Kadara

Kadara, la capitale d’Êlo. 

De loin, la cité ressemble à une pièce montée à sept étages couverts d’un glaçage pastel.

Fondée par le deuxième empereur avant qu’il n’hérite du trône, la ville s’érige sur ce sur un ancien un pic, à la jonction des domaines des quatre ducs élémentaires. Kadara, symbole exact et cruel de l’échelle sociale : les plus pauvres se trouvent au premier niveau le cercle le plus large. Les nobles sont logés en haut, se rapprochant du palais impérial qui couronne l’ensemble.

 

La capitale me repose sur une idéologie évidente d’égalité et de redistribution des richesses, après tout, qui a besoin de mixité sociale ? 

 

D’ailleurs, les bidonvilles qui s’accumulent à ses pieds l’illustrent avec précision. Si les ressources se déplacent du haut vers le bas, les mendiants, eux, qui n’ont pas de droit de passage dans l’enceinte de Kadara, ne peuvent que dévorer les rares charognes qui arrivent jusqu’à eux.

Quatre directions, tracées par autant de grands axes, qui commencent par le palais D’Êlo et qui finissent par les quatre demeures ducales divisent Kadara. : la via Harriott au sud, Lunavel au nord, Sebour à l’ouest et Orial à l’est. 

On décrit l’édification de cette ville comme une véritable prouesse technique. 

Et de fait, la légende raconte que plusieurs centaines de mages ont été réquisitionnés pour aplanir et consolider le feu, mont Pary. C’est un travail titanesque et cela au sens littéral du terme. 

 

Les boulevards par leur parallélisme et leurs largeurs suivent, la logique d’une métropole qui s’est construite par la volonté précise d’un homme, plutôt que les désirs désordonnés de plusieurs. 

La circulation dans les rues est d’une simplicité enfantine, mais la trop grande perfection mathématique des avenues laisse une impression de ville-vitrine, un espace où les habitants paradent au lieu de vivre. 

 

Kadara m’évoque une tour de Babel, une utopie irréelle. 

 

Nous passons les portes de la ville par la via de Harriott et nous nous engageons sur un pont qui surplombe les quartiers les plus pauvres et qui nous font entrer directement par le troisième niveau de la cité. 

 

Notre transport nous laisse dans une des voies commerçantes. Le troisième étage où demeurent les petits bourgeois. Si la servante qui m’accompagne s’étonne de ce choix, elle n’en dit rien. 

 

— Ou devons-nous aller, Mademoiselle ?

 

Je lui mets deux pièces d’or dans les mains. 

 

– « Nous », nulle part, mais « vous »... Prenez cet argent et amusez-vous. Faites-vous plaisir ! Considérez ceci comme une excuse de ma part.

 

— Mais… J’ai ordre de vous accompagner…

 

— Ça restera notre petit secret. Revenez simplement ici en milieu d’après-midi. 

 

Elle hésite. 

 

— Je vous rassure, nos situations aussi compromettantes l’une que l’autre. Belle-maman risquerait de croire que j’essaye encore de couvrir ma maison de honte, pourtant, mon plaisir ne se joint à celui de ma sœur. 

 

Ma compagne, saisis l’argument que je lui donne.

 

— C’est vrai, je dois vous surveiller. Qui sait quels ennuis vous allez vous trouver ? 

 

Ses mots ne visent que l’autopersuasion. De mon côté, j’avise les deux pièces d’or qui repose toujours dans le creux de sa paume. 

 

— Dans ce cas, n’avez pas besoin de cet argent. 

 

Son premier geste est de refermer ses doigts. J’insiste d’un regard, elle doit comprendre qu’un fil de soie la différencie d’une voleuse et que Clarisse n’acceptera pas l’ombre d’un scandale en plein Kadara. 

 

— Il n’est pas trop tard pour changer d’avis… Je voulais… simplement m’excuser pour mon comportement à mon éveil.  

