La Ballerine

Par Mart

Yvan regardait encore le dos de la colline derrière laquelle elle avait disparu.

Il s’était montré distant au moment des adieux. Pourtant, elle lui manquait déjà. L’avait-il vexée avec ses salutations protocolaires ? Peut-être avait-elle compris pourquoi il agissait ainsi… Mais était-ce souhaitable ?

Il aurait aimé jeter sa monture à la suite de celle de Brinda, mais il ne pouvait pas. Abandonnant ses idées de poursuite romantique, il se contenta de l’observer encore un peu. Une buse lui prêta ses yeux et il eut un instant l’impression d’accompagner son amie qui chevauchait tranquillement sous lui. Puis l’oiseau vira de l’aile et Yvan revint à sa réalité. Brinda ferait le chemin seule cette fois. Lui devait attendre le départ de la délégation Sarquiau pour les accompagner. Il espérait juste qu’on ne le ferait pas chevaucher aux côtés de Marfa. Lui nier cette place serait frôler l’insulte, mais il n’était pas pressé de passer du temps avec sa future belle-mère.

Non, il ne se bercerait pas d’illusions. Si son père l’avait envoyé en mission diplomatique chez leurs tant dépréciés voisins, c’était certainement dans l’optique de le marier. Bien sûr, il aurait l’occasion de donner son avis. Il pourrait l’exprimer après cette visite justement. Mais à moins que la gamine ait des malformations ou des signes de retard mental, aucune excuse ne permettrait à Yvan de refuser l’union que prévoyait son père.

Il souffla. C’était bien de vouloir améliorer les relations entre l’Aigle et le Diable, mais c’était lui qui allait devoir se coltiner la vieille harpie et sa troupe de blaireaux…

– Qu’est-ce que vous regardez comme ça ?

Surpris, Yvan se retourna pour regarder la petite fille qui venait d’interrompre ses pensées moroses. Il n’avait jamais vu la fillette, mais elle lui était familière, et les deux gardes qui se tenaient légèrement à l’écart lui enlevèrent tout doute : il se trouvait face à l’héritière.

– Une amie qui part.

La fillette le dépassa pour regarder dans le lointain.

– Je ne vois plus personne.

Elle en avait presque l’air plus déçue que lui. Il sourit d’attendrissement devant la naïveté de l’enfant.

– Elle est déjà dans la prochaine vallée, elle se dirige vers Lioncelle.

– Vous regardiez à travers quoi ? Un rongeur, un petit oiseau ? Oh, je parie que c’était une alouette !

Yvan fronça les sourcils et regarda autour de lui. Les passants continuaient leur chemin, certains jetant un coup d’œil sur leur petit groupe immobile. Les deux hommes d’armes cependant avaient du mal à cacher l’intérêt que venait de soulever la question de la fillette.

– De quoi parles-tu ?

– Du don des Picaglie bien sûr ! Je sais que votre pouvoir n’est plus très fort, mais si vous regardiez encore votre amie alors qu’elle est loin, c’est que vous êtes doué.

Yvan resta un moment sans voix. Elle n’était peut-être pas si naïve que ça, cette petite.

– Je ne confonds quand même pas avec les Sarquiau… Non, c’est bien ça. Alors, c’était une alouette ?

Un des gardes s’avança un peu et se racla nerveusement la gorge.

– Mademoiselle n’oublie-t-elle pas quelque chose ?

– Voyons Alonso ! Le seigneur Yvan et moi tenons une conversation ! Je vous prierais de ne pas nous déranger.

Non, décidément ni naïve, ni attendrissante. Elle rugissait déjà comme une lionne. Aussi, le garde battit-il en retraite.

– Je me permets pourtant d’insister, Éliane, vous oubliez le propos de notre venue.

L’autre garde, plus familier, plus assuré. Yvan suivait l’échange avec amusement. La petite aurait fait une bonne dame de Picaglie.

– Vous avez raison, Fernando. (Puis se tournant de nouveau vers lui.) Mon père et moi serions heureux de vous accueillir à notre table ce soir.

