La Chouette

Par Jowie

La Chouette

 

L'Abbesse s'était retirée juste après la cérémonie sans un « bonsoir » pour ses consœurs, sans doute pour méditer dans le silence de sa chambre. L'orgueilleuse Sebasha d'Eméride devrait prochainement s'attendre à détecter des pattes d'insecte dans son assiette ou à glisser sur les marches. Quel que fût le calvaire réservé à l'Opyrienne, ce n'étaient pas les oignons des novices.

Eleonara, à l'abri des manœuvres des bonnes sœurs, découvrait la vie monastique, considérablement moins rude que celle au Saint-Cellier. À l'aube, la première prière et les premiers tintements de cloche annonçaient l'attaque de la journée. Les religieuses se répartissaient les tâches journalières, assumées à tour de rôle : balayage, entretien du potager, confection de cierges, couture, lessive et chant grégorien entre autres.

Eleonara ne faisait rien d'identique deux jours de suite. Elle devait par contre se lever deux heures plus tôt que les novices pour rattraper son retard en opyrien ancien, la langue de la science et des savants, indispensable à la lecture d'écrits philosophiques, historiques, mathématiques, médicinaux ou encore relatifs à l'astronomie. Même si l'abbaye du Don'hill se considérait comme un centre de traduction, peu de manuscrits opyriens y étaient réellement retranscrits. Les traductions se bornaient à des recettes et à des descriptions de maladies sommaires avec des traitements non justifiés. La plupart des nouveaux textes étaient d'ailleurs également rédigés en opyrien ancien. Eleonara se demandait si ce n'était pas une manière de réserver le savoir à l'« élite », pour citer Sœur Louve.

Les cours intensifs d'opyrien ancien avaient lieu à l'école des novices. Eleonara se sentait plutôt oppressée dans la salle d'enseignement vide, entourée de pupitres désertés et fixée par la sévère et décrépite Sœur Rosemonde qui lui démontrait autant de respect qu'à un pet de rat. En plus de traiter son élève de tous les noms d'oiseaux, de poissons et de crustacés qui lui venaient à l'esprit, Sœur Rosemonde lui assignait des interminables listes de vocabulaire ainsi que des tableaux de déclinaison à apprendre par cœur pour le lendemain.

Avec le programme chargé qui l'attendait le reste de la journée, l'elfe se demandait quand elle aurait le temps et le bon état d'esprit pour les réviser. Elle était incapable de se concentrer. Ses oreilles, désireuses de s'étirer, se débattaient sous sa guimpe et une brûlure froide tapissait les parois de son œsophage et de son estomac. Tout lui était nouveau : les lieux, les gens, la routine. Elle se trouvait en état de tension permanent.

 

Aux alentours de midi, une dizaine de moniales s'adonnait à l'art de la cuistance, pendant que les autres se promenaient au grand air. Après le repas, Eleonara se joignait aux novices pour assister aux cours d'histoire, d'éthique et de théologie enseignés par Sœur Louve, Sœur Rosemonde – si elle ne perdait pas patience – ou Sœur Griselle, vite remplacée pour cause de trous de mémoire. L'enluminure et le copiage étaient aussi au programme, mais que pour les novices plus expérimentées.

Par économie de bougies, les jeunes nonnes étaient libérées en début de soirée, sauf en cas de punition. Ainsi, une moniale surprise à grignoter dans le garde-manger après le couvre-feu serait en mesure de passer ses périodes libres à dégraisser les vitres ou à déménager les araignées du grenier, par exemple.

 

Eleonara profitait de ses courts instants de liberté avant le souper non pas pour honorer ses devoirs d'opyrien ancien, mais pour fuir ses consœurs et se changer les idées en explorant l'abbaye. Se créer une carte mentale des lieux était primordial.

Elle commença donc par le pourtour du domaine, ses jardins, ses potagers et ses cultures de plantes médicinales telles que la sauge, le romarin, le fenouil et la menthe poivrée. Elle poursuivit sa visite à travers ses champs et jusqu'aux points les plus éloignés de l'abbatiale. À chaque fois, la jeune elfe tentait une direction différente.

