La Cité Noire

Notes de l’auteur : Premier Jet. Bonne Lecture ^^

Un rayon de lumière s'infiltra à travers ses paupières. La jeune fille avait passé des heures et des heures à scruter l'obscurité que lui imposait ses paupières collées. La minuscule virgule dorée qui s'introduisit à travers ses yeux clos l'aveugla complètement.

Gênée par cette luminosité malvenue, Annie entreprit de se retourner dans sa couchette, mais ne parvint qu'à faire bruisser ses draps. Si elle avait autrefois eu l'impression d'être faible, elle avait aujourd'hui une terrible sensation de lourdeur. Comme si on lui avait fait avalé des cailloux de force. Elle essaya de bouger davantage, sans y parvenir. Ses édredons murmurèrent un énième juron. Ses gigotements animèrent les ressorts du matelas.

Annie réprima un soupir. Après un sommeil aussi profond, ces simples froissements lui paraissaient grinçants. Aussi grinçants que ses articulations, quand elle replia ses doigts avec peine. Oui, le moindre bruitage se faufilait des ses oreilles comme d'horribles sifflements, soufflements, crissements ou encore bourdonnements. Pour cause, elle entendait de là les poutres craquer, le feu crépiter. Les rideaux gonflés par le vent, maigre filet d'air à travers l'embrasure de la fenêtre, froufroutaient. Quelque chose, plus loin, cliquetait. L'humaine en mordit son oreiller de frustration. Son cœur tapait contre son crâne, lui bouchait les oreilles. Ses coups de tambour lui glissaient dans le cerveau comme la vilaine promesse d'une migraine.

 -  Annie ?

Cette voix, contrairement aux autres clameurs, semblait douce et tiède comme le pétale d'une fleur emperlée de rosée. Annie la perçut comme un ravissante mélodie, et elle eut même l'impression que ses oreilles en frissonnaient de plaisir. Elle se blottit plus confortablement encore dans ses couvertures et ne réagit pas à la sensation d'une mèche de cheveux coincée dans la bouche, absolument bercée par ces accents rêveurs.

 -  Je t'en prie, Annie ! Est-ce que tu m'entends ?

Cette fois-ci, ce fut le nez de la jeune fille qui frémit de bonheur. Un doux parfum coulait dans ses narines, le parfum frais du printemps. A moins que ce ne fut-ce celui du bonheur ? Un sourire lui froissa rigidement les joues, ses pommettes gravirent l'espoir jusqu'à ses oreilles. Même son sourire craquait en s'épanouissant sur son visage, pour dire à quel point son sommeil fut long.

Néanmoins, Annie sentait qu'elle ne devait pas se laisser repartir doucement. Elle sentait que quelqu'un, penché sur elle comme sur un livre, se souciait de son sort. Et elle savait parfaitement de qui il s'agissait.

 -  Sol...veig.

Ce fut le croassement strident que libéra sa gorge nouée, pas plus rêche qu'un parchemin. Un murmure de jupons, un souffle accéléré et le chatouillis d'une boucle sur sa joue répondit pourtant à ce meuglement éraillé, très rapidement d'ailleurs. Le sourire d'Annie s'accentua. La respiration au-dessus d'elle également. Elle avait l’irrégularité de celles des gens qui ont trop attendus, et qui ne veulent plus croire d'avoir enfin reçu. Le cœur lourd et pourtant trop léger, Annie plissa les paupières, pour voir se qu'il se déroulait à l’entrebâillement de ses cils.

Elle faisait face à une lune rousse, sertie de reflets dorés, et d'un regard pareillement étincelant. Des boucles blondes et lustrées encadraient ce satellite flamboyant, des boucles si longues que même de là, elles parvenaient à essuyer les larmes qui trempaient ses joues. Jusqu'alors, Annie n'avait même pas remarqué qu'elle pleurait.

