La bonne parole

   Je pourrais passer ma journée à traîner au lit pour repenser à ce moment. Ses grands yeux bleus si près, la caresse de son souffle, sa main posée sur la mienne… Je revois le film en boucle dans la tête, en supprimant l’arrivée de Clara. L’oreiller serré contre ma poitrine, j’imagine qu’il s’agit de Simon. Les ailes de papillons battent un peu plus fort dans mon ventre.

Les rayons du soleil transpercent les volets en bois de ma chambre, preuve que l’heure de midi approche. À regret, je m’échappe de la chaleur de ma couette. Une odeur de rôti me cueille dans le couloir. Ma mère s’active déjà dans la cuisine avec l’aide de mon père. Il écosse consciencieusement les petits pois en faisant attention de ne pas en laisser rouler un en dehors de l’assiette.

— J’allais venir te lever… vu l’heure… tu veux quand même un petit déjeuner ?

— Je vais plutôt prendre une douche…

— On n’a pas eu le temps de discuter hier, tu nous raconteras ta soirée.

Pas un sourire, l’œil glacial… elle enclenche le mode interrogatoire. Je cache mon souvenir de Simon, très loin dans mon esprit. Je ne veux pas qu’elle se doute qu’un peu de bonheur s’est glissé dans ma vie. Sous le jet d’eau chaude, j’essaie de me détendre. Je ne sais pas lui mentir. Ils possèdent la même couleur d’yeux, mais la ressemblance s’arrête ici. Le bleu de ma mère rappelle celui des ours polaires tandis que celui de Simon se confond avec la douceur d’un ciel d’été. Je pourrais presque y respirer le parfum des fleurs, y entendre le rire des oiseaux en bord de mer… Je me presse de le revoir lundi. J’appréhende aussi. Comment me comporter ? L’image de Clara surgit au milieu de mes angoisses naissantes. Sa dernière phrase résonne encore dans ma tête.

« Elle est dégueu ».

Un mélange d’insultes et de menaces. J’aviserai en temps voulu. Pour l’instant, le plus important reste d’esquiver les questions de ma mère. J’attrape ma tenue du week-end qui se compose d’un tee-shirt sans forme et d’un pantalon de survêtement. Le confort avant tout.

Installés autour de la table de la cuisine, mes parents n’attendent plus que moi. Rôti, petits pois et un peu de jus de viande. Un de mes repas préférés. Ma mère pique sa fourchette dans son assiette tout en me fixant. Ses lèvres fines s’étirent en un sourire qui fait recroqueviller mes doigts de pieds.

— Alors… tu nous racontes ?

— C’était cool.

Elle laisse un silence pesant s’installer pour m’obliger à le combler. Mon père me regarde, complètement figé. Seules ses paupières clignent à intervalles réguliers. Il ne m’aidera pas. J’avale ma bouchée et continue mon récit, en espérant passer à travers les gouttes.

— Y’avait du coca, des chips, de la musique… une fête quoi. Rien de spécial.

— Et personne n’a mangé de ma quiche ? Tu l’as bien donné à Clara ?

Ne pas la vexer… ne pas la vexer… Elle déteste le gâchis.

— Bien sûr, mais les gens n’avaient pas très faim et…

— … j’ai dû la jeter. Un plat comme ça qui traîne toute une soirée… tu sais à quel point je ne supporte pas de gaspiller de la nourriture.

— Je t’avais dit qu’une bouteille de soda ferait l’affaire.

— Et qui d’autres étaient présents ?

— Que des gens de ma classe. C’était plutôt sympa de les voir en dehors de l’école.

— Et ce garçon ?

Des sueurs froides coulent le long de mon dos.

— Qui ?

— Ce garçon qui était en bas de la maison. Vous aviez l’air de bien vous connaître.

Je prends le temps de bien mastiquer pour préparer ma réponse.

— Ah ouais. On est à côté en classe. C’est la prof qui nous a placés. Et comme il n’habite pas loin, on fait souvent la route ensemble.

— Tu connais la règle Florine. Je veux te l’entendre dire.

Ma gorge se serre. Les mots peinent à sortir. J’avale un peu d’eau pour les aider.

— Pas de garçon avant les études supérieures.

— Ton père et moi sommes d’accord sur le fait que tu es trop jeune, beaucoup trop jeune pour t’intéresser aux histoires de cœur. N’est-ce pas Bertrand ?

La bouche pleine, mon père hoche la tête avec conviction.

— J’ai compris maman. Pas de souci.

