La Course

Par Liné
Notes de l’auteur : Nathalie est athlète et vendrait sa peau pour remporter cette course.

   Les mains parallèles, au sol. Les doigts écartés comme il faut. Un genou contre le revêtement, une semelle dans les starting-blocks. Prendre une grande inspiration. Attendre.

   Je peux y arriver, se dit Nathalie. Je peux arriver première. Stephan a mis le doigt sur mes faiblesses et j’ai travaillé d’arrache-pied pour les effacer. Cette course est la bonne.

   Lever la tête. Fixer son objectif des yeux : l’avant, les haies et, sous elles, la ligne orange à enflammer.

   J’aurais dû mettre cette barrette. Ma vieille frange me tombe sur les yeux, ça chatouille et, par-dessus le marché, elle va bientôt s’imprégner de sueur et coller à la peau. Il faut voir le bon côté des choses : au moins, cette mèche m’empêchera de me focaliser sur ma cheville. Fragile comme elle est, y penser m’éloignera du record. Foutue entorse… Stephan m’avait pourtant déconseillé de m’entraîner sous cette pluie diluvienne.

- A vos marques… Prêts…

   Lever les fesses. Rentrer le ventre.

   Pan ! Courir.

   L’air frappe les visages et il semble que le vent soit contre nous. Mon départ était excellent, je le sens. Les autres étaient moins préparées.

- Go Nathalie, go !

   Impossible de tourner la tête vers les gradins mais je devine Stephan, son poing levé fendant la foule, son front plissé et sa bouche ronde d’où s’échappent des trompettes d’encouragement. Je cours bien. Mon corps est gainé, mes muscles répondent à l’appel. Mes mains tendues, doigts assemblés pour une même bataille, cisaillent l’espace qui me sépare de la victoire.

   Inspirer. Expirer. Inspirer. Monter le genou s’élancer vers l’avant sauter par-dessus la première haie. Expirer. Courir vers la suivante.

   Stephan a bien fait de me pousser. Depuis la mort de nos parents, il a pris les rênes et fait un remarquable entraîneur. Il est sévère mais juste : pour avancer, il faut travailler. Encore et encore. Dépasser les frontières du corps et de l’esprit, croire pour accomplir. S’immiscer dans son propre monde et s’imaginer que tout y devient vrai : le miracle des membres qui obéissent à la volonté, la beauté de mes chairs contrôlées par moi et moi seule. Et en guise de récompense, la fierté. 

   Inspirer. Survoler la haie. Courir vers la suivante.

   Je maîtrise. Je suis en deuxième position, je talonne mon adversaire. Une seconde infinitésimale, un effort arraché me suffira à la devancer : je n’abandonne pas une once de cette discipline grisante que j’impose à mon corps échauffé.

   Inspirer. Survoler la haie. Courir vers la suivante.

   Sans Stephan et nos entraînements acharnés, je renverserais la moitié des haies. Mais non : depuis quelques mois, mes muscles ont atteint un niveau de souplesse et d’agilité jamais égalé. Parfois, j’ai l’impression que de minuscules ailes ont poussé sur mes chevilles ; que je m’envole vers des hauteurs insoupçonnées comme un explorateur découvre un nouvel Everest.

   L’atterrissage est moins magique. Mes pieds s’effondrent sur le sol, mes nerfs râlent et je sens leur mécontentement jusque dans le creux de mes vertèbres. Stephan l’a déjà remarqué : les prochaines séances d’exercice viseront à éradiquer ce mauvais défaut.

   Inspirer. Survoler la haie. Courir vers la suivante.

   Non ! J’ai renversé la haie. C’est la première et la dernière, j’y veillerai. Derrière, en retrait dans ses gradins dorés, le regard de Stephan se pose sur moi, sur ma nuque dégagée et mon dos déjà ruisselant, et me brûle. Je me raidis, une goutte de sueur froide dévale mes tempes et écorche ma mâchoire. Si papa pouvait me voir, il plaquerait sa main contre son front sec – clac ! – ouvrirait grand les yeux et, par-dessus le pincement de ses lèvres, le temps suspendu graverait sur ses traits les traces de sa désapprobation. J’ai renversé une haie.

   Inspirer. Sauter. Expirer. Courir.

   Ha ! La haie n’a fait que trembler et n’a pas plié. Quand même, sous la chaleur de ma peau que mes muscles embrasent, une couche d’une gêne glacée, paralysante, me recouvre et m’enveloppe. Un bain d’acide gronde dans mon estomac. J’ai la chair de poule.

   Inspirer. Sauter. Expirer. Courir.