Et elle sanglota davantage quand une main chaude rampa entre son crâne et le matelas pour lui soutenir la nuque. Avec son masque de plis soucieux et ses lèvres déformées par un sourire sans joie, Solveig lui évoquait non pas la Lune, mais le soleil blafard d'un matin pluvieux.

Doucement, les premiers souvenirs refirent surface dans son esprit. Annie se souvint de Pollux, des archives, du discours de Saturnie et de Nef, du sang, de l'atmosphère étrange, de la poussière...

De la poussière... et puis de rien. Plus sa mémoire revenait, plus les paupières d'Annie s'étaient allégées. Mais quand elle parvint à bout de ses souvenirs, la jeune fille écarquilla carrément les yeux.

 -  La poussière ! hurla-t-elle en repoussant hâtivement ses édredons.

Elle essaya de se redresser, mais son front cogna celui de Solveig et le choc la fit retomber dans ses oreillers. De son côté, la mère se massait le cuir chevelu avec délicatesse, mais également avec une grimace de douleur. Le réveil soudain de Annie l'avait surprise, c'était le moins qu'on puisse dire.

 -  Tu es revenue à toi, chuchota-t-elle finalement, dans un souffle rauque, et un cliquetis de perles.

En l'observant les yeux à demi-ouverts, Annie ne s'était pas attardé sur les cernes de la mère. Mais désormais, elle pouvait contempler de toute son hébétude les monstres bleuâtres qui lui mangeait les joues, et même le sourire. L'humaine se dit alors que si Solveig savait être épuisante à satisfaire sur pieds, elle, elle était d'autant plus fatigable inconsciente. Elle se mâchonna une bouclette, assez embarrassée de lui avoir coûté de si longues heures de sommeil. Sa gêne fut cependant de courte durée. Dès qu'elle risqua un œil à la lucarne de sa tisse, elle eut l'ahurissement d'admirer un superbe coucher de soleil.

Les nuages, tout rosés de fatigue, dévalaient à l'horizon, étirés en une dizaine de plis, de rictus songeurs. Ils recouvraient le soleil comme une couverture cotonneuse, déchirée. Ils l'endormaient.

Annie retourna vivement le visage vers Solveig. Ce mouvement brusque prit captive sa gorge de torticolis, mais même si elle grimaça, Annie n'en avait que faire de son cou douloureux.

 -  Combien de temps suis-je restée inconsciente ? S'exclama-elle, assurément désorientée.

Solveig revêtit un sourire triste, alors qu'elle nouait un tablier de dentelle autour de sa taille. Elle saisit une bassine d'eau posée au pied du matelas puis y trempa un chiffon. Annie ne sut jamais pourquoi, mais le bruit du tissu qu'on essorât l'apaisa. Ses épaules rigides s'affaissèrent, ses poings contractés se déplièrent. A l'aide du chiffon mouillé, Solveig lui épongea le front, tout en fredonnant une douce mélodie. Malgré la merveilleuse fraîcheur qui dégoulinait de son visage, Annie ne put s'empêcher de considérer intensément son regard mélancolique. L'expression de Solveig la faisait paraître malheureuse.

La jeune fille fronça les sourcils, geste qui échappa heureusement à la mère. En vérité, Solveig, elle qui pensait avec naturel que l'élégance et la coquetterie justifiaient tout les gaspillages du monde, n'avait aujourd'hui ni poudré son nez, ni fardé ses joues, ni encore moins mis en valeur son corsage. Son ventre n'était pas rentré, ses épaules n'étaient pas détendues et son dos n'était pas redressé, comme à l'accoutumée. Bien que droite, elle laissait pendre ses bras de tout leurs poids le long de son corps, et elle écarquillait les yeux, comme pour s'empêcher de tomber de fatigue à tout moment. Quelques mouvements, quelques manières et quelques sourires déplacés avaient suffi à lui retirer toute sa majesté. Annie se demanda si sa crispation et son regard sans maquillage étaient à l'origine de ses airs chagrinés.

 -  Dites, répéta-elle en la prenant par la manche. Combien de temps suis-je restée inconsciente ?

