La base virale VPS a été mise à jour

Notes de l’auteur : Bonne lecture ! :D
(je ne sais pas si comme moi vous avez connu cette base virale VPS qui se mettait sans cesse à jour en nous hurlant dans les oreilles mais ce n'est pas forcément un bon souvenir... Pour ceux qui ne connaîtrait pas, voici un petit remix : https://www.youtube.com/watch?v=cxJvRMYUj3E&ab_channel=Floraison000 )

Eloann ne regretta pas son choix de poursuivre la visite. La page regorgeait de richesses insoupçonnées. Loin de simplement profiter de la vie virtuelle, les habitants de la confédération des pages indépendantes s’étaient donnés plusieurs missions. Parmi elles, figurait la compilation du plus de connaissances humaines possible. Ils visaient en particulier les informations contenues dans les anciennes pages, celles qui avaient été créées avant 2000 et qui risquaient le plus de disparaître, nettoyées par les serveurs. Une immense bibliothèque se constituait à mesure que leur travail avançait. Une grande partie du contenu venait d’un site appelé Wikipedia, qu’Eloann ne connaissait pas mais qui était une encyclopédie complète créée à partir des contributions de ses utilisateurs.

« Des chercheurs ou des passionnés y écrivaient gratuitement ce qu’ils savaient sur tous les sujets imaginables. »

Lena était une bonne guide. Ce qu’elle prenait le temps de lui expliquer était passionnant. Eloann en venait même à se demander si elle ne tentait pas de lui vendre l’endroit pour qu’il y adhère. Il y avait de quoi tomber amoureux, surtout pour un étudiant avide d’apprendre. Les membres de la communauté effectuaient aussi des recherches avec tous les moyens dont ils disposaient pour enrichir la base de connaissance déjà constituée. Une de leurs priorités d’étude portait sur les effets des changements de code source sur les êtres humains qui les subissaient. Les autorités souhaitaient limiter ces variations pour que les citoyens puissent de nouveau réintégrer le monde physique. Très peu d’études étaient réalisées sur les causes et les conséquences de ces changements. 

« Ces laboratoires travaillent avec leur équivalent physique qui se trouve dans le bunker, expliqua Lana en traversant une série de salles immaculées dans lesquelles des blouses blanches s’affairaient. Ils essayent aussi de comprendre comment les gens numériques peuvent tomber amoureux, être en colère ou tristes alors qu’ils ne sont que des données. Comprendre la traduction des émotions en code pourrait permettre de grandes avancées dans la recherche sur le comportement des algorithmes mais aussi pour guérir certains troubles du comportement via la modification du code des personnes numérisées. »

Eloann, dont c’était le champ d’étude, était passionné même s’il ne parvenait pas à chasser l’inquiétude qui lui nouait le ventre lorsqu’il pensait à toutes les mauvaises utilisations possibles de ces découvertes. Pouvoir changer le caractère d’une personne en la numérisant puis en modifiant son code source, voilà une perspective à la fois enthousiasmante et terrifiante.

« Je suis en deuxième année d’études comportementales des intelligences artificielles justement. »

Lana le toisa avec une nouvelle considération dans le regard.

« Je te présenterai les chercheurs un peu plus tard alors. Je suis certaine qu’ils pourraient t’apprendre beaucoup de chose que même tes profs ne savent pas encore. »

Eloann n’en doutait pas. L’Université faisait ce qu’elle pouvait mais il était difficile d’attirer les meilleurs avec les salaires du public alors qu’en face, les groupes privés pouvaient aligner les zéros au bout des chèques pour faire venir la crème de la crème de la recherche intersidérale dans leurs labos. Ses profs pouvaient être très sympas mais c’était soit des ratés qui n’avaient jamais été convoité par les grandes entreprises, soit des personnages un peu old school persuadés que le prestige du titre de professeur compensait un salaire de misère. De son côté, Eloann avait choisi son camp. Sauf événement exceptionnel, il devrait choisir d’aligner les zéros. Il serait toujours tant un peu plus vieux d’écrire un livre pour rendre son savoir accessible aux générations futures.

Ils s’enfoncèrent plus profondément dans le site, passant par plusieurs liens cachés. Le jeune sentait le code qui constituait son environnement se complexifier autour de lui, même s’il ne pouvait pas le voir. C’était l’une des sensations difficiles à expliquer aux enfants qui n’avaient pas encore été téléchargés. C’était comme s’il marchait dans une sorte de palais de glace ou de coton, bien tangible mais tout de même très fragile et que peu à peu, dans une sorte de bruissement, des liens passaient dans les murs, s’enroulaient entre eux, se solidifier. De l’extérieur, c’était toujours les mêmes murs mais Eloann n’avait plus l’impression qu’il pouvait passer à travers s’il forçait un peu.

« Cette partie est particulièrement protégée. C’est de là que viennent nos revenus. »

C’était donc le niveau de sécurité de la page qui lui donnait cette impression de s’enfoncer dans une forteresse. Ils atteignirent une page noire, sur laquelle un flux de textes grisâtres s’inscrivait sans discontinuité. Eloann essaya de lire mais le texte avançait et disparaissait trop rapidement. Il se concentra pour attraper des mots clés. Il ne voyait rien qui aurait pu le renseigner sur la nature du programme qui se déroulait sous ses pieds. Il jeta un regard interrogateur à Lana.