Elle fit suivre l’invitation d’une révérence bien étudiée puis pris congé. Elle avait déjà commencé à s’éloigner avec ses gardes quand il lui cria :

– C’était une buse !

La lueur de surprise qu’il lut dans ses yeux lorsqu’elle se retourna le ravit. Pouvoir plus très fort… Hah ! Si seulement tu savais, gamine…

Cette pensée lui fit plaisir, mais lorsqu’il repensa aux mots de Ricardo, il fut pris de doutes. « Jamais le pouvoir familial n’a coulé avec autant de force dans les veines d’un de mes ancêtres ni dans les miennes. » Qu’est-ce que cela incluait au juste. Quel était déjà exactement le pouvoir des Vallion ? Yvan se trouvait incapable de le définir clairement. Cela avait quelque chose à voir avec le fait de s’adapter ou d’apprendre. À part ça, il n’en savait rien.

Peut-être aurait-il l’occasion d’en apprendre plus durant le repas, ou alors le lendemain. Tout dépendait de quand les Sarquiau décideraient de partir.

– C’est vrai que vous êtes le meilleur épéiste du monde ?

Yvan avala sa bouchée de merluson pour répondre à l’héritière. Le repas avait été plutôt silencieux jusque-là. La jeune fille lui avait paru très adulte avec ses bonnes manières et son expression pensive. Mais sa question montrait bien tout ce qu’il lui restait à apprendre.

– Je suis le champion du dernier tournoi d’escrime de la Confédération. Cela reviendrait à insulter tous ceux qui y participèrent que de me montrer trop modeste, mais qui sait si le vaste monde ne contient de meilleur escrimeur que moi. Il se peut même que quelqu’un capable de me battre ne se soit pas présenté. Enfin, cette dernière option est bien sûr fort peu probable.

Ricardo avait continué de manger, ne prêtant pas attention à la discussion. Yvan avait souri pour la forme, mais le sujet lui rappelait Brinda. Le seigneur de Vallion aurait-il senti son malaise et choisi de l’ignorer par courtoisie ?

– Qui ne se serait pas présenté ?

– Personne. Les hommes les plus excellents en escrime se sont tous inscrits.

– Une femme alors ? C’est injuste que le tournoi ne leur ait pas été ouvert. Je trouve qu’il faudrait donner les mêmes droits et responsabilités aux femmes qu’aux hommes. D’ailleurs…

Elle ne put pas finir sa phrase. Ricardo venait de frapper la table du plat de sa main.

– Éliane ! Que t’avais-je demandé ?

La jeune fille baissa les yeux et répondit d’une petite voix. Elle ne supportait pas de se faire humilier ainsi devant des étrangers. En fait, elle supportait très mal de se faire humilier tout court.

– De ne pas embêter le seigneur Yvan…

– Alors ne l’ennuie pas avec tes observations !

Yvan ne savait pas bien où se mettre dans cette scène. Il n’appréciait pas la façon dont Ricardo rabrouait sa fille, mais il n’aurait pas non plus aimé continuer la conversation entamée. Un silence pesant pris la place que celle-ci avait laissée.

La main d’Éliane tremblait légèrement alors qu’elle portait vers sa bouche sa fourchette pleine de chair de poisson blanc. Yvan se demanda si c’était de fureur, de frustration, ou autre chose.

– Pourquoi me posiez-vous cette question en fait ?

Il ne savait pas trop ce qui l’avait poussé à reprendre la conversation. Elle risquait de contrarier son hôte. Éliane dut penser la même chose parce qu’elle glissa d’abord un regard vers son père avant de répondre sans beaucoup d’assurance.

– Parce que j’aimerais apprendre l’escrime. Et si vous êtes le meilleur… Enfin, je me disais…

Éliane était nerveuse, il le voyait bien à son attitude. Ricardo avait levé la tête de son assiette et fronçait les sourcils en direction de sa fille. Mais Yvan ne lui laissa pas le temps de faire l’intervention qu’elle craignait.

– Si c’est une leçon que vous voulez, rejoignez-moi à la salle d’armes demain à la deuxième heure. Enfin, avec votre permission, seigneur Vallion.

