Juin - 5

Par Asasky
Notes de l’auteur : Dernier chapitre du mois de juin, mardi prochain, nous passons à juillet !

Nous redescendons ensemble lorsque la sonnerie annonce la reprise des festivités dans le gymnase. En dévalant les escaliers, nous discutons de nos maisons.

— Je n’avais même pas remarqué que t’étais aussi chez C.S Lewis. C’est cool, comme ça, on a pas à être rivaux. On est allié !

— Crois-moi ou non, mais je suis heureux que tu ne te sois pas aperçu que j’étais dans la même maison que toi. J’aimerais qu’il en soit de même pour les filles qui la peuplent. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle je déteste ce genre de réunion. Pour elles, il s’agit du moment parfait pour m’aborder et me poser des questions. Certaines sont même plus audacieuses que d’autres et me demandent de sortir avec elles, alors que je ne connais pas leur prénom.

— En parlant de ça, j’ai un message à te faire passer. Ça fait plusieurs jours que ma meilleure amie, Daisy, insiste pour faire ta connaissance. Comme tu comprends, je suis devenu pote avec toi, elle aimerait que je joue au Cupidon.

— Au Cupidon ?

— Oui. Elle est intensément et irrémédiablement amoureuse de toi. Depuis trois ans, si tu veux tout savoir. D’ailleurs, pendant notre dernière année de collège, si je t’avais rencontré dans la rue, je pense que tu aurais eu affaire à moi.

Je souris sarcastiquement et croise mes bras sur ma poitrine.

— Réellement? Parce que tu étais amoureux d’elle? Comme c’est mignon.

— La ferme, enfoiré ! J’étais jeune, et un peu bête.

Il me tend une perche d’une longueur conséquente et je ne peux pas m’empêcher de la saisir. Chez moi, je ne peux pas pratiquer le sarcasme, car Callahan est habitué à ce que je réplique ainsi et fait attention à tout ce qu’il dit. Quant à mes parents, je suis bien trop poli pour leur parler de cette manière. Valentin est un sujet tout choisi.

— Crois-moi, tu l’es toujours. Bête.

Il me donne un coup de coude comme réponse et je ris, en faisant semblant d’avoir extrêmement mal. Ses yeux brillent de mille feux et il semble avoir oublié notre querelle de ce matin. Moi, je me laisse couler dans cette nouvelle amitié, faite de quelques moqueries, de sarcasmes et de rires.

Nous sommes légèrement en avance, ce qui fait que nous pouvons encore choisir nos places. Je m’assieds le plus loin possible de cette troupe de filles en train de se repoudrer et de se recoiffer. J’en ai même des frissons à la seule pensée qu’elles viennent me voir. Je commence à être à court d’excuses et de moyens de les envoyer paître loin de moi. Il faut que je me renouvelle de toute urgence. Heureusement pour moi, la Saint-Valentin est encore loin et personne dans le lycée ne sait que mon anniversaire tombe le mois prochain.

— Je m’excuse d’avance Eliot, mais Daisy nous a repérés et se dirige à toutes jambes vers nous. Fait comme si je t’avais rien raconté sur elle, parce que je vais sans doute être obligé de vous présenter.

J’observe le lieu qu’il fixait en me disant cela. En effet, une jeune femme aux cheveux étrangement rose pastel — ce doit être une mode — nous regarde en souriant doucement. Sa coupe lui arrive aux épaules et elle a un serre-tête en tartan aux couleurs de l’école comme décoration. La cravate qu’elle porte est de la même couleur que la nôtre et j’en désespère d’avance. Si elle est dans ma maison depuis deux ans, pourquoi ne s’est-elle pas introduite avant ?

— Salut Valentin ! Dis, je t’ai cherché pendant toute la pause, tu te cachais où ?

Elle essaie de me regarder discrètement, mais l’action est complètement ratée. Je me sens déjà mal et j’attends, avec une certaine impatience, que le blond réponde.

— Dans mon endroit secret, voyons, pour que tu ne me trouves pas. Mais enfin, petite fleur, tu ne vas pas me faire une crise maintenant, tu ne remarques pas qui est à côté de moi ?

— Valentin ! glapit-elle, prise sur le fait et les joues rouges.

— Il ne va pas te manger, les pâquerettes ce n’est pas comestible. Par contre, si tu t’étais appelée Pissenlit, je n’aurais pas donné cher de ta peau...

Je souris, me retenant de rire. Il tente de la détendre, mais cela la rend plus mal à l’aise qu’elle ne l’est déjà.

— Allez, présente-toi ! T’es une grande fille, tout de même.

Elle ose enfin pleinement me regarder et je la détaille plus encore. Elle semble mettre des lentilles dans les yeux, car la couleur menthe à l’eau qu’elle aborde est tout sauf naturelle. C’est dommage, mais je ne vais pas faire de remarques sur son look. Ce serait malvenu comme première impression.

— Salut.