À une occasion, elle choisit de s'enfoncer dans le bosquet, dont la promesse de sérénité l'attirait. En s'y aventurant toutefois, Eleonara réalisa à quel point l'atmosphère jouait avec ses émotions. En marchant, il lui semblait rentrer dans des bulles de réminiscences suspendues dans l'air, chacune d'entre elles contenant échos, crissements, odeurs et lueurs de temps révolus. Inopinément, elles lui tombaient dessus, éclataient et l'enveloppaient dans une brume de souvenirs. La chute dans le fossé, le cri du charretier, l'allure de l'alchimiste, les sacs en toile des braconniers, Hêtrefoux de nuit dans un cercle de feu...

Même à un endroit aussi isolé, même avec le silence paisible des bois, le doux chant de la brise et les soupirs des mers, l'empreinte de l'extérieur parvenait toujours à s'infiltrer là où elle était le moins désiré. Eleonara s'efforça de repousser les visions de sa vie précédant le Don'hill. Le passé était le passé et devait y rester.

 

Une heure s'égrena jusqu'à ce qu'elle rencontrât la frontière du domaine. Hauts, immenses et imposants telle une muraille, les Crocs des Dragons réfléchissaient les tons orangés du soleil qui entamait sa noyade à l'horizon. Le crâne en arrière, Eleonara marcha le long des roches gigantesques et arriva à la côte, au vertigineux précipice avant l'infini bleu.

Le Don'hill était bel et bien une cage dorée. Il était enceint par des obstacles naturels qui empêchaient toute personne de s'enfuir ou de s'introduire. Escalader les Crocs prédisait une hanche fracassée et fuguer par la mer égalait à avoir le ventre percé par les récifs. En observateurs patients, ces derniers se léchaient les babines en contrebas ; il y avait longtemps que personne ne mourait sur leur côte.

Eleonara se pencha un peu en avant pour inspecter l'abrupte cassure du terrain. Les parois érodées hébergeaient des nids de mouettes dans leurs irrégularités.

— Bouh !

L'elfe fit un bond et dérapa à une dangereuse proximité de la falaise. Quelque chose la saisit aux épaules. Comme trempée dans l'eau gelée, elle se retourna et découvrit la jeune Sœur Agnieszka qui, pliée en deux, pouffait et grognait par son nez porcin.

— Ha, poltronne, tu as le vertige ?

Eleonara se retint de cracher son venin. Cette peste l'avait suivie dans le but unique de lui cracher cette inutile remarque ? Oui, Eleonara avait peur des hauteurs. Oui, elle avait peur des bruits soudains et inattendus parce qu'ils lui rappelaient le fouet. Et alors ? La peur n'était que le résultat favorable d'un conditionnement, d'un apprentissage ancré dans la chair. Semblables aux enfants refusant de toucher la marmite sur laquelle ils se sont déjà brûlés, les elfes évitaient ce qui faisait mal et ce qui représentait une potentielle menace. Certaines peurs, les plus profondes, avaient été gravées dans leur évolution afin que les descendants n'eussent pas à réitérer les erreurs de leurs ancêtres. N'en était-il pas de même avec les humains ? Apparemment pas.

— Regarde, moi, je n'ai même pas peur du vide ! s'exalta Agnieszka.

Soufflant à grands coups pour ralentir ses battements cardiaques, l'elfe vit sa consœur faire l'équilibriste à la limite entre terre et vide. Les humains n'avaient-ils donc aucun instinct de survie ? Fallait-il se prouver le plus stupide pour être le plus brave ? Si Agnieszka s'animait tant à l'idée de taquiner la Mort, qu'elle sautât sans délai ! Ce serait un beau spectacle.

Voile blanc au vent, pointes de pied tendues, la benjamine du couvent se croyait danseuse. Certaines personnes avaient terriblement besoin d'un coup de main, songea Eleonara. Un bon coup de main dans le dos.

