La chasse

Par Pouiny

Arrivés au refuge au commencement de la nuit, le loup dominant et le jeune ours étaient attendus de pied ferme. Mooie trottina jusqu'au loup noir et le questionna silencieusement sur Berin. Le montrant d'un léger mouvement de tête, il indiqua sa présence pour la chasse. Les chasseurs n'eut qu'un infime mouvement de vibrisse pour toute réponse. Les choix du dominant n'étaient pas discutables. La jeune louve, en revanche, était moins docile.

« Mais, mon loup, les autres louveteaux ne sont pas…

– Ils le seront bientôt. Mais il est plus capital de dresser Berin que nos autres petits.

– Tu crées une différence entre lui et les autres, Svär.

– Il a déjà son nom, contrairement aux autres, il est déjà différent. La meute n’a qu’à considérer Berin comme plus âgé que ses compagnons. »

Mooie sembla rester hésitante. Le loup noir lui lécha gentiment l'oreille.

« Nous aurons beaucoup de travail avec lui. Il faut pouvoir lui donner le plus possible de notre attention avant qu'un autre accident se déclenche. Il sera déjà bien assez complexe de chasser avec lui, et la meute a faim. Mooie…

– Dans ce cas, laisse-moi l'éduquer. »

Svär eut un geste d'assentiment. La louve grise s'approcha de Berin doucement : il semblait comme perdu, regardant les loups avec un regard indéchiffrable. Elle lui mordilla l'oreille avec tendresse.

« Pour cette nuit, reste bien derrière moi et observe bien tout ce que nous faisons. D'accord, Berin ? »

Les chasseurs s'enfuirent en trottinant dans la nuit. Bientôt il devint difficile pour Berin de les observer dans la nuit ; telles des ombres leurs déplacements se fondaient dans leur environnement. Mooie, qui leur avait laissé un peu d'avance, commença elle aussi à se déplacer rapidement, sensiblement de la même manière que les autres. Le jeune ours, comparé à leur agilité et leur vitesse, paraissait balourd. Pour autant la louve grise fut plutôt étonnée de ses performances. Épousant les traces de sa meneuse avec le plus de fidélité possible, sa vitesse n'avait rien à envier aux louveteaux. Il comprenait presque instinctivement le sens du vent et l'utilité d'être orienté face à lui. Comme un chasseur né, pensa la jeune louve. Fermant doucement ses yeux, il ne sembla que s'appuyer sur ses autres sens. Mooie l'interrogea tout en veillant à ne pas perdre le groupe.

« Sais-tu combien nous sommes ?

– Quatorze.

– Les connais-tu ?

– Pas vraiment, avoua l'ours.

– Connaître les aptitudes de chacun permet de mieux appréhender la chasse et nos capacités. Tâche de bien observer chacun des chasseurs, même les plus jeunes. Tu as tout à apprendre, même des plus inexpérimentés.

– Où allons-nous ?

– La meute a repéré un élan seul aux abords de la frontière. Ce n'est pas à côté, mais ce n'est pas une occasion à manquer.

– Un élan ?

– Tu verras bien sur place, annonça Mooie en accélérant le pas. »

La formation de la meute était assez espacée. Une sorte de ligne pouvait s'en dégager. Deux loups pisteurs, en éclaireur, rapides et discrets, filaient comme des ombres pour montrer le chemin aux autres. Suivaient sans un bruit Svär et d'autres loups plus ou moins de sa carrure. Surtout des mâles, ils étaient là pour l'attaque. Svär, le plus grand, était au centre ; de ses deux côtés se formait un petit groupe de loups pour pouvoir encercler leur cible. Mooie et Berin étaient à l'arrière, avec non loin de leur position des loups plus jeunes, moins expérimentés.

– Mirga ne fait donc pas partie des chasseurs ? s'étonna Berin.

– La souris ? »

Un jeune loup au poil sombre jappa, comme une moquerie. Berin releva le mépris qui semblait s'être élevé de sa remarque.

– Pourquoi l'appelles-tu ainsi ?

– Parce que c'est son nom, Berin, lui expliqua Mooie. Mirga s'est fait remarquer par son incroyable petite taille et son manque de force évident. Ainsi elle ne chasse jamais avec le groupe des chasseurs. En revanche ses compétences de compréhension du territoire et sa vivacité la rendent exceptionnelle pour tout ce qui est de son rôle de guetteuse.

– Un véritable renard des neiges fit remarquer une jeune louve au poil gris-brun. À croire que ce n'est pas un vrai loup. »

Mooie lui jeta un regard noir de ses yeux cristal. Plus aucun loup ne communiqua alors. Berin observa alors plus attentivement pour retenir, comme lui avait demandé Mooie, toutes les caractéristiques de ses compagnons.

