La chute

Par Maud14

Les détonations pétaradantes et assourdissantes emplirent chaque millimètres de l'espace de leur agressivité, de l'annonce funeste qu'elles représentaient. De la violence de leur géniteur et détenteurs. Les grandes vitres du hall d'entrée se brisèrent sous leurs assauts foudroyants, éclatèrent dans l'air, répandant leurs chairs sur le sol carrelé, caressant les peaux sur leur passage, laissant leur marque  sanglante dans leur sillon. 

Hyacinthe vit Koinet se cacher derrière le mur jouxtant la porte d'entrée qui venait d'exploser, Bobby et Ahmed à ses trousses. Affolée, elle perçut momentanément une masse sur son flanc droit, à travers les bris de glace. Ali gisait au sol, des tâches rougeâtres parsemant sa chemise blanche. Il se releva péniblement, désorienté. Mais déjà une main agrippait l'épaule de la jeune femme et la soulevait aisément. Alexandre, le visage fermé, le regard assombrit, la traîna derrière un canapé, à l'abri des tirs. Ali s'écroula à son tour près d'eux. D'un geste machinal, Hyacinthe essuya son visage où elle sentait couler un liquide poisseux. Un regard à son bras lui apprit que c'était du sang. Les iris du géant qui avaient pris la couleur de l'océan déchaîné l'inspectèrent rapidement après lui avoir autoritairement relevé le menton.

« Rien de grave », décréta-t-il. 

Un coup de feu retentit dans le hall. Koinet tirait à son tour vers leurs assaillants.

« Bordel, c'est quoi ça?! », siffla Ali, le visage blafard.

Brusquement, Alexandre se leva et rejoignit leurs camarades près du front. 

« Hyacinthe, ça va?! », s'inquiéta Ali en se rapprochant d'elle. 

« Ça va. Putain, c'est qui ces types?! Les flics? »

« Je ne pense pas », murmura faiblement le reporter. 

Puis, leurs cris de fauves leur parvinrent aux oreilles. Un hurlement lugubre, glaçant. Terrible, furieux, fou. Hyacinthe réalisa qu'ils étaient piégés comme des rats. Jetant un regard autour d'eux, elle repéra une porte latérale, près du mur où ils s'étaient réfugiés. Elle la montra à Ali. Ils devaient bouger, sinon ils se feraient tirer dessus.  Elle appela les autres et leur désigna la même chose. Tous acquiescèrent et Koinet et Bobby les couvrirent en répondant de leurs armes jusqu'à ce qu'ils s'engouffrent à travers la porte. Par chance, la pièce donnait sur la terrasse de l'hôtel sur les hauteurs d'une longue lune qui descendait jusqu'à la plage. 

Le coeur de Hyacinthe battait à tout rompre contre sa poitrine et elle crut que ses tympans allaient exploser sous l'afflux sanguin que sa tête recevait à cause de la peur. La peur vive, froide et fougueuse. Celle qui vous enclenche le pilote automatique et les réflexes profondément ancrés. Leurs jambes s'activaient, leurs bras fendaient l'air, leurs yeux cherchaient désespérément un échappatoire. De chaque côté de la terrasse s'étendaient de grandes landes serties de cocotiers et d'herbes folles clairsemées de petits bancs pour admirer la vue. Mais ils n'avaient pas le temps pour ça. Les décharges se rapprochaient, encerclaient l'hôtel. Menaçaient de les découvrir. Ce n'était qu'une question de temps. Puis, un homme, deux hommes émergèrent du ventre de la vieille bâtisse. Deux sceptres vêtus de noir de la tête au pied, le visage emmitouflé dans un épais foulard. Koinet tira, en visa un qui s'écroula en gueulant sur le sol. Puis, tout se passa très vite. Une main se referma sur le bras de Hyacinthe et la tira vers l'arrière alors que le vacarme reprenait. Son corps, apathique, tomba dans les airs puis dans les bras de la dune qu'elle dévala lourdement sans pouvoir se stabiliser. Le sable s'immisça dans ses vêtements, sa bouche, ses yeux, son nez. Un instant, elle pensa qu'elle allait s'étouffer. Puis, son corps s'immobilisa enfin.

Les jambes tremblantes, elle se releva en s'essuyant rageusement et follement le visage, chassant les grains qui l'empêchaient de regarder, d'entendre, de se repérer. Lorsque ses yeux purent enfin voir, son coeur loupa plusieurs battements. Au dessus d'elle sur la terrasse en haut de la dune, l'imposante carrure d'Alexandre s'érigeait telle une statue, les bras levés à la verticale de son corps. D'immenses gerbes de sable se formaient et tourbillonnaient à l'extrémité de ses doigts pour venir s'abattre sur les hommes armés. Un vent fort s'était levé, faisait onduler ses boucles noires, les pans de sa chemise, et une masse phénoménale de sable qui ne cessait de danser dans le ciel avant de s'écraser avec violence sur les spectres. 

