La bête

Par Maud14

Ali tentait d’ouvrir ses yeux, assis près du feu qui réchauffait leurs vêtements trempés de la veille. Marco et Manu dormaient toujours, plus habitués sans doute au camping en pleine nature. Les eaux grises du fjord semblaient calmes, apaisés sous leur ciel duveté. Elles coulaient tranquillement entre leurs versants rocailleux et leurs grands arbres verts majestueux. Quelques nuages blanc bas flottaient dans l’air, telle du coton. L’air était plus frais ici qu’à Montréal et le dôme de chaleur semblait être resté plus au Sud. Une fine brume descendait des montagnes vers la surface ondulante du fjord. Un rayon de soleil trouait le tapis de nuage et inondait l’un des versant d’une lumière dorée.

« Bien dormi? », coassa Ali en s’étirant.

« Comme un bébé »

« Le pigeon t’a laissé un peu de place? »

Hyacinthe leva les yeux au ciel et s’installa à côté de lui avant d’accepter le termes de café qu’il lui tendait. Une fine couche de rosée s’était déposée sur les toits des tentes.

« Tu sais où est Alexandre? », demanda-t-elle en faisait une moue de dégout au contact du café froid et âcre sur son palais.

« Il est pas avec toi? »

« non »

Ali s’esclaffa.

« Il doit être parti causer aux animaux et aux plantes »

Derrière eux, le cri d’un écureuil éclata, rejoint par plusieurs autres. Hyacinthe avait lu que le claquement rapide qu’ils utilisaient faisait en sorte de signaler un danger aux autres écureuils des environs. Etaient-ils ce danger?

« On va le chercher? », proposa Ali en se levant. Il épousseta son pantalon et passa les mains dans ses cheveux bruns, les ébouriffants. Hyacinthe remarqua son téléphone posé sur son sac à dos et l’image d’un enfant lui souriant.

« C’est Eliott? », interrogea-t-elle.

Le reporter suivit son regard et son visage s’adoucit.

« Oui, regarde »

Il s’empara de son téléphone et lui tendit. Un petit garçon aux joues roses et à la crinière brune l’observait, un grand sourire aux lèvres.

« Il a tes yeux », commenta-t-elle en contemplant ses iris mordorés et taquins.

« Tu trouves? », s’exclama-t-il. Mais Hyacinthe perçut une pointe de fierté dans son intonation.

Ils s’ébrouèrent pour chasser les dernières vapeurs de sommeil et prirent le petit sentier qui descendait dans la forêt. Ali avait pris la caméra avec eux et ils firent quelques plans sur la route. Au bout d’une vingtaine de minutes de marche, ils déboulèrent sur les hauteurs d’une petite anse du fjord. L’endroit était assez retiré du couloir principal, et, la marée étant basse, le sable s’étendait à perte de vue sous leurs yeux. Seule une sorte de piscine naturelle, creusée dans le sol, semblait offrir un coin d’eau. Quelques oiseaux se prélassaient sur ses bords, sous les quelques rayons de soleil timides du petit matin. L’or de ses effluves conférait au paysage des allures de conte de fées. Ali fut le premier à entreprendre de descendre vers l’anse, mais une branche, sortit de nul part, le stoppa dans son geste. Etourdi, il glissa sur la terre et se retrouva au sol.

« Qu’est-ce… »

C’est alors qu’elle le vit. Le grand ours noir qui humait l’air, à quelques mètres en dessous d’eux. Il se dirigeait vers le coin d’eau, trainant la patte. Il semblait étrangement svelte. Hyacinthe chercha alors Alexandre des yeux, reconnaissant à la branche vivante sa signature, et tomba sur lui de l’autre côté de la anse. Il leur fit signe de se taire et prit l’initiative de les rejoindre. Ali râla doucement dans sa barbe et retint son souffle lorsqu’il vit à son tour le mammifère.

« Ostie d’calîsse comme dirait l’autre », murmura-t-il en activant la caméra.

Sans faire aucun bruit, aussi léger que le vent, l’albatros atterrit près d’eux, les yeux toujours rivés sur l’ours.

« Il est magnifique », souffla Hyacinthe, impressionnée par la taille de la bête.

« Magnifique de loin oui. Je t’avais dit qu’il était parti causer aux animaux », répliqua Ali.

Hyacinthe réprima un sourire.