La louve au pelage gris-brun se prénommait Schora. Son entrée parmi les chasseurs était d'à peine avant le début de l'hiver. Sans doute la moins rapide d'entre tous, car même Berin pouvait la doubler dans sa course, elle semblait en revanche d'une constitution solide et était plus grande même que Mooie et que la plupart des jeunes loups. Ses crocs acérés faisaient d'elle une excellente tueuse. Le loup au pelage sombre qui avait répondu en premier à la question de Berin était Shäim. À l'exact opposé de Schora, il semblait d'une agilité à toute épreuve malgré sa taille relativement petite pour un loup mâle. Deux autres jeunes loups étaient plus à l'extérieur ; se ressemblant à s'y méprendre, tous deux du même poil gris, leur force semblaient équivalente. Räegen et Snäew étaient deux loups sensiblement plus âgés que leurs deux autres compagnons. Sans être des loups accomplis, leur expérience du terrain et l'habitude de la course se ressentaient grandement dans leur capacité à économiser l'énergie. Des pas parfaitement maîtrisés, un regard froid et calme, digne, rien ne transparaissait de leur attitude, parfaitement concentrée sur leur tâche à faire. Mooie, voyant l'observation attentive de Berin envers ses camarades, indiqua :

« On ne dirait pas ainsi, mais Räegen est un loup qui ne tient jamais en place.

– Ah bon ?

– Il en fait toujours trop. Il prend souvent beaucoup de risque et a souvent subi des altercations avec les autres membres de la meute. Les caractéristiques physiques ne sont rien, Berin. Ce qui rend chaque loup unique est avant tout sa façon de se comporter. Un bon chef de groupe doit savoir jouer avec l'alchimie de chacun des membres de sa meute. En cela, Svär est un excellent chef. S’il avait décidé de mettre Räegen à l'avant, nous aurions pu perdre du temps avec des proies inutiles. De plus, il l'a mis proche de son frère, Snäew qui lui est d'un caractère beaucoup plus froid et autoritaire. Ainsi son frère ne risque pas de tenter d'autres proies. »

La vitesse de la meute se diminua alors. Les loups de première ligne avaient remarqué leur cible. Au centre de la formation, les ordres silencieux du meneur étaient plus clairs. Il fallait perdre le moins de temps possible.

La cible était un élan mâle, dormant d'un seul œil au milieu de la nuit. Tentant d'être caché au milieu d'arbres sombres et épais, il était particulièrement grand. Il était seul, migrant sans doute vers son terrain d'hiver. Sa taille, une fois sur ses pattes, devait être équivalente à deux loups l'un sur l'autre. Svär ordonna à ses loups d'encercler la bête et de se rapprocher de lui le plus discrètement possible ; le tout était d'attaquer au cou avant que celle-ci tente une attaque. Schora fut donc demandé avec les loups qui seraient en première ligne, derrière la bête. C'était une des positions les plus dangereuses le loup ; un coup de ses pattes pouvait être fatal. Chaque loup avait une position bien précise ou il pouvait être assez proche tout en n’étant pas facilement repérable. Mooie et Berin, furent placés au plus loin devant la bête, pour faciliter l'observation de l'opération. Berin eut un sursaut de frayeur en apercevant la taille de la proie. Elle était le plus gros animal que le jeune ours n'avait jamais vu. Celui-ci fut presque horrifié à la vue de ces étranges ornements mortels que l'étrange bête avait sur le crâne. Ceux-ci faisaient à eux seuls la longueur d'un loup. Mooie, amusée, eut un coup de langue protecteur.

« Ne t'inquiète pas, Berin, tu n'as rien à craindre. Aucun mal ne te sera fait.

– Ce n'est pas une proie trop dangereuse ? murmura l'ours, inquiet.

– Ce n'est pas une des proies les plus faciles. Ne te risque jamais à l'attaquer seul, Berin. Cet animal n'est pas très intelligent, mais il est sûr de sa force, et tient à cœur à sa survie. Nous pouvons le tuer en groupe, mais il est quasiment impossible d'espérer venir à bout d'un animal aussi gros si nous ne sommes pas assez nombreux. Si tu te retrouves seul un jour face à un animal de cette taille, fuis, appelle-nous et nous viendrons t'aider. »

Berin eut un léger mouvement de tête. Attentif, il essayait de deviner où se trouvaient les autres loups, mais même en connaissant leur odeur il lui était compliqué de savoir où ils se trouvaient.