Hébétée, Hyacinthe ne pouvait détacher son regard de ce spectacle aussi effrayant que fascinant. Le corps d'Alexandre semblait léviter, porté par les éléments. L'océan, derrière elle grondait, rugissait, hurlait. Semblait vouloir sortir de son lit pour se mêler au combat. Les organes de la jeune femme s'étaient contractés tellement violemment qu'elle tourna subrepticement de l'oeil avant de se ressaisir. Les hommes en noirs valsaient avec les rubans de sable qui les encerclaient tels des serpents, les faisants captifs. 

Puis, d'autres hommes débarquèrent sur la plage, tirant en l'air frénétiquement. Hyacinthe les vit arriver sur son flanc gauche mais ses jambes refusèrent de bouger. On aurait dit qu'elles s'étaient substituées avec du coton. Du coin de l'oeil, elle aperçut le buste d'Alexandre pivoter vers eux et son bras avec lui. Le sable sous les pieds de la jeune femme remua, s'effrita, avant de s'élever en grandes arabesques dans l'air. Juste au moment où l'un des hommes la visait avec son arme. La balle se figea dans le mur de sable, stoppant net sa trajectoire. 

Le visage marmoréen d'Alexandre chamboula Hyacinthe. Le front dur, les gestes précis, la mâchoire serrée, on aurait dit un chef d'orchestre à l'oeuvre avec le vent, et le sable. Il maniait les éléments de son perchoir, naturellement. Comment une telle chose était-elle possible? Des cris rauques éclatèrent sur le côté. Les hommes venaient d'être faits prisonniers à leur tour par le sable. 

Au loin, Hyacinthe entendit des tirs. Puis, horrifiée, elle aperçut une masse sombre constituée de plusieurs spectres s'avancer insidieusement vers Alexandre qui avait le regard braqué sur la plage.

« Alexandre attention! », hurla Hyacinthe le coeur au bord des lèvres. 

Trop tard. Une pluie de plomb s'abattit sur le corps du titan qui vacilla sous les lames lui perforant le corps. Ses bras retombèrent le long de son torse et tout le sable s'écrasa avec fracas sur le sol. Puis, son immense silhouette bascula dans le vide, rencontra durement la dune, et roula sur elle-même, pour finir aux pieds de la jeune femme qui se jeta sur elle. Les yeux brouillés, assaillis par le sel de ses larmes, Hyacinthe laissa échapper un gémissement de tristesse abyssale. Ses mains brouillonnent se tâchèrent de son sang, le répandirent sur le peu de blanc qu'il restait de sa chemise, frôla son visage sans pouvoir vraiment le saisir. Les paupières closes de l'albatros, ses lèvres pleines entr'ouvertes, sa nuque renversée, les boucles de son front désordonnées. C'était comme si elle le redécouvrait une seconde fois, ce naufragé. Comme si elle le rencontrait à nouveau. 

« Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que, se rencontrant pour la première fois, on semble se retrouver. »

« Alexandre, Alexandre », l'appela-t-elle d'une voix blanche, tordue par le choc et le déni. 

Sa tête roula sur le côté, alors qu'elle secouait de façon étourdie son buste par le col de sa chemise. Puis, elle les vit. Les mares de sang carmins, grossirent, s'épancher, s'abreuver, envahirent les montagnes, plaines et vallons de la chair et des muscles de son albatros. Elle crut alors que son coeur à elle s'était arrêté. Le temps était suspendu, comme son visage baigné de larmes au dessus d'Alexandre. Au dessus de cet être incroyable, homérique, épique, romanesque, et magique. L'air ne passait plus dans son nez, à travers sa bouche, au fil de sa trachée jusqu'à ses poumons. Comme lui, inerte sous elle. Les fines rayures à l'extrémité de ses yeux, les petites fossettes qu'elle devinait aux creux de sa bouche. Celui de son menton. Ses longs cils qui s'étendaient vers l'océan. Sa main se posa dans ses cheveux, ses doigts s'enfoncèrent dans ses boucles de jais encore aériennes. Cet homme était immortel à ses yeux. Une force de la nature ne pouvait s'éteindre comme ça. Elle aurait tellement voulu qu'ils continuent d'apprendre la vie ensemble. 

« Alexandre », murmura-t-elle juste au dessus de son visage, suppliante. 

Une poigne se referma sur son épaule pour la tirer violemment en arrière, l'écartant de son albatros. Un spectre pointa une arme sur elle et lui ordonna de se lever. Ses yeux n'étaient que deux fentes noires, furibondes. Ceux de Hyacinthe, deux fontaines d'où jaillissaient un chagrin innommable. L'homme la guida de force vers le parking, mais elle ne pouvait quitter des yeux l'ombre immobile et sans vie d'Alexandre, se retournant, trainant le pas. Irrité, l'homme lui asséna un coup à la tête à l'aide de la crosse de son arme et la jeune femme finit par s'effondrer à son tour, inconsciente.

 

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joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Piouuuuuuuuuuuuu il ne peut pas mourir #déni
C'est un titan, il n'est pas mort et il va aller la sauver ! Tu verras ce que je te dis, ca va se passer comme ça !
Maud14
Posté le 06/05/2021
ahahaha la suite arrive
joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
je poste mon chapitre 7 et je continue ;)
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