   Cette fois, je l’ai senti : mon talon droit a effleuré la haie, ma jambe l’a frottée, et mon genou gauche a buté dedans aussi sûrement que le couteau traverse le beurre. Sauf que la haie est faite de ce plastique creux et léger qui nous abandonne avec lâcheté au moindre faux-pas et que sur mon genou grésille déjà, criante, la marque rouge du carambolage. Mon cœur s’emballe et bat autre chose que les coups maîtrisés de la course ; il cogne, rage, veut sortir de sa cage et hurler au monde la honte qui s’est emparée de moi. Mes jambes tremblent sous leur danse obligée, mes mains se crispent et mes dents se serrent.

   Inspirer. Renverser la haie. Tomber.

   Crac ! Ma cheville m’a trahie. Le son de l’os craqué résonne dans le stade, mes genoux, mes bras, ma tête râpent contre le revêtement et derrière le crissement de mon corps déchu, le claquement de la haie sur le sol sonne comme un coup de cymbale. Je suis tombée. A mes oreilles, le bourdonnement assourdissant de la douleur se noie sous les acclamations du public.

   Se relever. Avancer.

   Mes jambes doivent m’obéir, elles ont promis. Alors je leur soumets le poids de mon corps, je m’appuie sur mes doigts tremblants mais c’est comme construire une maison sur des brindilles : mes mains cèdent, crac ! un autre os se rompt, m’abandonne, et mes genoux percutent une nouvelle fois le sol. Des clameurs. Je relève à peine la tête et perçois, mais ne vois pas, le rouge qui coule de mes jambes et recouvre le revêtement orange. Autour de moi, des figures d’éclair zèbrent les lignes : mes adversaires m’ont dépassée.

   Se relever coûte que coûte. Alors je me fie à mes avant-bras, les plante dans la flaque d’orange rougi et parviens à me redresser. Mon squelette crie. Mon corps s’est embrayé. Je pose un pied devant l’autre, accélère le rythme, trottine cahin-caha et j’y suis presque : plus que trois haies à dépasser. Je regarde vers l’avant, sourcils froncés - haletante, le choc m’a coupé le souffle.

- Nathalie, qu’est-ce que tu fous ?

   Je cours. Maintenant je cours, j’y arrive. Je ne suis pas aussi rapide que lors de mes entraînements mais qu’importe : je suis en mouvement, je répète tous ces gestes intelligents qui améliorent mon efficacité. Je tais la douleur, je range le sang, je cache ma honte. Mes jambes se transforment en échasses brisées. Elles me portent, hors de leur force et d’elles-mêmes, avancent et cliquètent aussi bien qu’une araignée rouillée. Devant moi, les regards se tournent. Elles ont fini la course et, tout en ouvrant leurs poumons endoloris, me dévisagent avec frayeur.

- Nathalie, arrête !

   Je me métamorphose. Je ne sais pas si ce sont mes jambes qui se multiplient, qui roulent et roulent en un millier de branches prêtes à craquer, ou s’il me pousse soudain de véritables d’ailes, si l’os de mes omoplates pourfend ma chair et s’étend pour mieux me porter dans les airs. Je me rapproche de la ligne d’arrivée et rien ne m’arrête, ni la souffrance, ni les cris d’effroi, ni les visages dégoulinant d’horreur. Mon corps s’effrite dans la course, je perds des lambeaux de peau, de chair, mes membres se fanent et s’égrainent sur mon passage, je cours sur des moignons et j’y suis presque, j’atteins bientôt mon but, cette ligne d’arrivée qui dit, à moi et à l’univers tout entier, que j’ai réussi.

   Avant que mon corps ne disparaisse tout à fait, un autre me percute de plein fouet. Cette fois, pas de chute. Je me retrouve, toute étourdie, plaquée contre un être complet, plein et sec. Des bras de géants m’encerclent et m’enlacent, me soulèvent et, du sol, arrachent ma douleur.

- T’es folle, t’as perdu la tête… !

   Interloquée, je jette un œil par terre mais non, ma tête est bien là, sur mes deux épaules, les tempes lancinantes et la sueur de mon front brûlant mes paupières.

   Et soudain je me rends compte. Je suis dans les bras de Stephan. Du haut de son corps d’athlète, grand et fort, il pose sur moi un regard plein d’angoisse et de tristesse. Ses lèvres tremblent, il peine à articuler ses mots ; toutefois son visage dit pour lui son inquiétude, sa crainte et sa culpabilité. Je me calme. De métamorphose, aucune ; seulement deux fractures et des égratignures ensanglantées. Rassurée, je ferme les yeux et me laisse aller.

   Respirer. Souffler. Et s’autoriser du répit, enfin.