 -  Une journée.

Solveig avait prononcé ces mots sans cesser de s'atteler à sa tâche, mais son sourcil gauche s'était brièvement cambré. Annie, le regard fixé au loin, essayait de digérer cette déclaration sans trop céder à la stupéfaction.

 -  Et d'ailleurs, j'aimerais bien comprendre la raison de cet évanouissement, dans les sous-sols qui plus est. A quoi jouais-tu, Annie ?

Tout en formulant précautionneusement une réponse recevable dans sa tête, Annie nota que la mère l'appelait « Annie », et non « Amaya ». Elle marquait un point.

 -  J'étais en quête de réponses, comme tu me l'as demandé, finit-elle par répondre. Qui m'as retrouvé, d'ailleurs ?

Solveig secoua la tête dans un impressionnant tourbillon de bouclettes, de breloques, et de blondeur. En la voyant s'ébrouer de la sorte, elle perdait de son côté échevelé, gagnait en beauté. Sur ses lèvres, son sourire grelottait, comme une étoile clignoterait dans un ciel tout de ténèbres vêtu.

 -  Ne contre pas ma question par une autre, Annie. Je te connais. Tu pourrais très facilement trouver certaines réponses dans la bibliothèque publique et tu n'es pas du genre à trop te casser la tête. Si tu étais ce jour dans les sous-sols, c'est pour une autre raison.

L'humaine fronça encore plus les sourcils, creusant entre eux une larme noire bien affûtée. Ne pas se casser la tête ? A l'entendre lui parler d'elle de cette manière, Annie se demanda quelle image Solveig se faisait d'elle. Au contraire, Annie avait la curieuse impression de fouiller trop dans le difficile. Que la réponse à toutes ses questions était là, en évidence sous son nez.

Passablement vexée, la jeune fille ouvrit la bouche pour lui faire part de son ressenti, puis se ravisa. Elle venait de reprendre conscience, ce n'était pas vraiment le moment rêvé pour déclencher bataille. Avec un soupir, Annie décida de lui raconter la vérité, sans même omettre Pollux. Une fois son discours achevé, elle reprit son souffle et se tordit dans tout les sens pour sonder anxieusement l'expression de Solveig. Bien qu'elle eût brièvement blêmi, la mère ne semblait pas plus étonnée que ça. Ses sourcils se haussaient, sa bouche se pinçait, mais hormis cela, rien ne témoignait une quelconque surprise.

 -  Je crois que tout compte fait, tu as un peu trop titiller l'intérêt de Pollux. Mais n'étanches pas trop sa curiosité non plus, Annie. Ce n'est pas un homme fiable. Mais tu ne m'as pas menti, c'est déjà ça, commenta-elle après un silence.

Elle se leva et Annie eut alors tout le loisir de contempler son dos bien arqué, et sa robe qui soulignait ses courbes avec véhémence. Cette toilette était d'un gris perle aujourd'hui, en parfaite harmonie avec le visage terne de Solveig. Les manches bouffantes, le décolleté peu profond, et la quantité raisonnable de jupons... Cette robe n'avait rien de bien extravagant, contrairement à ce que les femmes de Scintillam avaient l'habitude de porter. Annie se fit alors la réflexion qu'elle n'avait jamais vu ni Solveig, ni Xia arborer par deux fois le même vêtement. Mais bien sûr, c'était une pensée parmi tant d'autres. Comment la mère avait-elle su qu'elle lui disait la vérité, et que la première fois, elle lui mentait ?

 -  Des particules de magie coulent dans vos veines ? S'exclama Annie, à qui la mémoire lui revenait tout à fait. Je veux dire... vous savez détecter la vérité ?

Solveig se retourna d'un bond, en reversant presque le verre d'eau qu'elle était en train de lui remplir. Hissé par son exclamation tout en postillons, le corps d'Annie s'était immédiatement remis sur pieds. L'humaine coula un lainage autour sur sa chemise de nuit et trébucha contre un repose-pied avant d'arriver à la hauteur de Solveig, la poitrine pleine de pulsations chaotiques.