Pousse-la ! Qu'attends-tu pour la pousser ? L'intervention subite de son for intérieur l'amena à une courte réflexion. Elle n'aimait pas beaucoup Agnieszka, c'était un fait, mais elle appréciait de moins en moins l'autorité de son inconscient qui se permettait de lui dicter des ordres pouvant lui occasionner des ennuis.

Eleonara décida de tourner le dos à tous les deux et de rentrer au château d'un pas vif. De toute façon, il se faisait tard.

 

Cuisant à cause de l'exercice et de l’épaisseur de ses robes, Eleonara fit halte à la fontaine de la cour, où elle se gicla le visage d'eau fraîche. Puis en joignant les mains, elle s'abreuva goulûment.

Elle en était à sa cinquième gorgée quand une poigne l’attrapa en flagrant délit et l’arracha à la source.

— Hé ! Ce n’est pas pour boire ! la sermonna une moniale qu'elle ne se souvenait plus d'avoir vue. Innocence immaculée, c’est de l’eau bénite ! Tu devrais le savoir, depuis le temps ! Recrache ! Mais non, pas dans la fontaine ! Seigneurs, donnez-moi de la patience. Où étais-tu ? N'était-ce pas ton tour de poser la table ?

 

Comme Eleonara eut le privilège de le découvrir, il y avait certainement un code de civilité à appliquer au couvent si l'on ne voulait pas subir de remontrance. Ne pas goûter à l'eau bénite était un exemple. Les mains, à moins d'être utiles, restaient dissimulées dans les manches. Courir dans les corridors ou sortir sans permission était hors de question, ainsi que contempler son reflet, une inacceptable preuve de vanité.

Au vu des choses, cette dernière loi n'était respectée que par la jeune elfe qui, sachant ses oreilles invisibles, ne se souciait guère de son aspect physique. Ses semblables, en revanche, se consultaient sans cesse afin de s'assurer que leurs coiffes ne se disloquaient ou ne se froissaient pas. Elles se pinçaient les joues et se mordillaient les lèvres dans l'espoir de les rosir. Devant ces tactiques de coquetterie, Eleonara ne pouvait que sourciller. La préciosité et les manières de certaines ne lui laissaient pas l'ombre d'un doute. Ses camarades étaient issues de familles fortunées. Que faisait-elle, ancienne esclave, au milieu de ces rejetonnes de nobles ?

Réciproquement, malgré le consensus de silence et de discrétion, on murmurait derrière le dos de la maigre et taciturne Sœur Bronwen. Le petit scandale de la Place des Échecs planait encore dans les esprits.

Eleonara ignorait les brimades, absorbée par ses obligations quotidiennes qu'elle tâchait d'accomplir le plus adroitement possible. Elle ne cherchait ni à être la meilleure, ni à être la plus parfaite. Elle visait le milieu, là où qualités et défauts s'opacifient à l'ombre des extrêmes. Ça ne signifiait de loin pas qu'elle pouvait se permettre de ne pas étudier. S'étant familiarisée avec l'espace don'hillien, elle avait décidé de clouer le bec de Sœur Rosemonde et depuis, la grammaire et le vocabulaire d'opyrien ancien lui volaient ses soirées.

 

Deux semaines s'étaient écoulées et jusque-là, ses prises de précautions fonctionnaient : personne ne semblait se douter de son identité. De plus en plus souvent pourtant, Eleonara surprenait une moniale à l'observer d'une façon un peu trop intéressée. C'était toujours la même, Sœur Melvine, la jeune femme qui lui arrivait à l'épaule et dont l'occupation principale consistait à contredire Sœur Agnieszka.

Melvine était la responsable de la bibliothèque. La seule fois qu'Eleonara s'y était rendue dans l'espoir de se renseigner sur Hêtrefoux, elle avait dû se contenter de feuilleter des psautiers, car l'Einhendrienne la suivait partout, feignant de dépoussiérer des surfaces déjà propres.

