Jour 3.

La journée précédente avait été épuisante mais riche en informations. Franz avait retrouvé Asma, et savait désormais ce qu’il s’était passé. Le lien entre le viol d’Asma et la disparition d’Ina et de Camilla semblait cependant ténu. Asma lui en avait dit trop peu mais il doutait qu’elle lui délivre plus d’informations. Il allait devoir fouiller, chercher lui-même les informations manquantes et ce ne serait pas facile.

Afin de se donner du courage et de l’énergie, il se décida à rendre visite à la mère d’Asma. Assa était en plein ménage quand il frappa à la porte mais elle abandonna aussitôt le balai pour l’accueillir.

— Vous avez des nouvelles ? lui demanda-t-elle en le pressant d’entrer.

— J’en ai, vous devriez vous asseoir.

Le regard d’Assa s’ourla d’inquiétude mais elle obéit.

— Dites moi tout, supplia-t-elle.

— J’ai retrouvé votre fille, et elle est en bonne santé. (Assa eut l’air soulagée.) Cependant, elle s’est cachée parce qu’elle a vécu quelque chose de… traumatisant. (Annoncer ce genre de nouvelle est toujours complexe.) Votre fille a été violée durant une soirée. Je voudrais que vous me demandiez de retrouver ceux qui ont fait ça, et de me laisser m’en charger.

Assa garda le silence de longues minutes. Sa tête était penchée en avant, lourde comme si un énorme poids reposait désormais sur ses épaules. Franz savait qu’il lui faudrait du temps pour digérer le choc, et qu’une fois que ce serait fait, la colère prendrait le dessus. Il devait s’assurer qu’elle ne chercherait à rendre justice elle-même. Elle n’était pas détective, aussi il n’était pas certain qu’elle puisse retrouver les coupables, et fort possible qu’elle fasse payer des innocents. Franz se méfiait comme de la peste de la justice livrée par les proches des victimes.

La justice ici était délivré par les anciens, ils jugeaient les affaires communes comme les plus graves, faisaient preuve d’une neutralité nécessaire, et appliquaient des sentences plutôt dures. Mais ici, beaucoup de gens appliquaient leur propre justice. Rares étaient ceux qui faisaient appels aux anciens et à leur justice, et plus rares encore étaient ceux qui faisaient appel à quelqu’un comme lui, un détective.

— Monsieur Hartman je veux que vous retrouviez les hommes qui ont fait ça, mais avant cela, dites-moi où est ma fille ?

— Elle s’est cachée chez quelqu’un en qui elle a confiance, je peux vous écrire où elle est exactement si vous le souhaitez.

Assa chercha un bout de papier, un stylo et lui tendit les deux. Franz nota l’étage, le numéro ainsi que le nom du vieil homme qui abritait Asma. Il se doutait que la confrontation serait houleuse, mais la colère de Assa était compréhensible. Comment accepter que sa fille puisse s’être cachée loin d’elle, comment accepter qu’elle puisse avoir été violée, et n’avoir rien dit à sa propre mère ?

— Promettez-moi autre chose, madame Nyang, quand j’aurais retrouvé les coupables, vous laisserez les anciens décider de la sentence.

La mère leva vers lui des yeux sombres où déjà la colère s’y mêlait, dansait comme les flammes d’un feu intense. Franz savait que cette colère continuerait à brûler longtemps après. L’allemand soutint le regard de la jeune femme qui finit par accepter.

— D’accord, monsieur Hartman, je laisserais les anciens livrer justice.

Lui arracher cette promesse n’était pas évident, il le savait, comme elle lui faisait savoir, avec son silence, et ses grands yeux qui le dardait. Franz savait également que cette promesse ne valait que s’il lui apportait les coupables.

 

Après la mère d’Asma, sa prochaine visite était pour le jeune Pietro.