 

Doute, hésitation, confusion, ces émotions qui déforment son visage. Je souris pour l’apaiser. N’oubliez pas, face à vous, il n’y a que l’innocente, calme, et faible Roselynd...

 

— Je vous assure qu’en cas de problème, je prendrais mes responsabilités.

 

Je pense que cela finit de la convaincre, elle s’éloigne en jetant de longs regards en arrière. Une fois qu’elle disparait, j’avance doucement d’abord appuyée de ma canne jusqu’à une ruelle excentrée puis sors de sous ma chemise une cape légère à capuche que je revêts… Puis gambade comme le vent à mon premier arrêt : marchand d’armes.

 

Outre l’adorable famille que Roselynd m’a léguée, je me suis retrouvée face à certains problèmes...

Les mages sont des guerriers. Or actuellement, j’aurai énormément de mal à inculquer le respect à un noble de 8 ans. Si je suis incapable de m’exprimer selon leurs termes, comment pourrais-je espérer me faire considérer ?

 

La solution immédiate à ce problème me semble évidente : une arme facile d’utilisation, mais létale. 

 

Dans mon monde et celui-ci, ce genre d’armement existe.

 

Un fusil.

 

Principalement employés par les roturiers, les aristocrates préfèrent la tradition et le confort des épées enchantés, les armes à feu se sont modestement développées pour leurs besoins. 

 

Êlo et l’art de la guerre, l’idolâtrie du fer… 

L’allée des armuriers, assourdissante, étouffante, glorieuse et féroce… Les outils de mort s’alignent derrière les vitrines, paradent sous le son des marteaux qui battent le métal et des flammes qui le chauffent. 

Les modèles se distinguent de ceux que je connais, mais à la fois terriblement les mêmes. 

La balistique n’est pas arrivée jusqu’aux fusils automatiques, ce qui ne m’étonne pas. Ici, les seigneurs guerroient, néanmoins le citoyen peut avoir à se défendre contre des créatures magiques sauvages. Cependant, certains roturiers deviennent soldats de métier ou rejoignent un ordre ou les gardes d’une maison noble. Et le peuple armé a déterminé l’issue du dernier conflit en date.

Le fusil à répétition que je choisis est parfait. 

 

Entre mes mains, le poids de l’arme, si familier…

Épauler, charger, position de tir. 

Tout me semble inné. 

Poids, taille, cela aussi ne m’est pas inconnu. 

L’impression rémanente que je pourrais démonter et remonter cette arme les yeux fermés...

 

Ha ! Qui a besoin de se souvenir de son nom ? Du visage de ses proches ? Seul compte les outils de morts et leurs maniements après tout. 

 

C’est vrai ! C’est bien vrai ! C’est l’unique chose qui compte ! Regarde là, c’est magnifique ! Elle n’utilise...

 

Pas de poudre noire. Non, la technologie possède son équivalent magique. 

 

L’artisan derrière son étal m’observe manipuler l’arme, son œil ne juge pas mon jeune âge, mais ma volonté d’achat. Mon acquisition bénéficie d’une particularité : je demande qu’il enchâsse deux orbes de cristal bleu. Si cette requête l’étonne, il n’en laisse rien paraître. 

Pourtant, incruster un artefact capable de stocker la magie, utilisable uniquement par ses adeptes sur une pièce d’équipement faites pour ceux qui ne peuvent pas la pratiquer peut soulever certaines interrogations. Mais je crois que la logique de cette boutique n’est de l’ordre d’aucune question posée si l’achat est payé. Après tout, j’ai pu acquérir une arme sans plus de problèmes. 

Ma commande finie, je sors pour monter de deux niveaux de la cité pour entrer dans les quartiers huppés. Ce cercle, deux étages sous la couronne de Kadara est une boite en bois précieux, verni du plus beau lustre, aux ornements d’or et parfumés des fragrances les plus fines. Ici, les villas et les hôtels particuliers ne côtoient que les magasins de luxe, les restaurants de grands chefs...