Alexandre se rapprocha d’elle et lui intima de se baisser parmi les petits arbustes. Elle rejoignit Ali qui était toujours à terre, et, silencieux, ils admirèrent l’ours jouer avec l’eau, chercher des poissons, s’y prélasser bruyamment. Son grognement de satisfaction les fit frissonner. La nature qui s’offrait à eux était tout bonnement incroyable. Puis, le bête releva la tête vers eux et renifla.

« Il nous a repéré ou quoi », lâcha Ali.

« Oui », répondit Alexandre avant de dérouler sa haine silhouette.

« Qu’est-ce que tu fais? », paniqua Hyacinthe.

« Ne t’inquiètes pas »

Il dévala adroitement la pente et se tint immobile sur le sable, à quelques mètres de l’ours. Celui-ci laissa échapper un grondement sonore et pivota tout à fait pour se retrouver en face de lui. Ses pattes s’enfonçaient dans le sable, laissant dans leurs sillons des empruntes bien nettes à mesure qu’il se rapprochait du titan. Hyacinthe agrippa le bras d’Ali et le serra violemment.

« Il sait ce qu’il fait », siffla son ami.

Mais lorsque l’ours se dressa sur ses deux pattes arrières, le reporter attrapa sa main à son tour. Les deux géants se faisaient face en silence, se jaugeant, s’étudiant. Bien que la bête dépassait Alexandre par la taille, on sentait que le combat serait tout de même équitable. Alors que sa silhouette s’était étirée, on voyait désormais distinctement la maigreur évidente et anormale de l’ours. Seuls deux mètres les séparaient. La bête grogna à nouveau, à plusieurs reprises, et Alexandre se contentait de la fixer gravement.

La brume était retombée et s’infiltrait dans l’anse, recouvrant partiellement le sable et les troncs d’arbre la bordant. Soudain, l’animal retomba sur ses pattes avant, jeta un dernier coup d’oeil à Alexandre, le dépassa et s’en alla comme il était venu. Le titan les rejoignit lentement, d’une démarche plus lourde.

« Alors, il t’a raconté sa journée? », s’enquit Ali, un rictus taquin luisant dans les yeux.

« Il est très malade. Comme la plupart de ses semblables. Les ours disparaissent les uns après les autres dans le coin et lui ne fera pas long feu non plus », déclara Alexandre d’une voix solennelle.

« Comment… », commença Hyacinthe.

« Je l’ai senti »

« Quand on va raconter à Marco qu’on a vu un ours… », souffla Ali en suivant les deux autres dans la direction du campement. En effet, lorsqu’ils s’annoncèrent à leurs amis, l’Italien écarquilla les yeux brusquement.

« Vous avez vu un ours noir? Mais… C’est une espèce qui a presque entièrement disparue… C’est incroyable! C’est tout bonnement… extrêmement rare. Vous êtes des privilégiés »

« Je ne me sens pas privilégié de voir un ours sur son lit de mort », répliqua doucement Alexandre avant de se laisser tomber près du feu.

Voyant le visage contrit de Marco, Hyacinthe expliqua:

« Il était rachitique. Tout maigre, il avait l’air d’être mal en point… »

« Malheureusement ce n’est pas étonnant. C’est un peu le quotidien des derniers ours. Avec le changement climatique, la faune et la flore sont impactées et les habitudes sont bousculées. L’ours noir, après s’être fait longtemps traqué, subit aujourd’hui le changement brutal de son environnement. Augmentation de la pêche, augmentation de la température de l’eau, raréfaction des poissons, manque à manger pour l’ours ».

Ali montra les images et Marco siffla d’admiration et de stupeur. Puis, ils se préparèrent un sandwich avant de ranger les tentes et de reprendre la route. Le soleil avait totalement disparut du ciel chargé à nouveau par d’imposants nuages gonflés de noirceur. Le vent s’était levé et, avec lui, les eaux du fjord sous leurs yeux.

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joanna_rgnt
Posté le 14/09/2021
Grâce à moi , un autre chapitre hahaha ! Ravie de retrouver l'histoire qui est toujours aussi bien ! J'ai hâte d'avoir des critiques à faire mdr car depuis que je te lis c'est niquel !
Maud14
Posté le 14/09/2021
Contente qu'elle continue de te plaire :). Alors, tu peux toujours pas voir Ali en peinture?? ahah
joanna_rgnt
Posté le 14/09/2021
Mouai bon je lui laisse le bénéfice du doute hein mdr
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