Je la regarde, le visage neutre. À côté de moi, Valentin mime un sourire avec ses doigts, près de sa bouche. Je comprends le message et étire très légèrement mes lèvres. J’ai le sentiment de lui faire encore plus peur.

— Salut, murmuré-je. Comment t’appelles-tu ?

Elle me présente sa main pour que je la lui serre et répond à ma question.

— Daisy Clarke. Ravie de faire ta connaissance.

Nos deux paumes se touchent rapidement et elle la retire, mal à l’aise.

— Eliot Tanaka.

Mon regard dévie vers le blond, qui me désigne son téléphone portable. Je n’assimile pas immédiatement le message, gêné, alors que la jeune femme se place à mes côtés.

— Son numéro, murmure Valentin à ma destination. Demande-lui son numéro. Ça te coûte rien et crois-moi, ça va lui faire super plaisir.

Je lève les yeux au ciel et les roule. Je ne suis pas le plus doué des garçons lorsqu’il faut converser avec la gent féminine. Cela m’arracherait la bouche de l’avouer à voix haute, mais je suis bien heureux que mon nouvel ami soit là pour m’aiguiller. Attrapant un carnet pour en déchirer une feuille, j’y note mon numéro et le donne à la jeune femme, qui écarquille les yeux.

— C’est pour moi ?

— Oui. J’aimerais qu’il ne fasse pas le tour de la classe.

— Oh, ne t’inquiète pas ! Merci beaucoup.

Elle rougit plus encore et serre le pauvre bout de papier contre elle. Mon voisin de droite me secoue et je reporte mon attention sur lui.

— Bravo, je suis fier de toi. Tu te socialises. Décidément, ça te fait du bien d’être devenu mon ami, tu fais de grands pas vers une vie sociale plus conséquente que tes conversations avec le ciel.

— Vois-tu, il a cette particularité bien arrangeante de ne pas être un imbécile, répliqué-je avec un air parfaitement hypocrite.

Il fait semblant de s’offusquer, mais je sais qu’il ne le prend pas pour lui. Je le remercie intérieurement de me laisser faire, avec mes sarcasmes. Sans eux, j’aurais simplement l’impression de ne pas être moi-même.

Nous discutons encore tous les trois sur cette réunion, et sur les potentiels prix qui y seront distribués. Daisy se demande pourquoi la faire si tôt, comme l’année ne termine que fin juillet.

— Parce que les Year 14 ont d’autres chats à fouetter que se rendre à ce genre de manifestation. Et puis, nous sommes dans le même cas. Notre examen n’est peut-être pas aussi important que le leur, mais il existe quand même, réplique Valentin.

Un simple regard vers ses mains liées et ses yeux si ternes et bas me fait me dire qu’il n’est pas à l’aise avec les études. Je commence à ouvrir la bouche pour lui proposer quelque chose, mais je n’en ai pas plus le temps. La présidente du conseil des élèves, qui est à la tête de nos quatre maisons, me coupe la parole.

— Bonjour, Clear Lake !

Des cris fusent autour de moi, mais je reste silencieux. C’est une chose que l’on me reproche souvent : mon manque de patriotisme vis-à-vis de notre école. Pour moi, ce n’est qu’un lieu transitoire vers une étape bien plus importante.

— J’ai cette sensation étrange au creux de mon cœur depuis ce matin, parce que c’est mon dernier meeting avant mon départ vers d’autres aventures. J’aimerais vous remercier pour votre dévouement pendant toute l’année scolaire, et pour vos résultats ! Une dédicace toute spéciale à ma maison, ma chère maison de Robert Brown qui s’est fait retirer deux membres pendant l’année, si prématurément. Je vous garderais dans mon cœur !

Son regard brun clair balaye l’assemblée et elle avale un peu d’air. La totalité des personnes présentes se tourne vers les deux portes du gymnase, qui viennent de claquer. Deux adolescents, deux jeunes hommes, se tiennent à l’entrée, dans l’uniforme de l’école. Une cravate verte, la même que celle de notre présidente, décore leur chemise blanche. L’un des deux garçons, le plus petit, est en jeans. Quel manque de politesse. Mais ce qui me fait réagir, ce n’est pas cette interruption mystère, mais la réaction de mon voisin de droite. Les pupilles braquées sur celui sans uniforme, les yeux ronds et presque écarquillés, il pleure.

— Valentin ? Tout va bien ?

Il se tourne vers moi et une larme dégouline sur son genou. Je suis complètement perdu, et Daisy semble figée dans sa position, la main sur la bouche et les yeux collés sur les nouveaux venus.

— Il faut que je prenne l’air. Il faut vraiment que je prenne l’air.

Et il s’enfuit par la porte arrière, le plus discrètement possible. Bloqué sur ma chaise, je ne sais pas quoi faire. J’entends ma réputation au creux de moi, comme si j’étais sorti de mon propre corps. Mon cœur bat dans mes tempes, c’est assourdissant. Je regarde partout autour de moi, au ralenti. Les deux nouveaux élèves qui vont s’assoir avec la maison verte. L’un des deux a les cheveux d’un bleu pastel, ce qui confirme ma théorie sur les mèches colorées dans ce lycée. Le second ressemble à s’y méprendre à un mouton, avec ses boucles châtain foncé et sa peau brun clair.