Sous cette apparence de douceur et d’indolence, on oublie que c’est là, que vit la caste la plus violente de Kadara.  

Une fois arrivée, je reprends ma démarche de fourmi appuyée sur ma canne pour entrer dans l’une des boutiques de couturiers. 

 

— Lady Roselynd. M’accueille-t-on.

 

— J’aimerais offrir un cadeau à ma sœur, j’ai une idée en tête, mais j’ai besoin de votre avis…

 

La vendeuse jette un regard aux femmes qui chuchotent et qui se sont mises à glousser comme des oies affamées à l’évocation de mon nom. Agacée, elle se tourne vers moi. 

 

— Suivez-moi jusqu’au salon privé Lady Roselynd et laissez-moi écouter vos suggestions. 

 

Une demi-heure plus tard, je sors encore une fois satisfaite de mon achat, j’ai commandé un mouchoir d’un tissu hors de prix, brodé les initiales de la peste.

L’heure du repas sonne et je commence à avoir faim. Je descends de trois étages pour arriver dans les quartiers populaires. La fatigue et une toux me prennent à la gorge. C’est soulagée que je trouve l’allée des auberges.

À cette heure, toutes celles de la rue principale sont bondées. Ce n’est qu’à la dernière, la plus excentrée, que le gérant prend pitié de moi :

 

— Y a plus de place, m’explique-t-il, mais si ça vous gêne pas de partager votre table avec quelqu’un j’peux vous installer.

 

— Faites. 

 

Il me conduit et m’assoit face à un homme sur une tablée écartée de l’entrée. Il m’ignore lorsque je m’installe, beaucoup plus intéressé par le journal posé à côté de son assiette.

 

On m’apporte de l’eau. La fraîcheur de la boisson me désaltère. Je retire ma capuche, détendue. Localisées loin des hauts quartiers, les chances de croiser quelqu’un qui connaît notre visage apparaissent maigres. Vraiment, quel noble se perdrait dans une auberge pareille ? 

 

Haha ! C’est vrai ! Qui ?

 

 L’homme en face de moi avale de travers et manque de s’étouffer.

 

— Tout va bien ? Je lui demande.

 

Il me fait signe que oui, tandis qu’il boit pour faire passer sa fausse direction. Puis il repose sa chope élégamment à côté de son assiette, prend le temps de replier sa gazette et me regarde droit dans les yeux.

 

— Veuillez m’excuser ma chère demoiselle. Quelle surprise rencontrera une femme aussi charmante ! Vous enchantez mon regard.

 

Le petit sourire en coin qu’il affiche me rend dubitative. Il me nargue.

 

La curiosité me pousse à l’examiner. C’est un bel homme, plus âgé que nous, un jeune trentenaire aux cheveux dorés. Ses yeux d’un vert qui imite les nôtres pétillent en me scrutant. Sa carrure semble fine aux primes abord, mais avec plus d’attention je remarque que ses muscles sont bien développés. Ses mains calleuses attestent d’un travail manuel. Un fermier ? Trop pâle... Un soldat de métier peut-être ? Trop maniéré… Un marchand...

 

On devrait le prendre ! On s’amuserait tellement avec ! Par contre, attention, il pique ! 

 

Taisez-vous ! 

 

— Tant de compliment. Je n’en ai pas l’habitude. Par Êlo. Que puis-je répondre ? 

 

Je n’essaye pas de cacher mon sarcasme. 

 

Tu sais si tu dis et fais ce qu’il faut...

 

Il sourit et avale une gorgée du liquide de sa chope.

 

On le sait, cela vaut le coup ! Après tout depuis combien de temps n’as-tu pas ?

 

Beaucoup trop de temps. Tais-toi !

 

— ... fois que je vous rencontre, pourtant je suis un habitué. Venez-vous d’arriver à la capitale ?

 

Avec leur babillage incessant, les ombres m’ont presque fait perdre le fil de la conversation. 

 

— Peut-être ne m’avez vous jamais remarqué ?