— Parfait. En tout cas, le papa de Clara m’a fait bonne impression. Peut-être un peu trop permissif… Je suis surprise que sa femme ne soit pas venue me saluer.

— En même temps, tu as demandé à parler à son père, pas à sa mère. Et puis de toute façon, ils ne sont plus ensemble.

Un éclat furtif passe dans les yeux de ma mère. Elle détourne rapidement le regard pour le cacher. La suite du repas se déroule calmement. Elle lance même quelques plaisanteries à mon père qui se force à rire. Les voir roucouler me donne envie de vomir. Je ne sais pas pourquoi ils s’obstinent à rester ensemble. Toute mon enfance, j’ai imaginé qu’ils se séparaient, en me demandant avec lequel d’entre eux, je voudrais vivre.

Elle planifie tout, organise chaque chose. Elle m’a créé une case qui ne me correspond pas, mais au moins cette place existe pour moi. Lui ne vibre que pour son travail. Je pourrais goûter à la liberté, sans aucune limite. Finalement, cette autonomie absolue me fait peur. Ma vie, je la rêve sans eux.

— Tu n’oublies pas, cet après-midi nous avons rendez-vous.

Elle soupire devant mon expression de visage.

— J’ai dégoté l’adresse d’un magnétiseur. Ça nous fera à tous beaucoup de bien de le consulter. On part dans une heure.

Encore un de ces mecs farfelus dont ma mère raffole. Je ne compte plus le nombre de voyants, sourciers, nettoyeurs d’ondes qui ont défilé dans ma vie. De petits monticules de sel s’érigent aux quatre coins de notre appartement pour chasser les démons. Un rideau posé sur la porte stoppe les fuites d’énergie positive… Une crassula trône sur la table du salon pour attirer la chance et l’argent dans notre foyer. Après l’annonce de la non-promotion de mon père, une deuxième plante grasse a été installée sur le guéridon de l’entrée.

Quelques pages de roman avalées au fond de mon lit et ma mère m’appelle déjà. Un coup d’œil sur ma tenue… elle va râler, mais je n’ai plus le temps de me changer.

— Flo ! Tu aurais pu faire un effort !

Pas loupé. Je la connais par cœur. Je grommelle des excuses et m’engouffre dans la voiture, mon bouquin sous le bras. Lire pendant que mon père conduit me retourne rapidement l’estomac. Mes petits pois dansent dangereusement et menacent de vouloir prendre l’air. La fenêtre ouverte, je respire profondément pour laisser partir ce mal au ventre. Les virages se succèdent au même rythme que l’état de la route se détériore.

Arrivée à bon port, je reste quelques instants, appuyée contre la portière. Ma mère enchaîne les reproches sur la manière de conduire de mon père. Je ne supporte pas de l’entendre se faire gronder comme un enfant et me dépêche de commencer à marcher pour mettre fin à la dispute. Au bout de l’allée, une petite maison nous attend. Un chien vient à notre rencontre pour renifler nos chaussures et nous croisons quelques poules qui caquètent joyeusement.

Un panneau sur la porte d’entrée nous indique de patienter dans la première pièce à droite. Ma mère m’avait prévenu que le magnétiseur possédait une notoriété locale… je ne pensais pas que ça serait à ce point. La salle est bondée. Toutes les générations se côtoient ici. Les épreuves de la vie ont marqué les visages, courbé les échines. Une fille à peine plus âgée que moi claque bruyamment les bulles de son chewing-gum. Elle ignore les regards agacés de son voisin. La chaleur ambiante m’incite à rester dans le couloir, mais ma mère me tient fermement le bras et m’oblige à m’asseoir à côté d’elle. Le tic tac de l’horloge murale me tape sur les nerfs et m’empêche de lire. J’abandonne et referme sagement mon roman. Le nez en l’air, mon esprit essaie de fuguer par l’une des nombreuses fissures du plafond.

Une claque dans le dos me réveille. Encore un de ces moments de néant. Comme si j’avais appuyé sur le bouton off de ma conscience. Mes genoux grimacent au moment de me mettre debout. C’est notre tour.

La pièce de consultation est petite. Une chaise pour chacun de mes parents, un canapé pour moi et un bureau derrière lequel un homme dégarni attend que nous nous installions. La fenêtre ouverte donne sur l’arrière de la maison. Des chats dorment à l’ombre des arbres. Des poules se promènent le bec à l’affût et la mare vibre des croassements de ses habitants. Je préfère regarder dehors que d’écouter ma mère. Elle raconte toujours la même chose. Une histoire d’ondes négatives et de malchance qui la poursuit.