L'elfe avait eu du mal à contenir son irritation : en entrant, déjà, elle s'était cognée à une déception qui chamboulait tous ses plans. Par mesure de sécurité, les manuscrits étaient reliés à leurs étagères par une chaînette. Quand Eleonara avait tenté de détacher le lien de La Chanson des espions, Sœur Melvine lui était tombée dessus comme une enclume pour la lui retirer des mains. Lorsque l'elfe lui avait demandé comment elle pouvait emprunter un livre, elle lui avait doucement répondu :

— Tu n'as pas le droit d'emprunter ; tu dois consulter en bibliothèque, d'où la présence de pupitres bordant chaque rayon. Tu me communiques le thème, l'auteur ou l'ouvrage qui t'intéresse, je le cherche pour toi et j'inscris dans mon registre ton nom, la date et la raison de ta consultation. Je risque cependant de me tenir derrière toi pendant ta lecture, afin de vérifier que tu ne gribouilles pas sur les miniatures ou dans les marges. Oui, cela est déjà arrivé. Le protocole est certes strict, mais la valeur des volumes n'exige pas moins. Je te rappelle également qu'en tant que novice, tu n'as pas accès à la Section Avancée.

Là, Sœur Melvine avait écarté les bras pour inclure pile le groupement de rangées dans lequel Eleonara bouquinait, avant de lui prier de quitter l'aire prohibée, enceinte par un cordon.

— Sœur Louve gère ce compartiment. Si tu penches pour des matières douteuses, confidentielles ou à polémique telles que les poisons, les sciences obscures et la chirurgie, n'essaie même pas. Crois-moi, tu le regretteras. J'ai essayé.

« Voilà qui est dit », avait soupiré Eleonara en s'éloignant.

Déçue, elle avait erré dans les sections à l’accès non-restrictif, consciente qu'un rapace suivait chacun de ses mouvements. En effet, depuis son bureau, Sœur Melvine l'épiait par-dessus un tome à relier.

Faute de pouvoir se concentrer, l'elfe avait quitté les lieux sans avoir progressé dans ses investigations. Elle n'avait pas eu plus de chance pour Hêtrefoux que pour le mystérieux flacon d'Amazzard. Sa plus fructueuse recherche n'avait débouché que sur une vague définition de la Sylvanie. Elle avait déniché celle-ci dans un essai du siècle précédent dont l’auteur, un moine, se plaignait du manque de dynamisme de ses confrères :

 

Prenons la Sylvanie pour exemple, un ordre militaire et ascète fondé dans les mois qui suivirent l'Extinction. Sa tâche principale est de garder Hêtrefoux ; ses premiers membres formaient le corps des éclaireurs chargés d'immoler les survivants de l'incendie. Les Sylvains sont liés à leur ordre par une promesse de discrétion éternelle ; un rituel d'initiation trie les dignes des indignes. Leur isolation est notoire ; ils communiquent rarement avec le peuple, n'ont ni femme ni famille et vivent au sein de la Forêt Maudite uniquement. Chaque soir, ils allument des flambeaux et des feux de joie à l'orée de Hêtrefoux tandis que leurs collègues passent la Forêt au crible, torches à la main.

Ne méritent-ils pas notre admiration ? Ne méritent-ils pas chaque offrande que nous déposons à la lisière ? Frères, recentrons-nous sur nos principes ; soyons aussi acharnés, fidèles et appliqués dans notre culte de Diutur que les Sylvains dans leur devoir. La mollesse et la flemmardise ne suscitent pas le respect.

 

Depuis, Eleonara évitait la bibliothèque, ainsi que ses consœurs quand elle le pouvait. Elle avait besoin d'une nouvelle stratégie ou elle n'apprendrait rien sur Hêtrefoux.

Plus elle se renfermait et s'isolait cependant, plus elle attisait la curiosité de Melvine qui lui souriait, la saluait et lui souhaitait une bonne journée alors que l'elfe ne lui avait rien demandé. Enquêtait-elle à son sujet ? Avait-elle des soupçons quant à sa nature ?