 

— Pensez-vous ! Une demoiselle comme vous, cela ne s’oublie pas.

 

Tu vois, lui aussi il...

 

Non. C’est autre chose. Ce sourire... Comme s’il s’amusait d’une boutade que lui seul comprenait.

 

— Et pourtant, je suis si insignifiante.

 

L’aubergiste arrive avec ma commande. Je commence à manger. L’individu ne me quitte pas du regard. Je fais de mon mieux pour ne pas en tenir compte.

 

Écoute ! On parle de toi !

 

C’est vrai, à la table la plus proche, un badaud déclame haut et fort la légende de Roselynd de Harriott le mage démente. Et bien, j’ai achevé ma promesse, je suis quelqu’un que personne n’ignore. 

 

— Vous vous intéressez à Lady Roselynd ? Me demande l’inconnu, alors que ses yeux se plissent d’une curiosité surprenante. 

 

— Je connais une Roselynd, ce prénom m’a interpellé. Qui est Lady Roselynd ?

 

Cette conversation me donne l’impression d’exécuter un numéro d’équilibriste. Je préfère jouer l’ignorance.

 

— Une folle, me répond-il en riant.

 

Mange-le puis tue-le ! Personne ne se moque de...

 

Son regard ne me quitte pas. Je fais de mon mieux pour n’afficher ni vexation, ni suspicion, ni surprise, simplement de la curiosité. 

 

— Mais encore...

 

— Elle est la fille du Duc de Harriot. Elle a voulu subir le rite sans l’ordre ni le temple. Dernièrement elle aurait soudoyé des personnes pour faire circuler la rumeur qu’elle se serait initiée à la magie d’ombre…

 

— Ment-elle réellement ?


 

Il s’esclaffe et déclare :

 

— Le double éveil pour un adepte de son acabit ? Non, je n’y crois pas. 

 

— Pourquoi ? Je demande d’un ton naïf.

 

— Savez-vous où se trouve la racine de toute forme de magie ?

 

— Oui, tout le monde connaît la réponse. C’est la volonté.

 

— Un aristocrate puissant est un individu à la détermination de fer. Une personne incapable d’obtenir la ténacité nécessaire pour contrôler un seul élément ne pourra jamais subir un double éveil. 

 

 Je reste silencieuse. Après tout, suis-je obligée d’écouter ces théories de comptoir ?

 

— Encore moins une initiation avec les ténèbres.

 

J’ai du mal à cacher mon mépris. 

 

— L’ombre se singularise donc ?

 

— La force noire, comme celle de lumière et celle de soin sont des magies non élémentaires.

 

Mon regard se promène malgré moi sur lui et autour de lui. Ce n’est qu’après un certain temps que je me rends compte que je cherche à valider l’absence de créatures magiques. Les forces « élémentaire » et « non élémentaires »… J’ai croisé ces termes le long de mes études solitaires, cependant, j’ignore si ces concepts sont à la portée de roturiers. Je préfère rester prudente :

 

— Ce qui veut dire ?

 

Tu devrais l’utiliser et le laisser… Il ferait la même chose avec toi, tu sais...

 

— C’est une notion assez obscure pour des néophytes, mais cela est la preuve ultime que la demoiselle cherchait juste à attirer l’attention.

 

— Dans ce cas, pourquoi ne pas choisir une maitrise moins... terrifiante ?

 

Il semble surpris par ma remarque, comme si j’avais déclaré la dernière chose qu’il s’attendait à m’entendre dire.

 

— La magie d’ombre… Vous vous trompez... Commence-t-il prudemment. 

 

Il hésite, ouvre la bouche, la referme et finalement, prononce :

 

— C’est vrai... les trois entités non élémentaires réagissent différemment. Elles donnent l’impression d’avoir leur volonté propre, mais en réalité, elle n’en reste pas moins dépendante de son utilisateur. Pour ce qui est de l’ombre et de la lumière, si tant est que l’adepte performe le même effort mental que pour les magies élémentaires, il s’en sortira.