— N’est-ce pas Florine ?

Mince. Elle pince la bouche pendant que je m’enfonce dans le canapé. J’essaie de m’en sortir avec un sourire forcé. Raté.

— Vous voyez ? C’est exactement ce que je vous disais. Florine a un gros souci d’attention et je ne sais plus quoi faire. Elle commence même à nous répondre.

Peut-être parce que t’es insupportable ? Que tu ne m’écoutes jamais ? Que j’étouffe avec toi ? J’espère que le magnétiseur ne lit pas dans les pensées… Je n’aime pas le voir se rapprocher de moi. Il s’assoit tout près et prend ma main entre les siennes. Il a l’air gentil, mais je me méfie.

— Alors… dis-moi tout. Tu as une relation compliquée avec tes parents ?

Il croit vraiment que je vais me confier à lui, avec eux à moins d’un mètre ? Mon père fixe ses chaussures. Il se doute qu’après moi, ça sera son tour. Ma mère pince tellement la bouche, que ses lèvres en deviennent blanches. Je vois qu’une solution pour m’en sortir. Jouer l’idiote.

— Euh… je ne sais pas de quoi vous me parlez.

Il resserre un peu plus fort l’étreinte de ma main, sa voix gagne en autorité.

— Florine. Tu vas respirer doucement, je vais lire en toi pour trouver le problème. Décroise les jambes et les bras. J’ai besoin que tu sois complètement ouverte.

Il me fait flipper. Je ne sais pas s’il possède de telles capacités, mais dans le doute… je croise les doigts de pieds. Hors de question qu’il extirpe quoique ce soit de mes pensées.

— Ferme les yeux, comme moi. Je vais me connecter.

Pendant de longues minutes, nous restons ainsi. Il respire parfois un peu plus vite, parfois un peu moins. Enfin, il lâche ma main et repart s’asseoir derrière son bureau. Il farfouille dans son tiroir et en sort une image d’un barbu avec une auréole.

— Ça protégera votre fille de sa colère. Qu’elle le porte contre son cœur pendant un mois.

Ma mère chiffonne à peine plus le mouchoir qui reste constamment entre ses doigts. Elle semble soulagée d’avoir enfin la solution au comportement démoniaque de son enfant. Comme prévu, c’est au tour de mon père de passer sur le grill. Semblable un gamin qui se confesse, il explique ne pas avoir de réussite au travail. Les mains coincées entre ses cuisses, les épaules voûtées, il me ferait presque de la peine. Qu’il se débrouille. Il ne me vient jamais en aide.

Le cas de mon père semble plus grave que le mien. Lui devra boire une décoction tous les jours pendant deux mois et prononcer une phrase chaque matin. Le magnétiseur lui certifie que grâce à ce rituel, l’argent coulera à flot sous peu de temps. Ma mère lâche son mouchoir et pose deux billets sur le bureau. En regagnant la voiture, mes parents se tiennent la main. Je sais que le reste du week-end se déroulera bien.

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PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 03/05/2021
Coucou Coco !
Pour ce chapitre, j'ai noté qu'il y avait des éléments intéressants qui permettent de caractériser les parents de Florine et surtout sa mère ! En revanche, avec le recul que j'ai en ayant lu la suite, j'ai un peu de mal à voir ce qu'il apporte à l'histoire elle-même. Je me dis que la partie du magnétiseur pourrait être réduite, voire supprimer, ou bien au contraire que l'événement soit récurrent, mais je ne pense que ça ait autant d'importance que cela.
C'est juste que par rapport au chapitre précédent qui m'a beaucoup touché, je trouve que celui-ci tombe un peu à plat.
(Je viens de vérifier mes notes pour le chapitre suivant et je l'ai trouvé bouleversant, du coup, c'est peut-être aussi bien d'avoir une pause entre deux chapitres forts) Je ne sais pas si ce commentaire t'aide en quoi que ce soit, je suis trop indécise 😅
Cherry
Posté le 15/01/2021
Hey, toujours aussi sympa de suivre les aventures de Flo.
Bon, rien de nouveau, j'ai toujours autant envie de baffer la mère de Flo. C'est elle qui aurait dû se faire examiner ^^ Dommage que le père n'interragisse pas plus avec sa fille... Je croyais qu'il allait intervenir, mais non ! Le désespoir de Flo est très palpable.