La mère l'observait avec des yeux ronds, comme agrandis par le verre de monocles invisibles. Après quelques instants stupéfaits, elle préféra masquer sa sidération derrière un sourire décousu :

 -  Oui, c'est vrai. Tout comme Varid et Xia ont hérité d'un don de persuasion hors norme. Tu comprends maintenant pourquoi nous vouons une telle admiration à Dame Nuage. Nous étions des abominations avant ce jour. C'est grâce à elle que nos « particularités » sont respectées, présentement. Même si elle nous as quitté, sa loi, elle, sera toujours gravé dans la pierre.

Ses traits se durcirent un instant, avec de se radoucir.

 -  Mais que fait-on encore à barboter comme deux vieux canards en amitié, que diantre ? Te sens-tu prête pour l’École, Annie, ou devons-nous attendre demain ?

Solveig avait prestement changé de sujet. En revanche, ce ne fut pas ce qui interrogea l'humaine. Depuis son réveil, elle n'avait pas vu la mère une fois avec sa pipe. Elle se couvrit d'un sourire soulagé. Il n'était jamais trop tard pour remonter.

 

*

 -  Des remarques, mes rouge-gorges ?

Avec l'eau pure au fond de son regard, son cheveu à la volupté incomparable et le pourpre éclatant de ses lèvres, Professeure Sajala aimait jouer de ses charmes. Chose plutôt étrange pour une enseignante, qui n'était non pas là pour s'emparer des cœurs de ses élèves, mais pour les parer d'une intelligence hors du commun.

Annie détestait aller à l'encontre de son regard, véritable abysse de malice. Pourtant, après quelques soupirs, elle était perpétuellement condamnée à ce sort, cette fois-ci pour répondre à cette stupide question. L'humaine regrettait de s'être laissé embobinée par Solveig. Au lieu de noircir des pages et des pages de maladresses, d'éponger le contenu de son encrier qui s'était renversé par terre, elle aurait pu dormir ou lire au coin du feu. Demeurer inconsciente pendant vingt-quatre heures ne l'avait pas suffisamment reposé. Ces cernes lui retiraient les mots de la bouche : elle avait cruellement besoin de sommeil.

Bien à contrecœur, Annie détourna son nez de ses parchemins pour le hisser jusqu'au tableau.

Professeure Sajala promenait ses yeux océaniques sur les hochements de tête négatifs, le visage sucré par une poussée de sourire. Ce jour-là, elle avait troqué sa toge noire contre une toilette parfaitement remarquable et dans leur nid de dentelle, ses seins ressemblaient à deux pigeons blottis.

Annie n'était pas sûre que ce vêtement fut-ce très réglementaire.

 -  Aucune question ? Parfait. De toute manière, je ne sais pas ce que j'aurais pu oublier... Néanmoins, avant de passer à l'étude de l'imagonophone, j'aimerais faire un rapide point, mes hiboux.Juste pour préciser à quoi sont destinés vos parchemins.

Les bésicles des élèves se cramponnèrent aux pupilles étoilées de Professeure Sajala, et leurs lèvres restèrent cognées l'une à l'autre, sans oser émettre le moindre son. Annie était assez agacée que personne n'eût jamais l'audace de parler. Le silence qui gouvernait la classe était perpétuel ; il glissait entre les pupitres comme un serpent rampant, mettant au défi tout personne qui essayerait de le rompre.

 -  Chaque professeurs de chaque niveaux conserve les travaux de ses élèves dans un grimoire, qu'il remet au jury en fin d'année, continuait d'expliquer la professeure. Le jury est composé de Dame Fateata, Dame Mirrin, Monsieur Hodei, Monsieur Sirius et naturellement, Monsieur Pollux, notre cher directeur. C'est ce même jury qui va décider si l'élève est capable de passer au niveau supérieur, et je peux vous dire qu'ils ne sont pas exactement cajoleurs. Alors ceux qui ne fournissent aucun effort, c'est le moment de se décarcasser, de se remuer le petit doigt !