 

Sait-il de quoi il parle ? Est-ce un soldat qui fréquente des aristocrates ? Je continue. 

 

— Mais ces magies-là n’engloutissent-elles pas leurs pratiquants ?

 

— C’est le danger de toute forme de magie. Mais c’est vrai que les risques demeurent peut-être plus élevés pour les magies non élémentaires à cause de ce côté « vivant ». 

 

— Vous m’appreniez que la magie d’ombre et de lumière reste égale aux élémentaires. C’est différent pour le soin ?

 

— Oui à vrai dire… Un souci, ma chère demoiselle ?

 

— Rien de particulier. 

 

Son sourire suffisant à disparu et qu’il affiche un visage sérieux ! 

 

— Vous disiez donc le soin reprend je.

 

— La magie de soin…

 

Et il continue de me parler de magie pendant plusieurs heures, je ne l’arrête que pour uniquement poser de nouvelles questions. Je ne remarque les heures passées que lorsque l’aubergiste pousse du balai nos pieds. Nous sommes les derniers et il nous fait comprendre qu’il aimerait bien pouvoir nettoyer la salle avant le prochain service.

 

Nous sortons. 

 

L’individu me regarde, semble hésiter puis me demande :

 

— Si vous disposez de quelques heures, une fête foraine s’est installée sur la grand-place. Que diriez-vous de vous y rendre en ma compagnie ?

 

Une jeune fille qui s’engage un homme inconnu. Non, l’héritière d’une noble famille, d’une des quatre maisons ducales... tout cela embaume d’un délicieux parfum de scandale. 

 

Mais tu en as envie, pas vrai ? 

 

Il pourrait s’avérer dangereux à suivre. Qui sait, on pourrait me retrouver dans un caniveau… 

Tu ne devrais pas pourtant…

Tiens, vous faites dans la psychologie inversée maintenant ? 

 

Hahaha ! Si l’on te dit d’y aller, tu vas dire que c’est notre faute ! 

 

Lorsqu’il me tend la main, je la saisis. 

La grande place se trouve au même étage ici, ce qui m’assure que je ne rencontrai aucun visage familier.

Des jeux ainsi que des stands de nourritures décorent le cercle. L’ambiance s’égaye grâce à des musiciens qui interprètent des aires populaires, des gens dansent, les odeurs se mélangent, viande, sucre… C’est agréable…

Mon attention se pose sur un stand en particulier. L’inconnu s’arrête et m’observe et suit mon regard.

 

Engin de mort, engin de jeu !

 

— Voulez-vous que je vous gagne quelque chose ?

 

Sa main tient toujours la mienne. 

Remporter un cadeau pour une fille, ça doit être le plus vieux truc du monde. Je jette une œillade au stand. Un stand de tir. Puis retourne mon regard sur lui.

 . 

— Non merci. 

Charger. Épauler. Tirer. 

— Vous doutez de moi ?

 

Sa main dans laquelle la mienne repose porte plus la trace de combat à l’épée que celui du maniement des canons. 

 

 Et l’on recommence ! Charger. Épauler. Tirer. 

 

Je me force à sourire.

 

— Absolument. Aussi devrions-nous aller dans un autre stand.

 

Il m’entraîne. Le bang du fusil voisin me surprend. Cela ne devrait pas. La détonation retentit plus faiblement qu’un véritable coup de feu.  

 

Charger. Épauler. Tirer. 

 

Un malaise me gagne. Étonnant. Je tirais bientôt de vraies balles.  


 

Charger. Épauler...

 

Il se concentre et fait feu. Le jeu nous donne cinq munitions. Il manque le premier, mais réussit le deuxième… et me défie du regard.

 

— Vous avez quand même raté le premier coup.

 

J’ignore ce qu’il trouve drôle, mais il rit à gorge déployée. Il me met une autre carabine entre les mains. 

 

... Tirer ? 

 

Il me dit quelque chose. Il me provoque. Je crois. 

