Juin - 4

Par Asasky

La journée suivante, ainsi que tout le reste de la semaine se passent d’une manière similaire. Valentin me rejoint au coin d’une rue — il a insisté, même si son trajet s’allonge — et nous nous rendons ensemble au lycée. Il se tient dehors avec moi — qui regarde le ciel — jusqu’à la première sonnerie et nous nous retrouvons aux pauses. À midi, nous mangeons sur le toit, moi enroulé dans mon écharpe, lui sans sa veste d’uniforme. Comme aucun de nous n’est inscrit dans une activité extrascolaire, nous rentrons ensemble. Au départ, son intrusion dans ma vie m’énervait au plus haut point, et je rejetais ses tentatives d’approche. Je ne supportais pas l’impression d’avoir de la glu ou un vieux chewing-gum collé sur la semelle de ma chaussure. Les messages le soir ne me dérangeaient pas, il me suffisait de ne pas y répondre. Mais même en l’ignorant du mieux que je puisse, il ne relâche pas et ne perd pas son enthousiasme presque maladif vis-à-vis de notre nouvelle amitié.

Juin s’écoule lentement de cette manière. Je ne me montre pas spécialement amical envers le blond, qui prend toujours ce malin plaisir à m’attendre le matin. Mais ce matin, je reçois un message bien différent des autres.

> Je pars en avance. Dois régler un truc. J’aurais peut-être pas le temps de te voir ce midi.

Ces quelques mots me mettent dans un étrange état. Je ne sais pas s’il s’agit de déception, mais celui-ci perdure jusqu’à mon entrée dans l’école. Je m’arrête au niveau de mon casier pour déposer les livres de cette après-midi et alléger ma sacoche, que je porte en bandoulière. Puis, mes yeux accrochent une feuille placardée sur les murs blancs du couloir. Et je me frappe le haut du crâne. Les leçons de cette journée sont totalement annulées, pour que nous nous consacrons à nos maisons respectives.

Comme beaucoup de Grammar School au Royaume-Uni, non sans rappeler un certain sorcier à la cicatrice reconnaissable, nous possédons des maisons qui sont au nombre de quatre. Lorsque je suis entré à Clear Lake, j’ai été placé dans l’une d’elles. Ma cravate bleue indique d’ailleurs mon appartenance à la maison C.S Lewis.

Pressé, je me dirige à toutes jambes vers le gymnase, où nous sommes censés nous réunir pour le dernier meeting de l’année scolaire. Je vérifie que je suis parfaitement bien habillé en me détaillant dans une fenêtre et je me fais bousculer par quelques Year 14, qui se moquent de moi et de mon souci de l’apparence. Toutes ces paroles me passent au-dessus de la tête et je les ignore proprement. Mon frère dirait qu’ils sont simplement jaloux de moi.

Il règne dans le gymnase un bruit parfaitement assourdissant. On y déplace des chaises et des tables, installe des décorations en rapport avec notre maison, dépose des prix et autres rubans pour les élèves les plus honorables. C’est le branle-bas de combat et je me sens soudainement coupable de ne pas m’être rappelé plus tôt de cette réunion. Je suis peut-être quelque peu insolent lorsque je suis face à un professeur, mais j’aime m’investir dans la vie de l’école et particulièrement dans le ménage, que je trouve fort important pour une bonne hygiène.

Je vais donc me choisir un siège dans l’espace réservé à ma maison et je remonte mes manches. On m’alpague rapidement lorsque l’on remarque que je souhaite aider et on me donne des banderoles à accrocher sur les murs.

— Il y a normalement quelqu’un qui est parti en chercher dans une des réserves. Prends le premier couloir et tourne ensuite à droite, m’indique Heather Robertson, la présidente du conseil des élèves.

Elle arbore des cheveux lavande aujourd’hui attachés en une queue de cheval stylisée.

— Merci.

Je suis donc ses indications, malgré un sens de l’orientation plus que discutable. Je tombe d’abord sur une porte fermée à double tour, puis sur une cachette pour deux élèves ayant besoin de discrétion. Au bout de la troisième fois, je trouve enfin cette réserve aux banderoles. La lumière y est allumée et une table est dressée en son centre. Une personne, de dos, semble s’affairer sur quelque chose.

— Franchement, ils pourraient changer de déco de temps en temps, vu le prix que coûte la scolarité ici.