Franz n’avait pas confiance dans ce jeune homme qui tantôt lui avait affirmé ne plus côtoyer Asma et qui livrait des repas avec elle. Etait-ce à cause de lui qu’elle avait réduit sa tournée ? Avait-il était plus persévérant qu’il disait l’avoir été ? Avait-il insisté jusqu’à devenir un harceleur pour la jeune femme ? Franz était persuadé que le jeune basketteur lui avait caché des choses, et peut-être même était-il impliqué dans le viol de la jeune femme.

C’était de gros soupçons, et Franz espérait se tromper à ce sujet. Mais il savait également qu’il valait mieux poser une question de trop qu’éviter de la poser. Tout soupçon méritait d’être évacué.

— Bonjour Pietro, fit Franz d’une voix presque neutre, après tout il n’avait aucun réel reproche à lui faire et si ce jeune homme était innocent, il allait en apprendre une qui allait le sécher sur place.

Asma n’allait sans doute pas apprécier que Franz parle de son viol que ce soit à sa mère ou à ce garçon qui était amoureux d’elle depuis qu’ils étaient tous petits. Quand il était policier, beaucoup de femmes ne portaient pas plainte après un viol ou des violences conjugales justement parce qu’elles ne voulaient pas que ça se sache, que la rumeur enfle à leur sujet. Il pouvait comprendre pourquoi. Une étiquette de victime est difficile à enlever par la suite. Mais laisser le coupable s’en tirer était limite criminel. De ce qu’il en savait du comportement criminel c’est qu’il était bien souvent exponentiel. Quand un violeur s’en tirait rien ne l’empêchait de recommencer, pire, il prenait de l’assurance.

— Ah c’est vous ! Je n’ai pas revu Asma, monsieur Hartman. Personne ne l’a revue, précisa-t-il.

Ce n’était pas spécialement les paroles typiques d’un criminel mais ça faisait quand même vachement suspect de balancer ça direct en le voyant arriver. Franz étira un sourire teinté de froideur.

— C’est moi qui vient te donner des nouvelles cette fois-ci. J’ai retrouvé mademoiselle Nyang. Elle est en sécurité, informa-t-il en scrutant le jeune homme.

Ce dernier eut l’air soulagé.

— Où était-elle ? demanda-t-il.

— Elle se cachait, répliqua Franz en scrutant plus intensément encore le jeune homme dont les sourcils s’haussaient de surprise. Vois-tu, elle a subi une agression, durant la soirée de samedi soir dernier.

La surprise qui teintait le visage du jeune homme paraissait réelle. Franz aurait pourtant parié sur ce jeune amoureux transis mais frustré depuis des années, il aurait pu craqué samedi soir, peut-être en la voyant discuter avec d’autres hommes ou simplement, en tentant d’abuser d’elle parce qu’elle était ivre. Ce ne serait pas le premier ni le dernier.

Mais aurait-il invité d’autres jeunes gens dans la danse ? Franz n’y croyait pas. Si la fille que vous aimez vous échappe, et que dans un instant de folie vous décidez de la forcer à vous aimer, vous n’allez pas inviter tout le monde à l’aimer avec vous, vous la gardez jalousement avec vous, vous ne laissez personne s’en approcher. Si Pietro était passé à l’acte, il n’aurait jamais invité d’autres à abuser de son grand amour. Impossible. Il était donc innocent. A priori.

Mais une autre possibilité demeurait, plus horrible encore. Qu’il ait été témoin de la scène, que par jalousie il ait décidé de ne rien dire, qu’il ait pensé qu’elle méritait cela. Franz n’y croyait pas non plus. Le jeune homme auquel il avait parlé jusqu’à présent ne semblait pas si amer que cela en parlant d’Asma. Il ne s’étendait pas sur le sujet, et cachait certainement quelque chose, mais rien d’aussi horrible pensait Hartman.

— Mon dieu mais c’est horrible ! s’exclama le jeune homme. Vous savez qui l’a agressé ?