Et voici une petite coquille détectée : Semblable un gamin qui se confesse > Semblable à un gamin qui se confesse

A plus !
Cocochoup
Posté le 17/01/2021
Merci pour la coquille, j'irai corriger dès que je rentre chez moi.
Ah ah oui la mère de Flo est grave, j'avoue que même moi je grince des dents quand elle est dans mes scènes d'écriture 😅
Unam
Posté le 30/06/2020
Hello,

Est-ce que le magnétiseur fait l'impasse sur la mère parce c'est un cas désespéré? Florine est toujours aussi attachante. Le père me fait un peu de peine quand même. Mais tout reste crédible.
On apprécie aussi ce petit vent de liberté insufflé par la relation naissante et secrète avec Simon. C'est beau, et drôle (le coup du "barbu avec une auréole", je n'm'en remets pas 😅)
Hâte de lire la suite!
Cocochoup
Posté le 02/07/2020
Coucou Unam,
Oui il faut croire que la mère de Florine est un cas désespéré ! Je crois qu'une image ne suffira pas pour elle 😝
À bientôt pour la suite ❤️
annececile
Posté le 18/06/2020
Un chapitre tres reussi... on s'y croit! Et c'est interessant de noter que le magnetiseur ne se penche pas sur le cas de Madame, juste l'enfant et le mari. Madame aurait pourtant bien droit a une jolie image et un petit mantra pour avoir la patience de vivre avec une famille qui ne la merite pas, non? ;-) Elle va fantasmer sur le medecin pere celibataire, en attendant... Bravo, le ton est toujours tres juste, et on a hate d'avoir la suite!
Cocochoup
Posté le 18/06/2020
Le principe d'apprendre à balayer devant sa porte XD
La maman a dû rater le cours sur comment se remettre en question 😅
Je suis toujours aussi ravie de lire que le ton est juste ❤️ ça me rassure beaucoup !
Merci d'être présente et à bientôt !
Soah
Posté le 17/06/2020
><" je suis tellement septique vis à vis de ce genre de choses ; j'ai même ça en horreur. La pauvre Florine. J'espère que ça va aller entre Simon et Florine ! L'amour triomphe de touuuut !
J'aime toujours cette histoire, immersive et très naturelle ! :>
Cocochoup
Posté le 17/06/2020
L'amour triomphe de tout ? Je peux avoir de l'espoir pour Jens et Na, alors ??
Je suis contente que cette histoire continue de te plaire ❤️. Tu sais comme cet exercice n'est pas aussi évident qu'il n'y paraît 😘
Soah
Posté le 22/06/2020
:'D hahaha, y'a de l'espoir chez tout le monde sauf chez moi voyons !
_julie_
Posté le 17/06/2020
Hey !
Bravo pour ce troisième chapitre tout aussi rythmé et inventif que les précédents ! Je crois que Florine est en train de devenir ma meilleure amie imaginaire ^^ : son caractère est crédible à 100%, et on a tellement de la compassion pour elle :) C'est vraiment une gamine attachante ! Trop hâte de voir comment sa relation avec Simon va évoluer malgré Clara ! Le personnage de la mère est aussi très réussi. Bref félicitations, ton histoire m'a conquise !
Cocochoup
Posté le 17/06/2020
Wouah merci pour ce commentaire qui me boost à fond!
Je suis tellement contente qu'un lien spécial se soit tissé entre Florine et toi❤️
C'était un enjeu important pour moi de rendre ce personnage lisible dans ses doutes, ses espoirs...
Merci pour ta lecture ❤️
_HP_
Posté le 17/06/2020
Coucou !

Oh, pauvre Florine :/ Sa mère est dure franchement :(
J'ai hâte de voir comment ça va se passer entre Simon et Florine ^^ Elle est adorable, comme ça 🤗

• "J’allais venir te lever… vu l’heure… tu veux quand même" → "venir te réveiller", ou "te dire de te lever", peut-être plus ^^
• "Je me presse de le revoir lundi" → peut-être plus "j'ai hâte", non ? 🤔😊
• "Et qui d’autres étaient présents ?" → je crois que c'est au singulier, "qui d'autre était présent" ^^
• "Semblable un gamin qui se confesse, il explique ne pas avoir de réussite" → "semblable à un gamin", non ? ^^
Cocochoup
Posté le 17/06/2020
Tu voudrais pas la même mère ? Hummm je comprend pas XD
Simon revient vite, j'espère que la suite te plaira ❤️
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