Je ne sais pas si je reconnais d’abord la voix, l’intonation ou simplement la chevelure blonde que l’on empoigne par grands brins. Mais je ne peux réellement pas m’empêcher de laisser échapper une onomatopée.

— Hn.

Surpris, Valentin se retourne vers moi, armé d’une paire de ciseaux à bouts ronds. J’esquisse un rire en mettant la main devant ma bouche.

— Tu pourrais t’annoncer, enfoiré.

— Je ne voulais pas manquer l’opportunité de te faire peur. J’ai eu entièrement raison, la tête que tu m’as offerte en valait la peine. Totalement la peine.

Je m’attendais à un rire de sa part et à une nouvelle insulte, mais il ne fait que me fixer, le regard brouillé. Ne le connaissant pas encore bien, je ne parviens pas à le lire correctement. Si j’avais pu, j’aurais pu prévoir la déflagration qui explose sur moi après ma réplique.

— Franchement, t’es qu’un enfoiré. Et je ne dis pas ça dans le vent, je le pense vraiment. Je sais même pas pourquoi tu es mon ami, si tu peux pas me dire de trucs gentils. J’ai pas du tout envie d’avoir de girouettes dans ma vie.

— Crois-tu que je suis là pour ta petite personne ? l’interrogé-je, en penchant la tête d’un côté.

— Bah ouais, je sais pas, tu me cherchais peut-être parce que je n’ai pas fait le chemin avec toi ce matin. T’es aussi ouvert qu’une porte de prison en kevlar, c’est impossible de lire en toi.

La remarque est quelque peu douloureuse, mais je m’y attendais. Parce que toutes les histoires dans lesquelles je m’engage finissent ainsi. Je ne m’investis pas assez et on me le reproche.

— Mon monde ne tourne pas autour de toi. Je suis ici pour participer aux décorations du gymnase. On m’a conduit dans cette salle.

— Comme si ça t’intéressait.

Cette fois-ci, je fronce les sourcils, la colère montant en moi.

— Tu ne me connais pas. Tu ne peux pas établir des généralités sur ma personnalité.

— Ne fais pas genre, Eliot. Tu réponds aux profs, tu prends plaisir à être viré de cours. Et tu veux me faire croire que tu t’intéresses à la décoration du gymnase ?

— Oui. Je désire le bien de ma maison.

Il me toise de haut en bas et souffle entre ses dents, comme un serpent. Je n’ai même plus le droit à ses mots. Soit. Je le contourne, en jetant un œil sur sa besogne et attrape un carton de décorations et autres banderoles. Je repars ensuite vers la salle principale, sans le moindre regard vers lui. Je crois que notre amitié a été vaincue dans cette même salle.

***

Toute la matinée est consacrée au rangement et aux arrangements décoratifs. Je ne m’en plains pas, puisque j’échappe à deux heures de mathématiques. Mais je commence rapidement à m’ennuyer : nous sommes un nombre plutôt conséquent d’élèves qui ne participent pas à des activités culturelles ou sportives et qui doivent aider. Valentin a fini par sortir de sa salle, et a immédiatement dirigé un regard noir vers ma personne. J’ai enfilé mes écouteurs pour une séance de piano calme et je l’ai ignoré en me focalisant sur un livre qui ne quitte jamais mon sac. On me reprend quelques fois pour que je me lève ou me déplace, mais globalement, je me fais oublier. Et sur les coups de midi, je m’en vais vers le toit, afin de déjeuner.

Il fait toujours aussi mauvais, et je m’insulte à nouveau d’avoir laissé ma veste chez moi. Je tremble presque de froid, assumant totalement être un frileux né. J’en reviens même à éternuer en plein mois de juin, ce qui ferait rire n’importe quel météorologue. J’ouvre ma boîte-repas, remplie d’une salade composée par ma mère — elle ne me fait pas réellement envie, malgré tout l’amour transmis dans cette préparation.

Frileuse, et tête en l’air par-dessus le marché. Finalement, tu n’es pas si parfait, Eliot.