— Non, c’était une agression sexuelle et la jeune Nyang est trop traumatisée pour identifier ses bourreaux.

— Mon dieu, ils étaient plusieurs ? C’est ce que vous dites, n’est-ce pas ? Qu’ils étaient plusieurs à… à… la…

— Violer, oui.

Franz ressenti de la pitié pour le jeune homme qui s’effondrait en larmes. Il détourna pudiquement le regard, lui laissant quelques instants pour se rassembler, et cesser de pleurer. Les reniflements de Pietro durèrent assez longtemps, laps de temps durant lequel Franz étudia la possibilité que Pietro soit totalement innocent dans l’affaire. Pourrait-il avoir même l’envie de venger Asma ? Franz en doutait.

— Je dois te poser la question, Pietro, étais-tu à la soirée de samedi soir ?

— Non… je… non je n’y étais pas, répondit-il trop précipitamment et se trahissant instantanément.

— Tu sais, j’ai été policier. Je sais reconnaître un mensonge comme une dissimulation. Je ne crois pas que tu ais fait du mal à Asma, mais il est clair que tu me caches quelque chose, comme il est évident que tu mens à propos de samedi soir.

— Je vous assure…

— Ne mens pas, conseilla Franz sur une voix autoritaire.

Le jeune homme déglutit péniblement. Franz en aurait mis sa main à couper que le petit Pietro venait d’avoir une sueur froide.

— Monsieur…

— Prend ton temps, mais dis-moi la vérité.

Du temps, il lui en fallait. Le jeune Pietro ouvrit plusieurs fois la bouche sans qu’aucun son audible n’en sortit, il se frotta le crâne, et plus le temps passait plus il avait l’air gêné. Horriblement gêné. Ses joues étaient devenues écarlates et probablement brûlantes tandis qu’un filet de sueur dégoulinait depuis ses tempes.

— J’étais là samedi soir, d’accord. Mais je vous jure que je n’ai pas vu Asma se faire agresser… si j’avais été… si je l’avais vu… je vous jure… j’aurais…

— Je te crois, tu ne l’aurais pas laissé être violée par plusieurs types, je te crois. Mais avant ça n’arrive, l’as-tu vu ?

Ses yeux se voilèrent, de larmes, de honte, et sans nul doute de colère également. Pietro fuyait son regard, et Franz savait pourquoi. Il ressentait de la honte et des regrets.

— Je l’ai vu. Asma était avec Camilla, une fille à la réputation… et au caractère… bref, Camilla la lâchait pas, y’avait pas moyen de discuter avec elle. J’ai demandé à Camilla si elle avait pas des garçons à draguer, un feu à déclencher, ce genre de conneries qu’elle fait. Bien sûr elle l’a mal prit, mais c’est Asma qui était la plus furieuse. Je ne l’ai jamais vu ainsi, elle m’a giflé et m’a traité de connard. Camilla était une vraie furie elle aussi. Alors je me suis barré.

— Tu es parti de la soirée ?

— Non, je suis juste parti ailleurs.

— Et tu n’as pas revu Asma ?

Pietro baissa les yeux, plus honteux encore, si une telle chose était possible.

— Je l’ai revu, plus tard. Elle discutait avec un type. Et j’étais… furieux. Je l’ai traité de salope et je suis parti, de la soirée.

Le jeune homme explosa en sanglot, de gros et lourds sanglots. Franz comprenait à quel point il devait en souffrir, mais il était possible que le type avec qui elle parlait à cet instant soit son agresseur, et il était plus que possible que le type en ait profité ensuite, qu’Asma venant de se faire insulter par son ami d’enfance, avec qui elle s’occupait des repas, qui a toujours paru galant, la traite de salope ça a dû lui en mettre un coup.

Franz se demanda si Asma savait que Pietro et Ina avaient eut une relation, et si elle en avait été jalouse ? déçue ? Est-ce que cela expliquait pourquoi ils en étaient venus si vite aux insultes ? Pourquoi Ina et Asma ne se fréquentaient plus ? Si le dessin de la soirée sordide d’Asma se dessinait, en revanche, la disparition d’Ina et de Camilla n’avaient toujours pas d’explication.

