La Conteuse

Il parvinrent à garer leur vaisseau dans un espace qu’ils jugèrent relativement sûr : une cavité ovale qui avait un style très semblable à l’architecture du pays d’Olis. En installant leur navire, Ari se soucia à nouveau des propriétaires des lieux. Il serra le pommeau de son épée : Rulere était-il derrière tout ça ?

Eleister, Olis et lui décidèrent d’explorer ensemble les lieux, Olis assurant que sa magie protégerait leur navire. Eleister insista pour y aller en éclaireur, mais Ari refusa, plaisantant qu’il pourrait se perdre.

Sa plaisanterie devint plus crédible au fur et à mesure qu’ils s’enfonçèrent dans cet immense labyrinthe. Les couloirs, les pièces, les ouvertures et escaliers s’enchaînaient sans aucune logique. Il était fréquent de pénétrer dans des pièces aussi diverses que des salles d’armes, des cuisines, des écuries vides ou des cours intérieures sans aucune rupture. Les directions étaient tout autant chaotiques : les trois héros devaient tour à tour monter des escaliers, se laisser chuter dans des larges trous ou finir dans une impasse.

Plus ils avançaient, plus leurs pensées les tourmentaient autant que l’ambiance étouffante des lieux. Ari ne cessait de se remémorer malgré lui son hameau natal ; Eleister revoyait en série tous les visages souriants et fières de sa famille, son père le Roi alors qu’il le félicitait et sa mère qui l’encourageait pour sauver le Royaume ; Olis, elle, se contentait de resserrer une petite idole en bois qui pendait à son collier.

C’est au moment où leur ventres gargouillèrent en chœur qu’ils entendirent des bruits. Pas n’importe lesquels : des bruits de pas, des bruits de personnes.

Ils atteignirent une porte aux dimensions gargantuesques, aussi large qu’un pont-levis et haute que leur vaisseau. Eleister banda son arc, Olis marmonna des formules, Ari dégaina son épée. Ils entrèrent.

C’était une salle de banquet. Il y avait au centre une immense table longue couverte de plats aussi exotiques qu’appétissants, encadrée de part et d’autre par de nombreuses chaises aux formes aussi variées qu’extravagantes. Des nombreuses portes en bois plus petites parsemaient les murs, et un immense feu de cheminée qui s’embrasait à l’autre bout, juste derrière la plus grande des chaises : un immense fauteuil verdâtre qui, de par ses ornements dorées et ses multiples brodures, donnait l’impression d’un trône solitaire.

Qui était occupé.

Les trois héros se rapprochèrent lentement de l’inconnu, gardant leurs sens en alerte et leurs armes affutées. Cette personne ne dégageait aucune hostilité, au contraire : elle les contemplait s'approcher avec une patience polie.

Arrivés à quelques mètres d’elle, Eleister ne put se retenir plus longtemps : « Qui es-tu ? 

— Enchanté, répondit-elle d’une voix douce. Je suis la Conteuse.

— Ce n’est pas un nom.

— Appelez-moi comme vous le voulez, Eleister d’Oregeon. »

Eleister répondit en bandant encore plus son arc, et Olis agita subrepticement les doigts de sa main gauche, faisant trembler l’air autour.

La Conteuse ne semblait nullement affectée par leurs armes menaçantes. Elle gardait un sourire poli, le regard étincellant fixé sur les trois héros. « Êtes-vous la propriétaire de ces lieux ? finit par demander Ari.

— C’est exact, Chevalier d’Or. Même si cela peut vous paraître étrange, je suis l’unique maîtresse et habitante de ce lieu.

— Ne dis pas de conneries, on a entendu des bruits provenant d’ici, gronda Eleister.

— Sûrement mes serviteurs. »

Au même moment, les portes plus petites s’ouvrirent en chœur, et des silhouettes pénétrèrent dans la pièce.

D’un bond sec Ari se rapprocha de la Conteuse et posa le fil de sa lame sur sa gorge, jaugeant les intrus, prêt à tout. Puis il comprit que les nouveaux arrivants ne posaient aucune menace. 

Ils s’agissaient de marionettes en bois de taille humaine, sans aucun vêtement ni once d’animosité. Elles avancèrent mécaniquement, d’une demarche claudiquante et inhumaine, pour prendre certains plats sur la table et les emmener autre part. D’autres serviteurs posèrent quatres couverts d’argent sur la table, à quelques mètres des trois héros et de la Conteuse. 

Puis les serviteurs partirent tous sans rien ajouter, disparaissant sans un bruit derrière les différentes portes de services. 