Je me retourne vivement, cherchant des yeux la personne qui a prononcé ces paroles à mon encontre — la voix et le ton utilisé m’indiquent déjà de qui il s’agit. Ne le trouvant pas tout de suite, je me retrouve avec une veste ainsi qu’une écharpe sur le haut du crâne, jeté là négligemment. Enlevant les vêtements de mon champ de vision, je lève la tête. Je tombe sur une paire de jambes qui pend au-dessus de moi. Un visage se penche et je croise deux iris bleus rageurs et pleins de colère. Valentin est sur le toit de la cage d’escalier et c’est lui qui m’a lancé ses vêtements en me traitant de frileux. Je roule les yeux, irrité, et laisse les affaires sur le sol. Je m’assieds à l’opposé, derrière lui et termine mon repas. Lorsque je referme ma boîte, il saute carrément à mes côtés et s’appuie négligemment au mur, les bras croisés sur sa poitrine. Sa position me ferait presque rire si je n’étais moi-même pas furieux de sa présence dans mon lieu de déjeuner – moment où je suis sensé me retrouver seul avec moi-même et passer mon temps la tête dans les nuages. Je range ma boîte vide dans mon sac et me relève, désireux de quitter le toit le plus rapidement possible. Une voix à la fois proche et lointaine me stoppe dans mes mouvements.

— Alors c’est comme ça, tu vas te barrer sans un mot, sans rien, et faire une croix sur notre amitié sans une once de culpabilité ?

Je serre les poings, cette fois-ci réellement en colère et me retourne rapidement, les sourcils froncés, et mes yeux noirs lançant des éclairs.

— Je n’ai jamais dit que nous étions amis. Cette relation de pseudo-amitié est à sens unique. Alors oui, j’ai répondu à tes premiers messages, oui, je t’ai donné un surnom, oui, je t’ai accompagné à la cascade. Je croyais que tu allais te lasser, parce que je ne suis pas très sympathique avec toi et que je te traite d’imbécile à longueur de journée. Mais tu es un spécimen plutôt... gluant, je dois l’avouer. Si tu veux tout savoir, il est vrai que c’était étrange de faire le chemin seul ce matin et que j’étais heureux de te retrouver dans la réserve. Mais je n’ai aucune idée de ce qui m’a pris.

— Il t’a pris que ton cœur de pierre, ton cœur tout froid s’est enfin réveillé et que la petite voix au fond de ton cerveau t’a dit qu’il serait grand temps de te comporter comme un ami avec moi. Seulement, faut que tu l’écoutes, parce qu’elle a raison, elle a entièrement raison.

— Comprends-tu l’anglais ou faut-il que je te traduise la phrase en français ? Je ne suis pas ton ami, Valentin.

— Pourquoi t’es comme ça? Pourquoi tu réagis comme ça dès qu’on veut t’approcher ? J’ai pas la peste ni aucune autre maladie ultra contagieuse, tu sais.

— Parce que je finis toujours par être celui qui est déçu, celui qui se retrouve seul à la fin, le pauvre animal abandonné par ses maîtres. Je ne supporte plus d’avoir ce rôle-là.

La phrase est enfin sortie. Je le fixe, lui montrant que je n’ai pas peur de lui. À mon grand étonnement, il ne me soutient pas le regard, mais le fui. Il s’assied près de moi et commence à parler.

— Quand j’étais jeune, personne ne croyait en moi. J’étais un petit garçon frêle et timide, qu’il ne fallait pas bousculer. J’étais différent par mon accent. Alors, on me mettait de côté, tous les jours, tout le temps. J’étais la brebis galeuse dont on ne voulait pas dans le troupeau. Mais je me suis pas laissé faire, je leur ai prouvé que je valais quelque chose. Un jour, on nous a annoncé un festival de sport qui réunirait toute l’école. J’ai demandé à participer au relais en groupe. Au début, on m’a envoyé paître en m’inventant un problème de souffle que je n’avais pas. Un des participants s’est foulé la cheville à une précédente course. Tous mes petits camarades étaient déjà engagés dans quelque chose, il restait plus que moi. Alors j’ai couru, j’ai couru en dernier et j’ai gagné. Ça a pas été tout de suite acquis, ma classe ne m’a pas élevé en héros. Mais en entrant en middle school, j’étais enfin respecté pour qui j’étais. Peut-être que tu as été traumatisé dans ton enfance par de faux amis, mais je suis pas comme ça. Ne te fie pas à ta première expérience. Si je l’avais fait il y a dix ans, on ne me ferait pas confiance lors des festivals de sport pour ramener la victoire à ma classe. Je sais que ça peut paraître décousu, mais est-ce que tu vois ce que je veux dire ? Je ne te trahirais pas, je te le promets.