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Lyrou
Posté le 24/01/2020
Hey Liné!
Sur ce coup la nouvelle a totalement fonctionné pour moi, rythme et impact. Je me suis même retrouvé à la fin à accélérer la lecture pour voir si Nathalie allait arriver au bout en 1 morceau (même cassé). Les descriptions de ses ressentis intérieurs paraissent vrai, comme un flot de pensée ininterrompu, et ça prend encore plus après la première chute de haie où on sent bien que les pensées ne sont plus si organisées ni focus sur la course ce qui entraîne la suite. En plus ça me fascine assez, de genre de choses et ce genre de gens, vouloir pousser ses limites à ce point là et peu importe les conséquences.
à tutti!
Liné
Posté le 06/02/2020
Hey, merci Lyrou, ça me fait plaisir de te revoir par ici !
C'est exactement ce que je souhaitais explorer, les limites de chacun, et quelque part leur absurdité. Et c'est marrant parce qu'à l'écriture aussi, je me suis surprise à accélérer sur les derniers mètres de course. A très vite !
respoumpi
Posté le 16/11/2019
Je reviens vers la course après avoir terminé la jupe. Du coup, j'ai compris pourquoi je n'avais pas accroché à cette nouvelle comme aux autres. Quelque chose de trop attendu, et une histoire de rythme (je m'entends, il est très intéressant ce rythme, mais je ne t'y ai pas retrouvée, du moins, ton souffle, un je ne sais quoi trop fabriqué). J'espère ne pas te blesser, d'autant que tu sais que je suis une grande fan. A bientôt. La bise
Liné
Posté le 20/11/2019
Ah, mince... c'est pourtant une nouvelle dont je suis assez fière, parce que je n'attendais pas grand chose de cette idée mais qu'elle m'a tout de même emportée au moment de l'écriture, et que j'ai aimé expérimenté ce rythme particulier. J'imagine que c'est aussi une question de goût ? En tout cas, tu as parfaitement le droit de ne pas apprécier et je n'en suis pas offusquée ;-)
respoumpi
Posté le 20/11/2019
je suis désolée Liné et te remercie de ne pas le prendre trop mal. C'est sans doute aussi lié au monde du sport dont je ne me sens pas très proche. 😘
itchane
Posté le 14/10/2019
Hello Liné !

De temps en temps, je passe dans le coin pour le simple plaisir, toujours renouvelé, de découvrir un nouveau texte court de ta plume.

J'ai dégusté « La Course » à l'instant et je suis toujours aussi épatée par la richesse de ta plume et des sentiments quelle parvient à nous transmettre.
Cette Nathalie est très touchante, dès les premiers instants de courses une ombre plane. La fin se dessine, inévitable, dès le claquement du coup de départ.

J'ai aussi beaucoup aimé les descriptions de démantèlement du corps et de la chair, woaw, c'était magnifique.

Merci pour ce texte ! <3
Liné
Posté le 15/10/2019
Merci itchane !
Ah oui, décidément, comme Isapass me l'a pointé du doigt, je suis une autrice qui aime travailler sur les corps... je n'arrive pas à m'en détacher !
Je suis vraiment ravie que cette courte nouvelle t'aie plu :-)
Rimeko
Posté le 31/08/2019
Coucou Liné !
Comme annoncé me voilà du côté de cette nouvelle :P

Coquillettes et suggestions :
"Ma vieille frange me tombe sur les yeux, ça chatouille et, par-dessus le marché, elle va bientôt s’imprégner de sueur et (me ?) coller à la peau" Ça ne l'empêche pas de voir ? (Si c'est sur ses yeux...)
"- A (À) vos marques… Prêts (Prêt)…"
"il a pris les rênes et (il ?) fait un remarquable entraîneur"
"je n’abandonne pas une once de cette discipline grisante que j’impose à mon corps échauffé" Un peu lourd, à mon avis...
"éradiquer ce mauvais défaut" Pléonasme, un défaut est par essence mauvais il me semble ^^
"sous la chaleur de ma peau que mes muscles embrasent, une couche d’une gêne glacée, paralysante, me recouvre et m’enveloppe" Mon cerveau bugue sur la couche qui l'enveloppe sous la peau...
"/Crac/ ! Ma cheville m’a trahie. Le son de l’os /craqué/" Repet
"A (À) mes oreilles, le bourdonnement assourdissant de la douleur se noie sous les acclamations du public" Acclamations, ça a une connotation un peu trop positive pour moi... À moins qu'ils acclament les premières arrivées ??
"Mon corps s’est embrayé" Pas convaincue par la métaphore...
"tout en ouvrant leurs poumons endoloris" Ils sont pas censés s'ouvrir pendant la course les poumons ?
"Et soudain je me rends compte." Verbe transitif, il faut un complement normalement...