Persuadée de lui échapper en l'éludant dans les couloirs, Eleonara se vit tantôt contrainte de remettre en cause la tactique du profil bas.

 

C'était un matin gris et brumeux. Des gouttelettes d'eau pendaient dans l'air. Des hallebardes avaient plu du ciel la veille ; le terrain herbeux, inondé, ne différait plus grandement des marais.

Eleonara sortait tout juste d'une messe à la chapelle qui, par sa durée, avait dramatiquement foncé le contour de ses yeux. Relevant le bas de sa robe, elle imita les nonnes qui sautillaient de dalle en dalle en direction du bâtiment du réfectoire.

Les moines-soldats, eux, chevauchaient dans la boue à distance pour perfectionner leurs mouvements de groupe dans une simulation de sables mouvants. Fidèles à leur exercice, quatre cavaliers quittèrent la formation, s'approchant dangereusement des bonnes sœurs qui s'attardaient sur le chemin marécageux. Sans le moindre embarras, ils leur coupèrent la route au triple-galop et faillirent piétiner Sœur Melvine qui, épouvantée, recula et chancela. Eleonara, qui se tenait juste derrière elle, s'écarta, bien décidée à ne pas lui venir en aide. Une violente poussée la fit néanmoins basculer en avant ; elle heurta Melvine de plein fouet et, tels deux petits cochons, elles se retrouvèrent à patauger dans une flaque noirâtre. Loin devant, les supérieures avaient manqué leur spectaculaire plongeon.

Les fesses trempées, les habits alourdis par la fange et la moutarde au nez, l'elfe foudroya ses environs du regard à la recherche du satané coupable. L'espace d'un instant, elle crut voir la silhouette féminine de Dalisa se matérialiser au-dessus d'elle. Ce ne fut qu'après avoir essuyé la gadoue de son visage qu'elle réalisa son erreur. Sœur Agnieszka, entourée de ses amies, ses fidèles siamoises, souriait à pleines dents. Contentes de leur mauvais tour, les jeunes filles chantonnaient :

— La Chouette s'est pris la muette ! La Chouette s'est pris la muette !

Elles s'enfuirent en gloussant pendant que Melvine se relevait péniblement, souillée de haut en bas.

— Ne fais pas attention à elles, conseilla-t-elle à Eleonara, qui se retenait d'exploser dans sa flaque. Tout va bien ?

Non, tout n'allait pas bien. L'elfe était furieuse, tellement furieuse que des lucioles rouges lui dansaient devant les yeux. C'était définitif, elle abominait la nature humaine, les perfides pré-adolescentes et l'impossibilité de se venger à juste titre. Perpétuellement évaluée du coin de l’œil, elle ne pouvait se permettre de pleurnicher auprès des anciennes au risque de s'attirer leur mépris. Autrement dit, sur cette affaire, Eleonara était impuissante, misérablement impuissante.

Celle que l'on appelait « la Chouette » fit alors quelque chose qui énerva et dérouta Eleonara davantage.

Elle lui tendit la main.

Debout, Melvine était petite et délicate. Quelques mèches ébènes s'échappaient de sa coiffe maculée et tombaient autour de son visage arrondi. Elle avait le teint de quelqu'un qui passe trop de temps à l'intérieur, un vaste front bombé et des sourcils épais et marqués. Déjà, elle tremblotait, mais gardait ses doigts tendus tout en affichant une expression absurde du point de vue de l'elfe : un sourire. Qu'y avait-il de si amusant à être propulsée dans la boue par une bande de sottes ?

Avec une moue, Eleonara vissa sa tête de côté. Si la jolie Sœur Melvine ressentit un pincement vexé face à cette torpeur, elle ne le laissa pas paraître.

— Tu sais, ce n'est pas si mal que ça, dit cette dernière en lui lançant un clin d’œil. Vu l'état de nos robes, on ne nous laissera jamais déambuler à travers l'abbaye, dedans comme dehors. Je ne serais pas étonnée que l'on décide d'annuler nos tâches, le temps de nous laver. Ma chère Bronwen, grâce à cet incident, toi et moi avons une belle journée de congé devant nous !

