Courir et crier ne faisait pas partie des activités qui lui plaisait. Il n'était pas à l'aise avec les autres, qui souvent se moquait de lui, de sa coupe de cheveux, de ses lunettes. Il n'avait pas forcément envie de se forcer de sourire, si il n'en avait pas envie. A l'école, il n'était pas vraiment un martyr… Plutôt un de ces élèves invisibles, à coté de la fenêtre, pas forcément mauvais, mais pas trop bon non plus. Il ne se faisait pas remarquer.

 

« Pourquoi tu ne joues pas, David ? Tu en apprendrais, des choses, à être plus présent ! »

Il ne comprenait pas pourquoi il se forcerait à émettre des sons, si il n'en avait pas envie. Il préférait de loin rester dans son petit monde silencieux, dans sa bulle confortable et son jardin au mur allant jusqu'au ciel, que de se forcer à parler sur terre.

 

Il soupira encore. Il sentait que ses parents attendaient autre chose. Il sauta de son mur, tomba accroupi sur le sol meuble. Réajustant machinalement son t-shirt, il parti sans se presser vers la cabane à outil, tenter une énième fois de faire pousser des fleurs et de la couleur de ce sol noir.

 

Il descendit les escaliers, quatre à quatre. Du coin de l’œil, il voyait sa mère l'observer et quitter la fenêtre avec un air satisfait. Il réprima un soupir. Son regard semblait comme peser lourd sur ses épaules. Il entrait dans l'établi, faisant grincer comme à son habitude, la porte coulissante en bois. Le bâtiment était petit et dense, comme une caverne ou l'on pouvait tout trouver. C'était un endroit qu'il aimait bien, malgré tout. Il traînait de partout des outils de garage, des scies, des marteaux, des sécateurs, de quoi réparer, détruire, avancer. Tout cela lui parlait un peu plus déjà que le petit arrosoir pour enfant dont il se contentait.

 

Mais ce jour là ne fut pas comme les autres. Ce jour là, ses yeux noisettes d'enfant oisif mais curieux s'accrochèrent sur quelque chose qui lui changea les idées. Alors qu'il prenait, machinalement, la binette et le plantoir, il fit tomber de son rangement des petits blocs de bois, ainsi que des ciseaux de sculpture. Son père avait peut-être eu des idées en tête ? Il prit dans ses mains les petits blocs, sentant l'odeur du bois traité remplir ses narines. Une pensée lui traversa l'esprit ; et au lieu de ranger proprement les outils sans se poser de question, il parti en courant au fond du jardin, espérant que sa mère rassurée ne verrait pas ce qu'il avait en main.

 

Il passa des heures, jusqu'à la nuit tombée, assis en tailleur, posé sur son mur. Concentré à n'en plus voir l'heure passer, il se coupa plus d'une fois avec ce couteau à bois. Mais, une fois le soleil couché en dessous des collines, il descendit alors de son perchoir, et planta sa création, ses heures de travail, dans la terre noire. Essoufflé et heureux, il ne put s'empêcher de sourire en la contemplant. Elle lui sembla belle. Une petite fleur de bois, unie et clair, était sortie du sol.

« Bonjour, balbutia-t-il.

« Bonsoir, murmura la fleur. Est-ce à toi que je dois la vie ? »

Le petit garçon tomba lourdement à terre, pour être plus proche d'elle, en même temps heureux et surpris. Il avait l'impression d'avoir trouvé la clé pour un nouveau monde.

« Comment te sens-tu ? Est-ce que l'endroit te convient ?

– Mais parfaitement, répondait la fleur avec une voix douce. Même si le sol est trop humide, non ? Je risquerais de m'abîmer, ici, au long terme… »

Une fleur qui n'aime pas l'eau, pensa l'enfant. Voilà quelque chose qui ne plairait pas à ma mère.

« Je suis seule, ici ? Continua la fleur.

– Oui… Mais moi, aussi, je le suis. »

Un silence se fit. Les étoiles apparaissait au dessus du garçon. Il frissonna. Les soirées d'automnes avaient tendance à être fraîches, en montagne. Mais malgré tout, la fleur ne bougeait pas d'un pouce.

– Un si grand terrain pour si peu de personne… C'est d'une tristesse ! Ne trouves-tu pas ?

– Euh… Moi… ça ne m'a jamais vraiment dérangé…

– Ah bon ? Mais alors, pourquoi m'as-tu crée ?

– Et bien, en fait, c'était pour faire plaisir à ma m.. »

Le garçon s'arrêta net. Non, ce n'était pas vrai, car ce n'est pas ce genre de travaux qu'elle voulait qu'il fasse.

– Parce que j'avais envie d'essayer.

– Vraiment ? J'espère te plaire, alors.

– Oui, beaucoup ! »

Pris d'une joie soudaine, il se redressa subitement. Il entendit alors ses parents l'appeler.

« Il va falloir que je rentre, tu veux que je te sorte de la terre pour rester avec moi ?

– Oh, non, j'aime le vent ! Si seulement il était moins humide…

– D'accord. Ça ne te dérange pas de rester seule jusqu'à demain ? Il va falloir que je me prépare pour l'école…

– Pour l'instant, non, mais…

– Oui ?

– Me promets-tu de m'offrir des sœurs ? Murmura la jeune fleur d'une voix douce.

– Autant que tu voudras, dès que je pourrais ! A demain ! »

Et d'un signe de la main en arrière, il partit en courant vers sa maison, rangeant dans sa poche son outil créateur, désormais son porte-bonheur.

Ils furent surpris et heureux de voir leur enfant arriver comme le ferait un autre enfant de son âge, en retard, couvert de terre et débordant d'énergie. Il parlait toujours aussi peu, mais derrière ses lunettes rondes semblait transparaître un éclat nouveau. Ils s'attendirent à entendre parler d'une rencontre, d'un ami, d'un animal, d'une plante, mais au lieu de ça, sans vraiment s'expliquer, il demanda simplement si il était possible d'avoir plus de bois. Il parla d'un vague projet de clôture, mais curieusement, cela ne semblait pas l'intéresser plus que ça. Néanmoins, le père fut heureux de voir une possible amélioration de leur enfant si calme, trop calme. Dès le lendemain, il acheta des cordes, d'autres outils pour le bois, et une réserve de ressource jusqu’à ne plus en savoir faire.

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