— A quoi ressemblait le type avec qui elle discutait ?

— J’en sais rien, c’était un rebeu je crois, du style turc, plutôt beau garçon, avec une petite moustache. Je sais pas qui était ce type, tout ce que je sais c’est qu’il la regardait avec l’envie de se la faire et qu’Asma ne se rendait compte de rien, elle avait même l’air d’aimer ça. Vous savez j’suis quelqu’un de plutôt calme en temps ordinaire, mais voir ça, après ce qu’elle m’a sorti, ça m’a rendu furieux…

— Je sais. Tu as craqué, ça arrive de craquer. Et ce n’est pas de ta faute ce qu’il est arrivé à Asma.

— Je sais, c’est la faute de ce type !

— Pietro, je mène l’enquête et je te demande de rien faire du tout.

— Vous pouvez pas me demander ça, si ce type lui a fait du mal… s’étrangla-t-il.

— Tu peux l’aider en me disant tout ce que tu sais, tout ce que tu as vu à cette soirée, tu peux aussi l’aider en me disant pourquoi tu ne m’as pas parlé des repas que vous faites ensembles aux vieilles personnes.

— M’sieur Hartmant… après ce que je lui ai dit à cette soirée, j’avais honte.

— Vous êtes restés plus proche que tu ne me l’as fait croire, n’est-ce pas ?

— Pas tellement, c’est par hasard qu’on s’est retrouvé aux repas. Je pensais que suffisamment de temps s’était écoulé. Mais non, elle m’en voulait encore d’avoir été avec Ina. J’ai essayé de me faire pardonner mais elle m’ignorait. Ces dernières semaines, elle avait réduit sa tournée, et je crois bien que c’est à cause de moi. Elle m’évitait…

Sa voix s’étrangla et les sanglots revinrent plus gros, plus forts que les précédents. Franz décida de laisser le jeune homme tranquille pour le moment.

 

Hartman avait suffisamment d’indices à présent pour mieux comprendre le dérouler de la soirée, et peut-être même un suspect. Mais il n’avait aucune idée du lien entre Ina, Camilla et ce qu’il était arrivé à Asma. Il savait désormais qu’il y avait eu un triangle amoureux entre Ina, Pietro et Asma, mais également que Camilla poussait Asma à prendre sa distance avec Pietro.

Quelque chose s’était-il joué samedi soir entre les trois jeunes femmes ? Est-ce que l’une d’elle avait déclenché quelque chose ? Et quel rapport cela pouvait-il avoir avec le viol qu’avait subit Asma ? Franz sentait que quelque chose lui échappait.

La relation entre les trois jeunes femmes lui semblait qu’un fil détendu et assez ténu. Il lui manquait des éléments. Et il ignorait où les trouver. Asma n’était pas en état de lui confier quoi que ce soit. Pietro s’était avéré plus bavard qu’il ne l’avait espéré mais il était rempli de culpabilité à présent et ne pensait qu’à Asma. Difficile de lui en vouloir cependant.

Franz réalisa avec consternation qu’il s’était concentré sur Asma. Il savait quelle genre de jeune fille elle était, qui l’aimait, ce qu’il lui était arrivé, il savait même désormais où elle se trouvait. Mais il ignorait tout des deux autres jeunes filles. La raison semblait fort simple : la mère d’Asma était venue frapper à sa porte, avait insisté, lui avait donné suffisamment d’indice alors que celle d’Ina lui avait claqué la porte au nez, quand à Camilla, il n’avait discuté avec sa mère qu’une seule fois, et l’ancienne n’avait pu lui donner plus d’informations. Il lui fallait creuser plus profondément s’il voulait trouver quoi que ce soit.