Il était évident que Ricardo n’appréciait pas beaucoup l’idée. Le regard sous ses sourcils froncés n’avait pas quitté sa fille. Celle-ci ne baissait plus les yeux mais esquissait un timide sourire. Ce fut lui qui brisa finalement le contact visuel en se tournant vers Yvan.

– Prenez soin de ma fille, monsieur.

L’hôte se leva alors que le dessert n’avait pas encore été servi. Il pria son invité de l’excuser et se retira. Le lion part lécher les blessures de son orgueil.

Éliane lui sourit, ravie de cette victoire contre son père. Yvan se promit qu’il gommerait ce sourire le lendemain matin.

– En retard !

Yvan fit claquer la phrase laconique comme un fouet dans l’air matinal. Éliane arrivait sans se presser, accompagnée de deux membres de la garde rapprochée de son père.

– Vraiment ? N’avions-nous pas convenu de nous rencontrer à la deuxième heure ?

– Si. Et celle-ci est déjà à un tiers écoulée.

– Je suis venue aussi vite que j’ai pu.

Yvan fronça les sourcils. L’attitude de cette petite ne lui plaisait pas du tout. Elle devrait apprendre la discipline et le respect si elle voulait un jour faire une bonne dirigeante.

– Alors nous allons devoir faire en sorte de vous rendre plus rapide d’abord. Vous commencerez par faire dix fois le tour de la salle.

Ce fut le tour d’Éliane de froncer les sourcils.

– Je suis venue pour une leçon d’escrime, pas pour faire de la course à pied.

– Si vous voulez recevoir cette leçon, vous allez devoir faire ce que je vous dit.

– Peut-être n’ai-je pas tant envie de cette leçon après tout.

Le menton levé pour le regarder dans les yeux, elle le défiait du regard. S’ils avaient été seuls, il l’aurait sûrement giflée pour son insolence. Ses mots ne furent pas loin d’avoir le même effet.

– Vous préférez peut-être retourner à votre atelier de couture, fillette ?

Ses joues s’étaient colorées de rouge et elle le dépassa rageusement. Il la regarda entrer dans la salle d’armes sans cacher son amusement aux gardes. Ceux-ci semblaient avoir du mal à garder leur expression neutre.

La fillette trottinait dans la grande salle tout en bois. Yvan ne se laissa distraire ni par son reflet dans le parquet parfaitement poli, ni par les riches bannières aux couleurs de Vallion ; toute son attention était sur Éliane. Elle l’intriguait. Elle avait du répondant pour une petite fille trop pour son âge même sûrement. C’était quelque chose qu’il appréciait chez une personne, mais l’insolence ne fait pas bon mariage avec la discipline.

– Plus vite ! Pas étonnant que tu sois arrivée en retard si c’est tout ce que tu as. Et sans arrondir les coins !

Elle lui jeta un regard noir, mais accéléra sans répondre.

Yvan sourit, peut-être qu’il pourrait quand même lui apprendre quelque chose.

– Tiens-toi bien droite. Oui, comme ça. Un peu plus de profil.

Éliane essayait de se conformer aux ordres d’Yvan, mais elle commençait à sérieusement douter de l’utilité de cette leçon. Voilà deux heures qu’elle avait fini ses tours de salle, et ils n’avaient toujours pas ramassé les épées d’entraînement.

– Et maintenant, tends ton bras d’épée devant toi.

Elle s’exécuta avec empressement. Peut-être allait-il enfin lui remettre son arme ?

– Bien. Maintenant serrez le poing, et gardez votre bras bien tendu.

– Quoi ?

Sa gouvernante avait beau lui avoir répété mille fois que pareille expression n’avait pas sa place dans la bouche d’une dame, Éliane n’avait pu retenir le mot.

– Vous m’avez bien entendu. Vous garderez le bras tendu jusqu’à ce que je dise que vous pouvez vous relâcher, vous vous reposerez un peu et puis vous recommencerez.

Son expression était toute lisse. Il avait l’air sérieux. Elle essaya d’obéir, mais elle se fatigua vite de cette immobilité et du silence. Ils n’avaient encore rien fait d’intéressant, et apparemment, rien d’intéressant n’allait arriver. Elle était en train de perdre son temps. Le rouge lui monta au visage.