« Le vent joue tout sur nos odeurs. Il faut tenter de ne jamais être dos au vent, le plus possible de face si notre cible se trouve devant nous. Ces créatures sont très craintives et peuvent fuir rien qu'à une odeur d'un loup, même ancienne. »

Les yeux grands écarquillés, à l’affût du moindre bruit, il lui était impossible de détecter le moindre son. L'attaque semblait parfaite. Rien de suspect ne semblait déchirer la nuit. Puis, d'un bruit infime, il entendit un bond de loup. D'un bond parfaitement maîtrisé, Schora tua le silence des étoiles en mordant la gorge de l'animal. Celui-ci, d'un bond, se redressa en un cri de souffrance. La chasse avait commencé.

Mooie se tint prête à l'attaque. Il était impossible de savoir par où la bête allait fuir ; le tout était de l'encercler et de ne pas rester immobile. Se sentant pris dans l'étau de la forêt, l'élan secoua la tête avec violence pour faire lâcher prise la jeune louve. Celle-ci se prit un grand coup de bois et fut envoyée de l'autre côté. Les loups postés derrière Schora se jetèrent sur ses sabots. La jeune louve ne se releva pas, inconsciente. La bête paniquée s'enfuit vers l'est, là où se trouvait Svär. Mauvais choix ; les deux loups gris se jetèrent sur son flanc gauche. Brusquement la bête fit un écart et se jeta vers Mooie avec un hurlement de colère et de peur. En un signe, la jeune louve ordonna au jeune ours de s'enfuir. D'un immense bond, elle esquiva la charge de l'animal et frôla sa gorge sanguinolente, cible parmi la cible.

Svär ordonna à tous ses loups de se regrouper. La bête semblait perdre vigueur a vue d'oeil. Pour autant il semblait trop dangereux à ses yeux de risquer une nouvelle attaque. Pour autant, Berin, tout autant en panique que la proie, ne put pas comprendre où il fallait se rendre. Manquant sans doute de temps, de vitesse, de coordination, il finit par se retrouver cible de la colère de sa propre proie. Les bois en avant, le but de la bête ne semblait plus être se venger que de pouvoir survivre. Peut-être avait-il conscience que sa mort était désormais plus qu'inévitable. S'étant séparé de Mooie sous ses ordres, Berin se retrouvait isolé, face à un élan déchaîné. Mooie eut comme un aboiement de frayeur. L'ours se figea de terreur, incapable de savoir comment réagir. Svär voyait déjà l'ourson se faire piétiner.

« Berin, sauve-toi ! »

C'était Räegen, qui, d'un cri, s'était séparé du groupe. L'élan sembla comme ralentir, comme pour analyser l'information sonore qui venait de lui parvenir. Le jeune ours, paralysé, ne saisit pas sa chance d’esquiver. Alors que la collision semblait inévitable, Berin sentit en lui couler une colère qu'il avait ressentie peu avant avec Svär. Il refusait de mourir ainsi. Surmontant sa peur, il sembla comme sauter au dernier moment. Le loup noir eut un mouvement d'effroi d'apercevoir le jeune ours bondir avec un grondement comme de colère sur l'animal en furie. Il s'accrocha comme miraculeusement à l'épaule de l'animal et mordit de toute ses forces. Le cri de souffrance de l'animal déchira l'air. Il tenta de s'ébrouer, de caracoler pour faire lâcher cette bête qui le tuait, mais Berin planta ses griffes dans la chair tendre de sa proie. Les rapports de force furent comme radicalement inversés. Pour autant, trop jeune, pas assez grand, le jeune ours se rendit vite compte de son incapacité à tuer cette bête dix fois plus grande que lui. Il sentait sa force s'amenuiser au fur et à mesure que la bête s'agitait. Alors que Räegen allait bondir sur leur proie, Svär s'interposa.

– Nous ne pouvons pas approcher.

– Notre Loup, grogna son frère Snäew, le petit va mourir.

– Il est impossible de nous approcher d'une bête aussi vigoureuse. »

Raëgen tenta d'esquiver son meneur, sans grand succès. Les yeux d'or du meneur fixaient la scène, cherchaient un point faible. Quand il sembla trouver, il disparut.

De son côté, Berin ne menait pas large. Incapable de lâcher sans risquer de mourir écrasé, incapable de tuer son ennemi, il ne pouvait que se cramponner, les pattes et la gueule couverte du sang de l'animal, en espérant ne pas lâcher. L'élan lui, sentait sa fin arriver. Mais sans faiblir, il continuait à courir en espérant qu'au moins la douleur cesse. Sentant ses forces diminuer à mesure que son sang s'échappait, il n'espérait plus grand-chose de ses derniers instants. D'un regard paniqué il vit alors la mort aux yeux jaunes sauter sur lui. Alors que ses crocs, en un éclair de douleur, finissaient de détruire sa vie, ses cris s'arrêtèrent, et comme une masse, ne put retenir son corps de tomber et ses paupières de se fermer.