 

Tu te souviens de ces nuits sans sommeil ? L’arme au poing et à l’affût de tout mouvements ? Tu chargeais, tu épaulais et tu tirais… Et quel tir ! Toi, de ton côté, il n’y avait pas grand-chose, un simple mouvement de recul… Tellement peu… Alors tu chargeais une nouvelle fois. Tu épaulais. Et tu recommençais. C’était si… banal !

 

Taisez-vous ! 

 

Combien ? 

Pardon ? 

 

Allez ! Dit ! Combien ? 

 

Je ne sais pas… Je n’ai pas...

 

On me saisit le poignet. Cette sensation me ramène doucement à la réalité. 

 

— Où avez-vous appris à tirer comme ça ? me demande-t-il visiblement perturbé. 

 

Je suis épuisée… Pourquoi ? 

J’ai fait feu sans m’en rendre compte. Combien, je l’ignore ? Assez pour un ours en peluche.

 

— Je vis dans un petit village au milieu de nulle part. Savoir utiliser un fusil, c’est indispensable pour chasser et se protéger des pillards… non, pas… des… des... créatures magiques. 

 

Il évite mon regard, perdu en pleine réflexion. Ai-je dit quelque chose d’étrange ? Je possède peu de référentiels en vérité... Au pire des cas, je ne serais qu’une rencontre tout aussi ponctuelle qu’insolite. N’est-ce pas ? Qu’importe, pour l’instant, la seule action logique, c’est reprendre le cours de la conversation. Je constate qu’il est loin d’avoir effectué tous ses tirs.

 

— Vous vous avouez vaincu ?

 

Il me regarde, réfléchit et sourit. Il rate deux coups sur les trois restants et remporte un collier.

 

— Cela aurait été des fléchettes, j’aurai sans doute gagné. M’assure-t-il en riant. 

 

— Je suis également très douée à ce jeu. 

 

— Êtes-vous donc parfaite ?

 

— Voyons. Vous me flattez beaucoup trop. 

 

— Bien, que souhaitez-vous ?

 

Je hausse les sourcils. Il m’explique : 

 

— Vous m’avez battue, à plat de couture. Vous en méritez une récompense.

 

— J’ai envie d’une crêpe. 

 

— Une... crêpe ?

 

— J’ai gagné notre défi, ce que je désire, c’est de la nourriture.

 

Il rit :

 

— Vous auriez pu demander bien plus. Et son sourire sous-entend... beaucoup de choses. D’autres n’auraient pas hésité.

 

— Je préférais crêpe. 

 

Il approche son visage du mien. Il exige que je fléchisse. Il en a l’habitude, j’en suis persuadé. Ah, sale coq !

 

— Ai-je par inadvertance blessé votre orgueil ? Je demande alors que les lèvres s’étirent. Car j’en serai très peinée…

 

 

— Va pour la crêpe.

 

Il me tend son bras et nous nous dirigeons ensemble jusqu’au comptoir à crêpe. Il en prend une lui aussi et nous nous installons dans un parc pour les déguster. Et je lui pose une d’autres questions sur la magie. Et il me répond.

 

— C’est ici que nos chemins se séparent, me salue-t-il. Je dois retourner à mes occupations.

 

— Moi de même. Ce fut un plaisir de discuter avec vous.

 

Je réfléchis un petit moment et je lui rends l’ours que j’ai remporté. 

 

— Prenez-le. 

 

— Un souvenir ? Me demande-t-il. 


 

— Interprétez-le comme vous le souhaitez. 

 

— Dans ce cas, acceptez ceci, me dit-il en me plaçant dans la main le collier qu’il a gagné.

 

Son sourire ironique réapparait. 

 

— Nous nous reverrons. Lance-t-il.

 

Je ne pense pas, mais je lui réponds tout de même que j’en serai honorée. Et alors que je remets ma capuche et me retourne, j’entends :

 

— Moi de même, lady Roselynd. 