Il sourit comme un imbécile à la fin de sa longue réplique. Mes traits se sont radoucis au fur et à mesure. Ses yeux, son sourire, son discours, toute sa personne me disent de lui faire confiance et que sa dernière réplique est tout à fait sincère. Alors j’abandonne la partie, je tombe dans le filet, je me laisse engloutir par cette nouvelle amitié. J’étire mes lèvres, plisse les yeux et éternue bruyamment à cause du froid qui se fait bien trop ressentir sur ma peau — et je peste encore une fois contre la météo. Valentin éclate de rire immédiatement et je mime une moue faussement vexée. Je contourne les murs de la cage d’escalier pour aller chercher la veste et l’écharpe que mon ami m’a lancées sur la tête un peu plus tôt. Une fois emmitouflé — son châle rouge sent son odeur —, je vais le rejoindre près des barrières qui entourent le toit.

— Tu ressembles à un pingouin. C’est plutôt marrant de t’observer te recroqueviller sur toi-même, dit-il à la limite du rire. Surtout que nous sommes en juin et qu’il fait super bon ! Franchement, je crois que ton intérieur est complètement déréglé, mon vieux.

— J’ai froid. Et ce n’est pas drôle... Valentin.

Il se tourne vivement vers moi, la main dérapant sur la barre de fer. Il sourit plus encore que précédemment.

— Bah tiens, pas d’imbécile? Ça fait plaisir d’entendre mon prénom, pour une fois.

Je ne réplique rien et je me touche l’arête du nez, montrant une forme d’agacement. Mais sous ce geste presque automatique, je souris.

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Lyana
Posté le 20/07/2020
Encore un excellent chapitre Nana ! J'ai adoré cette prise de position de Valentin qui s'affirme pour faire flancher Eliot, ils vont si bien ensemble, je les vois un peu comme le feu et la glace en vrai !

Le passé de Valentin m'a énormément touché, je t'avoue que je ne m'attendais pas à ça ! Toutefois je sens que le personne est encore plus complexe et nous cache des surprises, j'ai hâte de le découvrir.
Quant à Eliot, il s'est libéré et Wow je ne m'y attendais pas du tout, je suis contente de le voir s'ouvrir, même si je t'avoue avoir trouvé ça un chouïa mal amené. Je m'explique : à la fin du précédent chapitre, il ne me laissait pas paraître ces sentiments vis à vis de leur amitié. Il était encore troublé à mes yeux, mais pas au point de rechigner et râler ainsi. Néanmoins, il n'en reste pas moins que l’absence de Valentin le marque ! DONC, c'est pas si gênant que ça, mais j'ai trouvé l'idée un peu en décalage !

C'est encore un excellent chapitre, toujours emprunt de ta plume poétique et je tenait à te dire Merci pour avoir rendu les maisons à l'Angleterre. CE N'EST PAS HARRY POTTER ! Rendez nous le système scolaire Anglais !!!
_HP_
Posté le 23/06/2020
Hello !

Je me reconnais tellement dans Eliot ! (fin j'suis quand même une fille, mais voilà xD) La déception, la trahison ; la peur de faire à nouveau confiance pour se faire à nouveau trahir... :( C'est très bien décrit 😅
L'histoire de Valentin est touchante ^^ Et leur amitié l'est aussi !
Breff, c'est super à lire, j'aime beaucoup et j'ai hâte d'en apprendre plus ! ^-^"

• "totalement annulées, pour que nous nous consacrons à nos maisons respectives" → je me demande si ce n'est pas "consacrions" 🤔😅
• "sa présence dans mon lieu de déjeuner – moment où je suis sensé me retrouver seul" → censé ^^
• "À mon grand étonnement, il ne me soutient pas le regard, mais le fui" → fuis
Asasky
Posté le 27/06/2020
Coucou !

Je suis contente que tu te retrouves dans le personnage, parce que c'est le but (et d'ailleurs, on m'avait dit que le fait que ce soit un garçon ça bloquait (mais cette personne n'est pas allée au bout des chapitres de juin donc bon...))

Je connais ça malheureusement...j'ai toujours été le mouton noir dans mes groupes d'amis, et ça ne s'est calmé que récemment. Donc malheureusement, quand on connait aussi bien, on le décrit bien ><

Merci encore pour les fautes, je ne sais pas ce que je fais (et sensé, c'est ma saleté de bête noire, je n'y arrive jamais ><)
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