 

Même après le secours inespéré du loup noir, Berin faillit mourir étouffé par la masse de l'animal. Mooie souleva le cou ensanglanté de l'animal mort et trouva le jeune ours inconscient, les babines couvertes d'hémoglobine, les griffes presque brisées par la force de la viande dans laquelle elles s'étaient plantées. Cette nuit fut sa première proie. Par respect pour une action aussi courageuse que dangereuse, après que les dominants aient pris la part de la bête, plusieurs jeunes loups et même certains chasseurs expérimentés laissèrent une part appréciable pour le jeune ours. Sous le coup de la fierté et de l'épuisement, Berin en oublia presque sa jeune amie Volven. Ils revinrent au refuge peu avant le lever du soleil, où d'un regard Svär autorisa le jeune ours à se reposer avant son rendez-vous de l'aube. Néanmoins, Berin jugea sans doute qu'il y avait mieux à faire. Voulant retrouver Mirga et Volven, il traversa le refuge au pas de course.

« Hé, Berin ! »

Celui-ci se retourna. Les deux frères loups se dirigeait vers lui.

« Nous voulions te féliciter pour ta première chasse. Tu t'es quand même bien débrouillé, déclara Räegen.

– J'ai failli me faire tuer, souligna Berin.

– Nos premières chasses non plus n'avaient pas été concluantes, assura Snäew. Et tu as un talent sûr. Bien plus sur que celui de cette andouille.

– Je ne te permets pas ! »

D'un air faussement fâché, le loup gris commença à mordiller l'oreille de son compagnon. Se sentant plus léger de les voir insouciants, Berin demanda.

« Comment va Schora ?

– Elle est avec les Anciens, annonça Snäew. Elle est blessée, mais sa vie n'est pas en danger. D'ici une lune elle sera réhabilitée à chasser.

– La chasse est une activité dangereuse, constata Berin d'une voix blanche.

– Ah, ça, pour sûr ! Il suffit de voir l'état d'Äanstrij pour s'en assurer ! s'exclama Räegen avec légèreté. Il paraitrait qu'il était le plus grand guerrier de son temps. Certains même disent qu'il aurait connu l'avènement du Temps des Loups.

– Räegen, tu l'admires beaucoup trop, fit remarquer son frère.

– Dites... Auriez-vous une idée d'ou pourrait se trouver Volven ?

– Qui ça ? »

Comprenant soudainement de qui il s'agissait, les regards des deux loups s'assombrirent. Le plus expansif des deux, Räegen, s'exprima en premier.

« C'était très noble de ta part de te placer entre elle et Notre Loup quand celui-ci à annoncé sa sentence…

– Mirga a tout raconté à la meute, ajouta Snäew.

– J'admire beaucoup. Ce n'est pas facile de se mettre en travers des décisions de Notre Loup quand celui-ci les a prises. Ceux qui y arrivent sont d'une grande force. J'apprécie beaucoup ce que tu as fait et ne te tiens pas rigueur de l'accident.

– Mais il faut que tu saches… Tu n'as pas que des amis dans la meute. Beaucoup pensent que c'était volontaire de ta part et que tu as voulu la tuer. Surtout parmi les Anciens.

– Sauf Äanstrij ! s'exclama Räegen. Il t'a défendu corps et âme. Certains voulaient demander ta mort à Notre Loup. Nous ne sommes pas d'accord, nous avons pu constater de ta force et j'attends.

Beaucoup de toi dans nos prochaines chasses !

– Blinde est avec Äanstrij et Mirga. Elle n'est pas encore complètement consciente. Tu sais... Au moindre problème, appelle-nous. Nous n'hésiterons pas à t'aider. »

Sans un son, Berin acquiesça avec un air inexpressif et parti en direction des anciens. Il avait peur de demander pourquoi l'avaient-ils appelé ainsi. Avec un morceau de la viande qu'il avait pu récupérer, il espérait qu'elle l'accepterait.

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Nora Malorie
Posté le 17/04/2021
J'aimerais beaucoup parvenir à écrire des scènes de combat aussi rythmées que les tiennes ! Encore un très bon chapitre, je ne me lasse pas de suivre l'initiation de Berin. Je ne sais si cela viendra plus tard, mais peut-être que l'on voudrait en savoir plus sur la forêt dans laquelle la meute se trouve, et aussi de quoi elle est composée. On distingue le repère des loups, la clairière, la rivière, mais peut-être qu'une jolie carte permettrait de mieux visualiser les lieux. Je ne sais pas, par contre, si c'est possible de publier des images ici.
Pouiny
Posté le 18/04/2021
Je ne crois pas que c'est possible de publier des images :/ et j'avoue que je ne suis pas le meilleur pour faire des cartes ! Néanmoins, je retiens l'idée. Merci !
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