Eleonara jugea ce raisonnement un peu tiré par les cheveux, mais ce fut exactement ce qui arriva. Après les avoir traitées d'incorrigibles petites nigaudes, Sœur Naimée les chassa dans leurs chambres pour se rendre présentables, les dispensant ainsi du récurage de la grande halle.

Les deux novices passèrent une heure à gratter la couche de boue séchée sur leurs vêtements et leurs chaussons. En robe de nuit, elles firent tremper leurs tuniques et les frottèrent longuement avec un savon à l'huile d'olive, avant de les fouler aux pieds. Une fois la pluie passée, elles les laissèrent sécher à l'air libre au bord de leurs fenêtres.

 

— N'aimes-tu pas être ici, au Don'hill ? s'enquit soudain la Chouette, occupée à coiffer ses longs cheveux raides sur le lit d'Eleonara.

Cette dernière tiqua. Elle avait bien fait de garder son torchon autour de sa tête, guimpe ou pas guimpe. Pourquoi diable n'avait-elle pas fermé la porte à clef en entrant dans sa cellule ? Melvine la suivait comme un toutou et maintenant, cette fouineuse se coiffait sur son lit. Son lit !

Cette humaine envahissait son espace personnel. Pourvu qu'elle ne touchât pas à son coussin ; le flacon de l'alchimiste y dormait encore.

L’intruse ne semblait pourtant héberger aucune intention de mettre la chambre sens dessus dessous. Les mains jointes, l'échine allongée, elle se satisfaisait d'occuper le moins de place possible sur le matelas.

— Le Don'hill te déplaît ? appuya l'Einhendrienne, guettant une réaction.

— Non. C'est bien, ici.

Eleonara disait la vérité. Il lui arrivait parfois de ne plus songer aux Taberné, à croire que l'air frais de la mer l'avait purifiée corps et âme. Mis à part les railleries du clan d'Agnieszka, la routine n'autorisait aucune mauvaise surprise, et, toujours active, il n'y avait pas de place pour l’angoisse. De plus, l'elfe avait cessé de ressembler à un poisson aux arêtes saillantes. Les angles de ses clavicules et de ses hanches s'étaient poncés ; sa plaie à l'épaule et celle à sa main avaient cicatrisé ; ses joues s'étaient comblées ; sa robe ne traînait plus par terre. De squelettique à svelte, une vraie métamorphose.

La face blanche de la Chouette avait recouvré de la couleur. Eleonara s'appuya contre un mur. Combien de temps faudrait-il à l'envahisseuse pour abandonner son territoire ? Comme les pommettes de Sœur Melvine ne cessaient de gonfler et ses yeux de rétrécir, l'incertitude commença à la gagner. Qu'avait-elle à sourire comme ça, celle-là ?

— Quoi ? lâcha Eleonara d'un ton bourru.

— Ce sont les premiers mots que je t'entends dire, chuchota l'Einhendrienne, les pupilles scintillantes. Je sais ce que tu es, Bronwen.

L'elfe écarquilla les yeux et demeura en apnée. Les poils de ses bras s'étaient hérissés. Un mot de travers et le chaos éclaterait.

Alors, Melvine inspira et parla.

— Tu es timide.

S'étant attendue à la pire des révélations, Eleonara libéra le plus long soupir de son existence.

Pour sa part, la Chouette continua à sourire, radieuse. Elle garda son sourire durant le restant de la journée et même jusqu'au soir, après le souper.