  « Nous sommes ici pour faire de vous des êtres sevrés d'intelligence et de puissance – des magiciens, entre autre. Comme vous le savez, une étoile et une pégase fécondent une licorne, tandis qu'une licorne et un rhinocéros prêtent vie aux bicornes et aux tricornes. C'est pour cette même raison que les chapeaux que les niveaux neuf et dix portent possèdent ces noms : c'est pour les persuader d'être comme la descendance d'une licorne. Aussi puissant. Presque invincible. Voici ce que l'excellence fait. Alors je vous en conjure, secouez-vous le cerveau !

Ces paroles furent ponctuées d'un silence plus oppressant encore – long sifflement de serpent – d'un cliquettement, puis d'un froissement de toilette. Aussi souple qu'un nuage, Professeure Sajala se muait entre les pupitres, le miel aux lèvres. Annie avait envie de lui casser le sourire à l'aide d'un marteau.

 -  Tu ne l'aimes pas beaucoup, hein ?

Annie expulsa un long soupir avant de se retourner vers Créon. Avec lui à ses côtés, elle avait la continuelle sensation d'être observée. Et pourtant, il était improbable que le garçon la scrutât sans trêve. Ses parchemins paraissaient presque noirs de lettres, tellement il y a avait annoté de réflexions. Pour un travail aussi lisible, aussi lisse, aussi impeccable, il devait forcément passer le clair de son temps à réviser. Toutefois, dès qu'Annie tourna la tête vers lui, elle assimilait avec horreur qu'il avait accroché ses bésicles à ses pupilles, comme pour en mesurer la dilatation. A force, c'en devenait terrifiant.

Voyant qu'elle mettait du temps à lui répondre, Créon avança la mâchoire, allongeant davantage son menton, tandis que ses yeux, redevenus curieux, ricochaient sur sa figure, des détails les plus imposants aux plus insignifiants. Annie réprima un deuxième soupir. La morsure de son regard posé sur elle l'expulsait de ses torpeurs avec la puissance d'une catapulte.

 -  Oui, je ne l'apprécie pas beaucoup, convint-elle enfin, en soutenant du mieux qu'elle pouvait son œillade de plomb.

Sous sa masse chevelue, dont la consistance évoquait des épinards en bouillie, Créon pencha la tête d'un côté. Avec un sursaut imperceptible, Annie constata qu'il souriait. Ce spectacle était d'une telle rareté qu'elle en coupa le sifflet de sa respiration.

 -  Moi aussi, je n'aime pas trop ce professeur, lui confia-il sans se départir de sa moue amusée. Elle est un peu trop superficielle à mon goût, et pas assez intelligente pour assurer un tel métier. Et tu as vu cette robe inconvenable ? Si tu veux mon avis, Pollux devrait la renvoyer.

L'humaine ouvrit la bouche, puis la referma. Créon se confessait à elle, non seulement une rareté, mais quelque chose qu'elle ne l'avait jamais vu réaliser. Surtout pour insulter l'un de ses supérieurs. Annie eut vraiment du mal à cacher à quel point elle était impressionnée. Alors qu'elle se déclouait les lèvres, pour parler véritablement cette fois-ci, Professeure Sajala revint vers le tableau, traînant derrière elle le fameux imagonophone.

Annie abandonna son ébauche de discussion avec Créon, puis se tordit le cou pour s'enquérir le prodigieux mécanisme qu'emboîtait l’enseignante.

Monté sur trois pieds, frappé de rouages d'or, cette caisse avait réellement l'allure d'un écrin à bijoux. Son fronton de velours se dominait d'une sorte d'antenne argentée, pointée sur le tableau comme une girouette. Une gerbe d'étincelles en jaillissait, crachotait dans la pièce une ribambelle de rayons artificiels.