Et son instinct lui soufflait que tout était indéniablement connecté. Le destin de ces trois jeunes filles était lié. Il devait juste trouver le bon bout de ficelle sur lequel tirer pour défaire toute la pelote.

 

Après avoir appelé plusieurs fois sans succès le téléphone portable de la jeune Ina, Franz su qu’il allait devoir trouver une autre piste pour en découvrir plus au sujet de la jeune femme. D’après son expérience policière, il fallait en apprendre le maximum sur les victimes, le témoignage des proches était généralement le plus précieux. Souvent les proches étaient impliqués dans le sort des victimes, et s’ils ne l’étaient pas, ils pouvaient vous en apprendre beaucoup sur le comportement qu’elle aurait eut.

Le problème avec Ina est que sa mère ne s’en occupait plus, qu’elle avait complètement abandonné sa fille. Quant à Pietro, même s’il se vantait d’avoir eut une relation avec elle, cela remontait à des années, et visiblement, il cherchait à se rabibocher avec Asma. Il n’allait certainement pas trainer avec Ina. Franz savait qu’il lui faudrait interroger Pietro et Asma sur le sujet d’Ina, mais plus tard. Pour le moment, il avait besoin de comprendre qui était Ina Mwana.

Pour cela, il avait sa petite idée. Retrouver ses amants, s’ils étaient aussi nombreux que le prétendait sa mère, serait compliqué. Et pas certain que ses amants sachent quoi que ce soit de concluant. En revanche, d’après sa mère, Ina gardait ses frères et sœurs, et ne leur cachait visiblement pas grand chose de sa vie intime. Il n’y avait rien de plus bavard qu’un enfant. Bien sûr, les enfants ont une nette tendance à l’exagération, plus encore que les adolescents. C’est leur imagination qui veut ça. Aussi leur témoignage est souvent à décrypter, à prendre avec des pincettes, à envisager comme une sorte d’énigme à résoudre. Mais souvent, ils offraient de nombreux indices à ceux qui voulaient bien les regarder.

Franz frappa donc à la porte des Mwana. Bien qu’il était relativement tard dans la matinée, la mère était là. Elle jeta un regard acerbe au détective.

— Vous avez retrouvé ma fille ? demanda-t-elle de but en blanc.

— Malheureusement non.

— Vous avez bien retrouvé la petite Asma, vous allez donc retrouver Ina, enfin, si elle a pas disparu pour l’autre bout du monde, évidemment, observa-t-elle avec une certaine confiance.

— Vous avez donc croisé madame Nyang, constata Franz toujours surpris par la vitesse à laquelle allait les nouvelles dans cette tour.

— Nous faisons nos courses ensembles.

Madame Mwana lui jeta un regard signifiant que s’il n’avait rien de plus à ajouter, elle allait refermer la porte, qu’elle avait d’autres chats à fouetter après tout. Ce n’était pas le genre de femme à se plaindre, à réclamer quoi que ce soit, ni à demander de l’aide, supputa Franz qui avait du flair pour deviner la nature humaine.

— Madame, j’aurais besoin de questionner vos enfants au sujet de votre fille.

— Vous voulez parler au petits ? demanda-t-elle surprise, visiblement pour elle c’était complètement absurde comme idée.

— C’est cela.

— Vous savez que ce sont des enfants ? Ils racontent n’importe quoi, spécialement Inesse.

Franz se demanda si tous ses enfants portaient un prénom similaire.

— Inesse est la plus grande après Ina ?

— Tout juste. Et c’est une menteuse hors paire, elle n’arrête pas de jacasser et pas un mot sortant de sa bouche n’est vrai. Je ne vois vraiment pas ce que vous pourriez tirer d’elle.

— Permettez que je tente ma chance ?

La femme lui ouvrit grande sa porte avec un air disant ‘vous l’avez voulu’. Franz s’avança sans demander son reste, suivant les indications qu’elle lui avait donné afin de retrouver les enfants. Ce ne fut pas compliqué : ils étaient tous les trois plantés devant la télévision, se déchirant pour un paquet de chips.