Je suis dans une sorte de bulle, que la porte qui claque derrière moi fait exploser en de milliers de morceaux. Je me lève précipitamment et ignore complètement le regard de mes petits camarades. Je dois rattraper Valentin.

Une fois dehors, enfilant ma veste attrapée au dernier moment, je n’ai pas à chercher longtemps la tête blonde de mon nouvel ami. Il est contre le mur, les jambes recroquevillées contre lui. Il serre ses poignets avec une force considérable, comme s’il souhaitait déchirer le tissu blanc ou même violemment se les arracher. Je n’ai jamais vu personne dans un état pareil, dans une pareille détresse.

— Eliot, je….

— Je ne te demande pas de t’expliquer.

Je m’assieds à côté de lui, oubliant complètement la salissure ambiante et l’idée que des pieds aient foulé le sol sur lequel je suis posé. Je ne suis pas présent ici, à cet endroit précis, pour être maniaque.

Il renifle, et nous tournons la tête en même temps l’un vers l’autre. Ses yeux sont rouges sur les côtés, ce qui est normal. Mais leur bleu semble magnifié et la couleur insipide du ciel de juin est largement surpassée — cette simple remarque devrait m’étonner, mais je suis trop focalisé sur mon vis-à-vis pour le faire. Je ne sais plus quoi dire. J’en ai le souffle coupé. Au travers des larmes et de cette complète incompréhension, il me sourit. Et je suis certain que c’est vrai.

— Merci Eliot.

— Je n’ai rien fait. Je ne suis même pas capable de te consoler. Je te l’ai avoué tout à l’heure, les amitiés se brisent toujours avec moi.

— Tu ne démolis rien du tout. Au contraire, tu poses la première pierre. C’est pour ça que je te remercie. Parce que tu es sorti.

— Je m’inquiétais.

C’est étrange de dire cela. Réellement étrange. Mais tellement authentique.

— Alors tu es un véritable ami. Crois-moi, s’il te plaît.

— Je te crois.

Un coup de vent. Mes cheveux volent et apportent de la poussière dans mes yeux. J’éternue sans aucune raison apparente, ce qui fait rire mon voisin. Ses larmes ne sont pas sèches, mais il sourit. Et ses iris brillent, brillent, brillent.

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Lyana
Posté le 21/07/2020
Wow ! Alors je ne sais pas du tout ce qu'il arrive à notre Val, mais ça m'a attristé ! Je me pose mille et une question maintenant, néanmoins, je sais que la suite de ton histoire saura y répondre ! 👀

Je suis agréablement satisfaite du développement de leur alchimie, ça me plaît énormément et, bah la petite frustration commence à naître, ce qui est un excellent point ! 😍
J'aime le développement d'Eliot et sa façon de réagir, il devient "humain", pas qu'il ne l'était pas, mais son côté relationnel laissait à désirer ! Après ce n'était pas un mal, mais cette évolution me plaît beaucoup !

Toujours autant de poésie dans ta narration, même si on sent qu'au contact de Valentin, Eliot commence doucement à changer. Il y a quelques expressions qu'il n'aurait pas dit avant cet amitié !

Parlons du dernier point : Daisy. Déjà merci pour la blague sur la signification de son prénom ! Je t'avoue que c'était un peu décousue, je ne savais pas qui parlait dans le dialogue et j'ai d'abord cru que c'était une amie d'Eliot, ce qui m'a fait bizarre ! Après on comprend donc ça va !
Petit Malus pour Valentin qui me déçoit à faire du forcing pour qu'Eliot se sociabilise ! Pas parce que je vois Daisy comme une rivale loin de là, mais j'ai trouvé la conversation abrupte, ça mérite une petite punition 🤭. On ne force pas les introverti à dire bonjour et rencontrer des gens ! Pas bien Val ! (C'est positif, c'est dans la psychologie du personnage, je râle juste un peu 😂)

Hier tu disais qu'un commentaire te disais d'éditer ce roman ! Eh bien je le redis, dès que tu te sens prête Nana, il faudra lui donner sa chance, mais sache qu'en attendant je suis une de tes fans ! 💜
_HP_
Posté le 15/07/2020
Coucouuu !

Oh ! °o°
Mais qu'est-ce qui a pu causé une telle réaction chez Valentin et Daisy ? °o°
En dehors de ce mystère, j'aime beaucoup la poésie qui se dégage de ton texte, tout le temps, comme dans le dernier paragraphe par exemple ^^
Hâte de continuer <3
Asasky
Posté le 17/07/2020
Coucouuu !

J'adore finir mes chapitres de cette manière, en laissant planer le mystère autour des personnages. Mais t'inquiète pas, tu auras une réponse à cette question :3 Je te remercie pour tes compliments, ça me va droit au coeur <3
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