Une fois seuls, la Conteuse repoussa délicatement de ses doigts nus l’épée d’Ari, puis déclara : « Je suis navrée si je vous ai apparu hostile. Ce n’était pas mon intention. Vous êtes mes invités, et je vous assure que je ne désire que votre confort. » Elle montra tous les plats en face d’eux. « Mangez ! Tout cela est pour vous. Je vous sais très affamés et éreintés par votre long voyage. »

La Conteuse soupira quand elle constata que les trois héros demeurèrent immobiles. Elle se redressa d’un coup et, sans faire attention au sursaut méfiant d’Eleister et au regard glacé d’Olis, alla chercher les quatres couverts.

Une fois la table mise, la Conteuse s’assit et se servit goulûment de ce qui semblait être la cuisse d’une volaille de la taille d’un bœuf. N’y tenant plus, Ari éclata de rire. Eleister et Olis le regardèrent comme s’il était fou. La Conteuse ne réagit pas outre-mesure. Ari prit une chaise et commença à se servir. Remarquant les regards de ses compagnons, il hocha les épaules : « On va la questionner jusqu’à plus soif, alors autant se mettre à l’aise.

— J’ai faim, ajouta simplement Olis.

— Et merde… et merde… » marmonna Eleister.

Ils prirent chacun place et se servirent, tout en maintenant leurs armes à proximité. Chacun remarqua que leurs plats préferés, et typiques de leur région, étaient présents et préparés à la perfection. Ils ne firent aucun commentaire.

Avant de commencer à manger, Ari se tourna vers la Conteuse et demanda gaiement : « Chere Conteuse… puis-je vous demander ce que vous voulez ?

— En ce moment précis, ou le rêve que je cherche à atteindre ? Il faut prendre garde aux mots, Chevalier d’Or.

— Les deux.

— Je ne désire que simplement discuter avec vous et apprendre à vous connaître. Mon rêve… » Ses yeux s’obscursirent un court instant. « Rien ne m’oblige à vous le révéler.

— Non. Vous nous voulez quelque chose d'autre, commenta froidement Olis en agrippant son idole de bois. »

Un court instant défila. La Conteuse se contenta de continuer à dévorer son repas, répliquant : « Je vois que rien ne vous échappe, ô Fille du Sage. J’ai effectivement un jeu à vous proposer.

— Quel jeu ? grogna Eleister. Attention, le moindre mot, la moindre entourloupe, et je vous transperce le crâne.

— Il faut prendre garde aux mots, n’est-ce-pas ? glissa Ari avec un sourire acide.

— Il s’agit de deux épreuves, se corrigea la Conteuse. Rien de dangereux ! Si vous échouez, peu importe, vous pourrez recommencer à tout moment. Si vous réussissez, je m’engage à réparer votre navire, à vous donner des vivres et vous indiquer le chemin pour quitter ce monde. Je le jure sur ma foi de Conteuse. »

Ari, Eleister et Olis se regardèrent entre eux. Elle avait l’air sincère. Quel choix avaient-ils ? Nous pourrions toujours lui forcer la main si elle tente quoi que ce soit, pensa Ari. Il répondit : « Nous acceptons. Quelles sont les épreuves ?

— Pour la première, vous devez me raconter l’un après l’autre une histoire courte. Peu importe laquelle, il faut juste que vous me fassiez aimer votre récit. Après chacun de vous je raconterai moi aussi une histoire de mon cru.

— Quelle est la deuxième épreuve ? »

La Conteuse sourit, et montra du doigt une discrète porte en bois dans le coin de la pièce qu’Ari n’avait pas remarqué jusque là. Elle déclara : « Vous devez entrer seul dans cette pièce, y rester quelques dizaines de minutes, et en ressortir. Et… c’est tout. »

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Alice_Lath
Posté le 03/03/2021
Navrée encore pour ma lecture en décousu haha c'est un peu l'emploi du temps en dents de scie en ce moment, mais voilà, je n'ai pas oublié et je continue
La première partie du chapitre m'a laissée un poil dubitative, avec beaucoup de tell, peu de show et je n'ai pas été immergée dans ce conte que tu nous proposes
En revanche, dès que la Conteuse entre en jeu, c'est une autre paire de manches ! L'usage des dialogue, les types d'épreuve, la rencontre de la "Sorcière des lieux", que dès choses qui sont très bien rendues. Et effectivement, je me sentais vraiment en train de découvrir un recueil d'histoires comme je les aime !
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