Et lorsque je me tourne, il a disparu. 

 

Hahahahaha !

Mes pas se pressent, ma toux s’intensifie. 

 

On t’avait prévenu !

 

Sa connaissance sur la magie… Un aristocrate ? Non, il ne possédait pas de créature magique. Une créature magique cachée… Est-ce possible ? Je n’en sais rien ! Pourquoi n’ai-je pas creusé le sujet ? Il n’apparait nulle part dans la mémoire de Roselynd. Peut-être un soldat d’une maison noble ?

 

 Inutile de se voiler la face. Un « simple soldat » ne disparait pas comme ça. 

 

Je m’assieds sur un banc pour reprendre mon souffle et réfléchir. La présence de Roselynd de Harriott à la capitale aujourd’hui. Tous les scénarii possibles s’enchaînent dans mon esprit. Des dégâts, il en aura… Je dois au moins en contrôler l’impact. 

 

Il est temps de rentrer. 

 

Clarisse ne paraît pas curieuse quant au déroulement de ma sortie. Et les jours suivants restent aussi avares en questions. Soit nos chers parents gardent cela pour eux, soit l’homme n’a rien dit. Les deux cas me semblent tout aussi invraisemblables. 

 

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Ora Koro
Posté le 03/02/2021
Alors là je suis bluffé de ce chapitre ! On est encore plus dedans et en réalité, mis à part quelques fautes de syntaxes ou des dialogues un peu durs à comprendre comme celui avec la servante, on est dans une fabuleuse histoire ! J'apprécie l'histoire et j'aime la manière que tu as de l'écrire, je suis pressé de lire la suite !
Pandasama
Posté le 05/02/2021
Merci de ton commentaire !
Alice_Lath
Posté le 14/08/2020
Mmmh, j'aime bien l'approfondissement, mais j'ai trouvé que les dialogues étaient très confus dans ce chapitre, je ne suis pas certaine d'avoir tout saisi : par exemple le dialogue avec la servante, pour se "débarrasser" d'elle, j'avoue que je n'ai rien compris à la négociation. Pareil pour le passage où ils parlent de magie, je n'ai pas vraiment capté la subtilité... Ni le moment où ils décident d'aller tirer à la carabine. Puis il y a quelques coquilles à droite et à gauche haha, rien de grave, mais voilà, je préférais te prévenir
Pandasama
Posté le 14/08/2020
Ouais, il me semble ce chap est à retravailler. Merci de ton avis.
Elornyx
Posté le 27/07/2020
Chapitre très intéressant et rempli d'informations intéressantes. Par contre le dialogue dans la taverne m'a laissé perplexe. J'ai eu du mal à comprendre les principes de la magie exposés, pour moi tu as voulu trop en expliquer d'un coup et comme ils se cherchent dans la discussion j'avais du mal à comprendre où ils voulaient en venir. Et je suis aussi interrogée que Roselynd sur les intentions et l'origine de ce mystérieux personnage. Comme j'ai étais perturbée par le dialogue j'ai pas trouver leur rencontre et les évènements à la foire très naturelle, mais je ne saurais pas en dire plus. Voilà pour mon ressenti.
Pandasama
Posté le 06/08/2020
merci pour ton ressentit il m'aide énormément à améliorer mon texte !
Romiklaus
Posté le 21/07/2020
Wouhouh ! Encore plus de détails sur l'univers, j'adore ça ! Pour l'idée de la ville en pièce montée et des conséquences économiques et sociales, je te tire mon chapeau. L'histoire avance encore un peu plus et les problèmes se multiplient, ancrant de plus en plus le lecteur au récit.
Le rythme était entraînant et je n'ai pas décelé de longueur ni de scènes expédiées, en tout cas pas à la première lecture ;)

J'attends donc avec impatience le chapitre suivant !
Pandasama
Posté le 21/07/2020
J'avais peur que ce chapitre soit un peu lourd avec toutes ces explications... Ravie qu'il t'ai plu !
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