 -  L'imagonophone a été conçu par Pollux lui-même. Il permet de projeter des images en direct, et aujourd'hui, nous allons donc étudier le panorama de la Cité Noire.

L'accent musicale de Professeure Sajala s'était fait hypnotique. Annie devait admettre qu'elle avait obtenu d'elle sa plus totale attention. Mais happée par son sourire éclatant, la jeune fille ne réalisa pas tout de suite à quoi elle faisait référence. C'est pourquoi, lorsqu'elle eut enfin le bon sens de se repasser ses mots dans sa tête, tout les poils de sa nuque se hérissèrent. Cependant, un sentiment pétillant, la curiosité sans doute, s'empara aussi d'elle. A quoi donc pouvait ressemblait la Cité Noire ?

Au tableau, étourdie par ses cheveux, empêtrée dans ses dentelles, Professeure Sajala s'évertuait à actionner une manivelle dorée, pendue au dos de l'imagonophone. Plus la manivelle tournait, plus le mécanisme écumait des éclairs de couleurs, de plus en plus impressionnants. Bientôt, il jaillit du moteur un rayon si dense, si complexe et éblouissant qui en formait une image. Une image de la Cité Noire.

Le cou d'Annie pivota de côté en côté pour saisir le moindre détail de ce paysage.

Il s'agissait d'un assemblage mal-assorti de sols rocailleux, de logements aux coupoles étroites, de grands saules aux branchages squelettiques et sans la moindre verdure. Avec étonnement, Annie songea que cette cité lui évoquait davantage une ruche géante et suspendue dans le ciel que l'incarnation de la peur. Il n'y avait que ces grands oiseaux aux pelages mouchetés de noir qui se perchaient et s'envolaient continuellement des arbres, pour qu'un frisson lui caressât l'échine. Leurs yeux pourpres étincelaient dans le crépuscule qui semblait baigner les lieux.

 -  Des sirènes, murmura Créon.

Tout ces détails s'enroulaient tel un serpent autour d'une immense bâtisse si sombre qu'on peinait à en distinguer les lignes. Sertie de marbre et d'onyx, grisée sous les ombres des arbres, l'Antre de Schyama dominait de toute son altitude la Cité Noire, comme une gigantesque rose obscure et épineuse. En effet, les toitures retraçaient des ronces avec leurs teintes crépusculaires, et leurs formes tortueuses. Des tourelles aux silhouettes diverses, tantôt bouffies, tantôt fluettes, ou bien bancales, crachaient de la fumée par toutes leurs cheminées. Un voile sombre et vaporeux coiffait donc la forteresse d'un nuage noir, qui renforçait l'aspect inquiétant des environs. Annie avait du mal à définir ce qui l'effrayait le plus dans cette vision.

Elle passa une main dans la cage de Flamimi, comme pour se rassurer. Le petit oiseau sauta docilement dans sa paume, et s'amusa à lui mordiller les ongles. C'était un jeu affectueux, même si Annie était incapable de déterminer ce qui leur avait valu cette amitié. Elle passait ses journées à le ballotter dans sa prison transportable de couloir en couloir, sans même lui accorder un regard. Non pas parce qu'elle n'aimait pas ce curieux animal, mais plutôt parce que son cerveau bouillonnait déjà de tout autres réflexions.

 -  Quelqu’un a-t-il une parole à omettre, en écho à cette terrifiante image ?

Professeure Sajala s'était à nouveau tournée vers ses élèves, son unique sourire vide aux lèvres. Annie se dit alors qu'elle avait tellement dû sourire dans sa vie qu'elle ne parvenait plus à y mettre de l'émotion. La convulsion qu'elle tordait actuellement, c'était un abysse sans fin.

Tandis qu'un étudiant proclamait haut et fort son impression, Annie sentit un soupir lui monter du fond du ventre, mais ce fut son voisin de banc qui le poussa à sa place. Elle tourna les yeux vers lui, interrogative, et constata que Créon contemplait la vitre éclaboussée par le soleil, avec une expression triste, presque coupable. A chacune de ses respirations, son long nez frémissait, ses mèches folles sursautaient. Annie se surprit à compatir, et lui tapota la main.