 

 

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Isapass
Posté le 24/01/2020
J'ai fait une petite pause pour cause de BL (et aussi un peu de travail, quand même) mais je suis toujours là, et je continue à suivre les aventures d'Eléonara avec toujours autant de plaisir. Je ne le dirais jamais assez : j'adore ta plume ! Et tes univers !
Je crois que j'ai capté quelque chose : j'avais déjà tiqué lors du passage avec les braconniers, mais là, la traversée du bosquet m'a donné la confirmation. Il se passe un truc bizarre à chaque fois qu'Elé se trouve dans une forêt. Déjà quand elle s'échappe du Saint Cellier avec Amazzard, il me semble qu'elle est prise de vertiges et qu'elle entend des voix. J'ai vu juste ? Si c'est le cas, c'est très bien fait, puisque je n'ai capté que la troisième fois ! Ça m'intrigue à fond ! Je sens que c'est complètement magique, une sorte de réminiscence des elfes morts à Hêtrefoux.
Sœur Melvine est immédiatement attachante ! (au contraire d'Agnieska qui mériterait quelques gifles). J'espère qu'elle fera partie de ces humains qui gagnent un peu l'indulgence d'Elé, comme Agnan :) Elle n'ira probablement pas jusqu'à lui faire assez confiance pour lui dévoiler quoi que ce soit (et elle n'a peut-être pas tort), mais peut-être que ça égaiera un peu son séjour au Don'hill.
Celui-ci est parti pour durer, je pense, vu tous les détails que tu nous donnes sur la vie quotidienne. En même temps, il y a tellement de choses intéressantes que ce serait dommage d'en partir si tôt !
J'aimerais juste voir les deux nordistes : ils me manquent !
Je reviens vite !
Jowie
Posté le 24/01/2020
Isa, tu lis super vite ! Je pense que tu as officiellement dépassé la moitié de l'histoire !
Pas de soucis, c'est bien normal de prendre du temps pour ses BLs et son IRL !
Je suis vraiment touchée que ce que mes histoires et mes personnages te plaisent autant, c'est tellement encourageant ! Merci pour ta fidèlité de fer; toi qui me lis depuis le Bal aveugle déjà !
Oooooh bien joué, pour les forêts ! Chapeau, tu es la première personne a avoir fait le lien ! C'est juste, je voulais que ce soit subtil. Pour la forêt près de Garlickham, elle n'entend pas de voix (à part celle du charretier qui vient pour Amazzard), mais la forêt l'impressionne beaucoup, et elle la personnifie beaucoup dans ses descriptions, comme si elle avait une présence particulière.
Vouiii, Melvine est une autre humaine cool ! Ravie que tu la trouves attachante parce qu'on va la suivre longtemps, tout comme Sebasha et les Nordiques d'ailleurs (on va bientôt les revoir, ne t'inquiète pas ;) ) Difficile à dire comment Melvine réagirait si Eleonara lui montrait ses oreilles mais je pense qu'un infarctus serait une bonne estimation xD
Je te souhaite une bonne exploration du Don'hill ! Merci pour tes commentaires !
à toute !
Aliceetlescrayons
Posté le 14/02/2019
Je me sens des tas d'atomes crochus avec Soeur Melvine ^^
Sa dernière réplique est excellente!
Juste une petite remarque : concernant cette phrase : "À une occasion, elle choisit de s'enfoncer dans le bosquet, dont la promesse de sérénité l'attirait", je remplacerais "à une occasion" par une autre expression du genre "cette fois-là" ou "ce soir-là".<br />En effet, "à une occasion" m'a donnée une impression de retour en arrière par rapport au fil de ton récit. Lorsque, deux paragraphes plus loin, tu enchaines sur "Une heure s'égrena jusqu'à ce qu'elle rencontrât la frontière du domaine", j'ai du remonter dans le texte pour me resituer le moment où se passait l'action.
Voilà! ^^
Jowie
Posté le 14/02/2019
Re-salut :D
Contente que tu apprécies Melvine ! Comme tu t'en doutes sûrement, Eleonara va la croiser très très souvent et elle lui apportera pas mal de renseignements.
Merci pour ta remarque à propos de la formule "à une occasion", c'est vrai qu'elle porte à confusion et en plus, elle ne sert à rien xD Je l'ai enlevée.
Merci pour suivre mon histoire, j'espère que la suite te plaira !
à tout bientôt,
Jowie
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