– Ils sont nuls, vos exercices ! C’est comme ça que vous l’avez gagné, votre tournoi ? En ennuyant vos adversaires à mort ?

Yvan avait déjà des traits sévères avec son fin visage pâle encadré de ses longs cheveux noirs, mais ils furent encore accentués par l’éclat dur qui s’alluma dans ses yeux.

– C’est vraiment ce que vous pensez ?

Sa voix était dangereusement calme, mais Éliane n’en prit pas garde.

– Si vous saviez vous servir d’une lame, nous ne serions pas en train d’apprendre des postures et des pas de danse !

Yvan la considéra calmement. La colère déformait son beau visage, et la rage se lisait dans ses yeux. Elle mériterait qu’il la corrige, qu’il la remette à sa place, mais il n’en ferait rien. Il était surtout déçu. Ce n’était qu’une fillette impatiente et gâtée. Il gâchait ses efforts.

– La leçon est terminée.

Yvan se détourna et commença à marcher vers la porte.

– La leçon sera finie quand je l’aurai décidé ! cria Éliane. Gardes, empêchez-le de sortir !

Les gardes échangèrent un regard mais ne bougèrent pas. Yvan cependant s’était arrêté. Il garda le dos tourné vers elle, et s’adressa également aux gardes d’une voix calme.

– Je ne voudrais pas que les caprices de cette enfant vous portent préjudice. Je m’engage donc à ne pas vous blesser et à ne pas reporter l’incident. Maintenant, obéissez-lui.

Il y eut des froncements de sourcils. Que la princesse leur donne des ordres absurdes, ils pouvaient encore le supporter, mais que cet étranger se montre aussi condescendant…

Je vais lui apprendre le respect à ce gringalet !

Le plus massif des deux gardes se rua sur Yvan, les mains en avant, dans le but, visiblement, de le saisir par le col. Ses doigts ne se refermèrent sur rien d’autre que de l’air. Pourtant une seconde plus tôt…

– Ouf !

Il n’avait rien compris. Un choc contre sa hanche, un tiraillement sur son bras, et il s’était retrouvé projeté par terre.

Éliane était restée à sa place et observait attentivement la scène. Sa figure rouge de colère un instant auparavant se décolorait rapidement à mesure qu’elle se rendait compte de son erreur.

– Restez s’il-vous-plaît !

La face du deuxième garde aussi avait blanchi. Ses mains livides serraient avec force le pommeau de son épée. Ses bras tremblaient et anéantissaient tous les efforts qu’il faisait pour se rendre autoritaire.

– La demoiselle vous a demandé de rester.

– Et je n’ai ni l’envie ni le devoir de lui obéir.

La voix d’Yvan était sèche, et son visage fermé. Sa pâleur, encore accentuée par ses longs cheveux noirs, était toute autre que celle du garde bronzé. Droit et impassible, son austérité le démarquait du décor tout de bois et draperies pourpres et or alors qu’il continuait d’avancer vers la sortie.

Un moment, il crut que le garde flancherait sous son regard sévère et reculerait pour le laisser passer. Et peut-être faillit-il le faire, mais ce qu’il fit réellement en fut à l’opposé.

L’homme rugit en brandissant son épée et l’abattit sans se restreindre. Mais celle-ci n’acheva jamais son arc-de-cercle. Pas même à mi-chemin de son trajet, l’acier retomba sourdement au sol.

Éliane n’en croyait pas ses yeux. Il n’avait pas hésité une seconde, n’avait pas fait un geste superflu. Il avait juste bondi en avant et saisi le poignet d’Alonso. Une torsion précise plus tard, le garde était désarmé. Elle avait été stupide de l’insulter ; il devait lui enseigner.

– Je vous en prie, restez ! Je veux apprendre.

Yvan ne se retourna pas, laissant derrière lui la princesse prétentieuse, un garde se relevant avec une main sur la fesse, et l’autre se tenant le poignet en grimaçant.

– Je vous souhaite de bien vous amuser à vos leçons de danse.

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