Lui aussi sidéré, il la regarda, ébahi, avant de détourner le regard avec pudeur. L'humaine ne finissait plus d'être étonnée. Normalement, Créon n'exprimait rien d'autre qu'une curiosité morbide, ou alors rien, qu'un interminable vide. Elle se dégagea le front de ses bouclettes perlées de sueur et lui chuchota :

 -  Eh, Créon...

Ce fut au même moment qu'elle remarqua le détail qui lui avait échappé. L'étudiant avait des rouages greffés dans la nuque. Comme un automate.

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Alice_Lath
Posté le 04/11/2020
"L'humaine se dit alors que si Solveig savait être épuisante à satisfaire sur pieds, elle, elle était d'autant plus fatigable inconsciente." => La phrase est étrangement tournée ici haha
Sinon, j'ai beaucoup apprécié ce chapitre, il est plus dans la maîtrise que le précédent où tu avais clairement lâché la bride. Simplement, l'ellipse me surprend : déjà que Solveig la trouve. Comment ça se fait ? Comment c'est possible ? Et ensuite, qu'en 24h, elle n'ait pas davantage de questions après avoir séché une partie des cours. C'est des détails tous bêtes haha, mais par exemple, avec le fait qu'elle soit chez Solveig, ça me semble bizarre qu'Annie demande pas comment Scintillam avait fait, même si Solveig doit lui mentir pour ça
Pluma Atramenta
Posté le 04/11/2020
Merci encore, Alice ! ;)
Non, en fait, c'est Pollux qui la retrouve et qui l'emmène à Solveig mais en t'écrivant cela, je réalise que mon travail manque (encore) un peu de cohérence... J'essayerais d'y remédier de mon mieux, de trouver une solution bien plus cohérente ; merci d'avoir relevé ça ! Et dans ma lancée, je torturais davantage Annie de questions, si comme tu dis, ses émotions sont un peu brouillons...
A plus <3
Prudence
Posté le 31/10/2020
J'aime beaucoup Solveig dans ce début de chapitre. On sent plus de complicité entre elle et Annie.
J'ai remarqué que tu montres à chaque fois une nouvelle facette de tes personnages dans chacune de tes descriptions. Je trouve ça bien mais pour éviter de te répéter, j'ai l'impression que tu ajoutes certains éléments qui contredisent d'autres précédents. Du coup, les personnages nous paraissent très imprévisibles, bien qu'ils aient tous leur caractère propre.
Pour ma part, je me suis attachée aux personnages mais ensuite, je n'étais plus aussi sûre de comprendre le personnage en lisant une nouvelle description. De ce fait, j'ai été plusieurs fois très déstabilisée. Je ne sais pas si c'est voulu, mais si tu donnes plus de cohérence aux descriptions, je pense qu'on s'attacherait plus facilement et plus "profondément" aux personnages.
Pour la deuxième partie du chapitre, la description de Sajala m'a fait sourire. Je l"ai adoré ! Et la révélation avec Créon donne envie de lire la suite ! En tout cas, avec quelques polissage par-ci par là, je le trouverais volontiers dans une librairie ^^
Prudence
Posté le 31/10/2020
*polissageS
Pluma Atramenta
Posté le 31/10/2020
Merci beaucoup, Prudence, pour ce commentaire et conseils <3 Effectivement, en décrivant mes personnages, je ne tiens pas vraiment rigueur de la description précédente, mais la réalise comme j'imagine la scène à ce moment. Cette méthode m'aide - je pense - à affirmer au mieux ma pensée et à réussir mes descriptions. Mais s'il y a des problèmes d'incohérences, après... :'(
J'ai l'impression que mon texte déborde d'erreurs de cohérence, ça me décourage un peu.
En tout cas, j'y retravaillerais du mieux que je peux ! <3 A trèèès vite pour la suiiiite !!! <3
Pluma.
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