« C’est notre mine de bitcoin. C’est de là que vient presque tout notre argent. Du moins, tout ce qui n’est pas issu du droit d’inscription des membres de la communauté. 

— C’est illégal, commenta Eloann sans réellement désapprouver, avec un ton plutôt admiratif.

— C’est pour ça que nous la cachons ici. Il ne faut pas que la brigade des antivirus la trouve. C’est aussi une des raisons pour lesquelles les autorités nous cherchent. Certaines personnes préféraient garder le monopole sur les bitcoins... »

Soudain, la page et le site tout entier s’emplirent de cris et des éléments clignotèrent autour d’eux comme s’ils pouvaient disparaître à tout moment. La forteresse vacillait comme pour donner tort à sa guide. La physionomie de Lana changea en un instant. Son visage avenant fit place à une mine soucieuse et concentrée. Elle attrapa la main d'Eloann et se précipita vers la source des cris. 

« Ne faudrait-il pas aller se cacher ? demanda-t-il entre deux changements de direction.

— Il faut s'éloigner de la mine pour ne pas attirer l'attention sur elle ! »

Ils croisèrent de plus en plus de monde à mesure qu'ils se rapprochaient des lieux d'habitation. Lana rencontra quelqu'un qu'elle connaissait.

« Que se passe-t-il ? » lui demanda-t-elle sans cesser de courir.

La femme à qui elle avait posé la question était plus âgée et beaucoup plus paniquée.

« Il faut que j'aille chercher mes enfants », réussit-elle à articuler d'un ton désespéré.

Lana allait insister mais un autre habitant de la page arriva près d'eux en hurlant :

« Intrus sur la page ! Les antivirus arrivent ! »

Eloann ne savait pas ce que cela signifiait pour lui mais il était certain que ce n'était pas bon signe. Lana semblait toujours très calme et commença à donner des ordres et à organiser les choses autour d'elle.

« Rassemblez-vous sur la page principale ! Prenez vos enfants ! Préparez les défenses ! »

Certains semblaient soulagés qu'on leur dît enfin quoi faire et suivirent les ordres sur le champ. D'autres ne se souciaient guère de ce que Lana pouvait leur dire, parmi eux, la mère qui cherchait ses enfants.

Dans ce bazar, Eloann ne vit pas approcher un drôle de petit bonhomme et sursauta en entendant sa voix.

« Acceptez-vous les cookies ? 

— Quoi ? » bredouille Eloann toujours en train de courir derrière Lana.

Le petit bonhomme avait une voix assez semblable à celle d'un humain mais grâce à ses études en sciences comportementales de l'intelligence artificielle, Eloann savait reconnaître une IA au premier coup d’oeil et à son intonation quand elle lui adressait la parole.

« Nous vous proposons de stocker un cookie dans votre code source. Le traitement de vos données personnelles permettra d'affiner les fonctionnalités du site selon votre profil utilisateur avec des contenus personnalisés. Vous pouvez consulter notre politique de confidentialité en cliquant ici. »

Son nez s’alluma en rouge pour lui indiquer l’endroit. Ce n'était vraiment pas le moment. Il se trouvait sur une page visiblement attaquée par un antivirus. Il n'avait que faire de son expérience utilisateur.

« Dites "accepter" si vous consentez à l'installation du cookie. »

Eloann n'avait pas le temps de parlementer avec l'IA pour qu'elle lui lâcha les baskets. Autour de lui, le chaos s'intensifiait. Les gens hurlaient des noms, cherchant à se retrouver. Certains éléments des pages commençaient à trembler. L'antivirus débutait son travail de mise en quarantaine. Tous les éléments suspects étaient isolés puis détruits. Lana faisait de grands gestes à ceux dont elle parvenait à capter l’attention.

« Rassemblez-vous sur la page principale ! » continuait-elle de crier sans interruption car de nouvelles personnes arrivaient sans cesse.

La jeune femme, mis à part les quelques enfants qui se trouvaient sur la page et qui avaient donc été conçus ici, semblait faire partie des plus jeunes. Cela surprenait Eloann de voir à quel point elle semblait calme, avec la situation bien en main. N’y avait-il personne de mieux placé pour gérer le mouvement de foule qui était en train de se créer autour d’eux ?

Eloann se sentait tendu par les cris mais n’était pas franchement effrayé. Il lui semblait qu’il assistait à la scène sans la vivre. D’ailleurs, il ne faisait pas partie de ce monde ni de cette communauté. Comment tout cela pouvait-il le concerner ? Tout tournait autour de lui. Peut-être était-ce parce qu’il n’avait pas bougé depuis plusieurs dizaines de secondes, depuis que Lana avait arrêté de courir et lui avait lâché la main ? Il était le seul à rester statique alors que tout le monde courait. Entre sa guide qui répétait ses ordres en boucle et la petite voix fluette de l’intelligence artificielle qui lui rabâchait d’accepter l’installation du cookie, il lui semblait que son cerveau avait trop d’informations à gérer pour pouvoir lui donner l’ordre de se mettre à l’abris. Il avait besoin de se concentrer pour savoir quel était le bon comportement à adopter.

« Accepter ! » rugit-il à l’adresse de l’IA pour qu’elle se taise enfin et le laisse formuler une pensée cohérente.

Et le monde autour de lui explosa.

 

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