Maintenant que le chipotage est fini, passons au reste :
J'ai beaucoup aimé comment tu retranscris les émotions de Nathalie juste avant la course et puis ses pensées pendant, avec notamment les verbes à l'infinitif et les phrases hachées juste comme il faut pour donner le rythme de ses foulées sans perdre celui du texte. On sent sa détermination, sa concentration, on s'émerveille avec elle de la force de son corps bien entrainé.
J'ai commencé à sentir le décalage dès la première haie tombée, tout d'un coup tes phrases ont changé, j'arriverai pas à dire en quoi exactement mais il y a comme un malaise, une menace. Peut-être la phrase avec la gêne glacée, qui fait une jolie opposition avec la chaleur de son corps (même si la phrase en elle-même était un peu alambiquée, comme relevé plus haut), ou quand tu parles du regard de son frère... Je me suis demandé si c'était Nathalie qui était "parano" ou s'il était genre quasiment cruel, parce que d'un coup c'est comme si elle avait peur de son jugement. Bon, vu la fin, c'est plutôt la première solution.
Ça m'a fait un choc de lire qu'elle s'était cassé la cheville, et quand elle se relève malgré tout, j'ai trouvé ça tellement fort et horrible et aah, c'était vraiment super bien écrit. Après le seul reproche que j'aurais à faire, c'est que comme je sais que tu as tendance à "exagérer" (genre quand tu dis qu'elle se traîne sur des moignons à la fin alors que, non), je me suis demandé si c'était vraiment cassé et du coup ça a un peu miné la force du passage peut-être...
J'ai pas grand chose à dire sur la fin, on sent brusquement un relâchement et je suis un peu contente pour Nathalie. On a envie de lui dire d'arrêter de courir (du moins en compet) vu ce que ça lui fait... J'aurais p'têt eu envie de savoir si les fractures allaient impacter sa carrière ceci dit.
Vis-à-vis de l'AT où tu voulais soumettre cette nouvelle ou L'Absinthe, je pencherais plutôt pour la seconde, parce que je pense que le sujet a plus de résonnance, et parce que j'ai beaucoup aimé la moindre description dans cette nouvelle aussi. Enfin, ça dépend peut-être de ce que recherche l'AT ceci dit... (Je viens justement de m'aviser que j'aurais probablement pu te faire le retour de BL avant ce commentaire lol) Voilà voilà ! Tu me diras ce que tu as choisi finalement ?
Liné
Posté le 09/09/2019
Hello Rim ! Merci beaucoup pour cette lecture détaillée ! J'ai apporté les quelques corrections que tu suggères ;-)
En revanche, pour l'AT, mon choix va se porter sur la Course. Je la trouve plus mûre et plus claire que L'Absinte, que j'aimerais encore retravailler sur le fond et la forme...
Pour les deux suggestions de fond que tu fais sur La Course (à savoir si Nathalie s'est vraiment fracturée, et si ça impacte sa carrière) : pour la première, la fin de la nouvelle précise qu'elle a deux fractures (elle s'est donc bien fait mal, tout en étant partie dans un délire destructeur très imagé) ; et puis, comme je voulais faire de cette histoire une métaphore du rythme de vie qu'on s'impose de nos jours, et de l'auto-culpabilisation si l'on ne s'y tient pas, pour moi la carrière de Nathalie n'a pas grande importance - je sais pas si ça te parle un peu plus avec cette interprétation ? Ou bien si tu étais partie sur des interprétations complètement différentes ?
En tout cas, merci encore !!
Rimeko
Posté le 09/09/2019
Coucou ! Tu me diras ce que l'AT aura donné du coup :D
- Alors, ce que je voulais dire exactement, c'est que pendant le tout premier paragraphe du délire destructeur en question (et juste pendant celui-là, sans penser à la confirmation finale de son état de santé), j'aurais peut-être aimé que ça soit plus clair qu'elle se soit vraiment cassé la cheville. Je pense que ça aurait plus d'impact si le lecteur ne se demandait pas si on était déjà parti dans la métaphore ou non. Bon, après c'est peut-être moi qui veut toujours tout comprendre XD
- Pour la carrière, c'était une suggestion plus en passant, et oui effectivement ce n'apporte pas forcément quelque chose au message de fond ^^
J'avais pas forcément vu l'analogie vraiment à nos quotidiens, mais oui clairement j'avais vu l'importance du but imposé à soi-même et la culpabilité quand on échoue...
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