Inesse était facile à repérer, c’était une gamine d’une dizaine d’année qui en faisait légèrement plus, légèrement maquillée, du gloss probablement piqué à sa mère ou à sa sœur sur les lèvres, portant un tee-shirt moulant mettant en valeur ses formes naissantes. Elle regardait les deux autres enfants se disputer le paquet avec un regard amusé. Quand Franz pénétra le salon encombré, la gamine lui jeta un regard plein de curiosité.

— Vous êtes le monsieur qui parlait à maman, celui qui va retrouver Ina, c’est ça ? demanda-t-elle.

— C’est moi en effet.

— Et vous voulez nous demander si on sait quelque chose ? Les deux petits savent rien, ils n’écoutent jamais rien, tout ce qui les intéresse c’est ce qu’il y a à la télé et ce qu’ils vont manger au prochain repas.

Inesse ne pouvait avoir plus raison car aucun des deux autres enfants ne semblait avoir remarqué sa présence. La bataille pour les chips avait redoublé de puissance. Les enfants se déchiraient littéralement et à chaque petite victoire, des chips volaient sur le tapis aussitôt dévorer par un petit chien qui ressemblait plus à paillasson qu’à un être vivant.

— Mais toi tu sais tout n’est-ce pas ? Tu écoutes tout ?

— Bien sûr, il n’y a rien de plus intéressant que ce que disent ou font les adultes, vous trouvez pas ?

Franz opina du chef avec un sourire amusé, il s’était trouvé la parfaite assistante.

— Je suis tout à fait d’accord avec toi.

— Alors qu’est-ce que vous voulez savoir exactement ? Avec qui Ina sortait ? Où elle allait avec ces types qu’elle ramenait ?

— Un peu de tout ça, et plus encore ! répondit-il avec un immense sourire.

— Vous avez frappé à la bonne porte ! répliqua la gamine qui avait le don d’amuser le vieux détective.

L’homme sans enfant qu’il était avait toujours estimé que les enfants étaient trop de responsabilité, trop de poids, qu’il n’avait de place pour eux dans sa vie, ni la femme qui allait avec pour les élever. Il ne voulait pas être ce genre de père absent ou pire, un père policier toujours inquiet qui interdit tout à ses gamins et panique à chaque enquête impliquant des enfants ou des adolescents. Il n’avait jamais regretté ses choix de vie.

Mais cela ne voulait pas dire qu’il n’aimait pas les enfants. Autant les adolescents le fatiguaient, et le comportement indolent de certains l’agaçait profondément, autant les enfants manifestant autant de curiosité et d’esprit vif que cette enfant avait le don de l’amuser, et parfois même, de le faire douter dans ses choix de vie.

— Ina a une belle collection de type à ses pieds, j’ai jamais trop compris pourquoi vu comment elle les traite. Avec elle c’est je prend, j’utilise, je jette ! s’exclama la gamine prise par la fièvre des conteurs, et indéniablement, elle était douée pour raconter des histoires, captiver, et que chacun soit collé à ses lèvres. Elle doit avoir un truc en plus que les autres filles n’ont pas, ou alors elle leur fait des trucs inoubliables à moins que les types qu’elle trouve soient tous fêlés. Bref, ma sœur, elle les collectionne comme on dit. Vous voulez savoir quoi, qui est le dernier type avec qui elle est ? Officiellement ou officieusement ?

— Officieusement ?

— Ina aime bien se mettre à la colle avec des mecs mariés, plus vieux et mariés c’est son truc. Je crois que c’est pour faire son intéressante. Souvent ça lui attire des ennuis, parce qu’ici tout finit par se savoir. Plusieurs fois, elle a du se tailler pour éviter que les femmes bafouées lui fassent la peau si vous voyez ce que je veux dire.

— Parfaitement, donc ses escapades ce n’est pas pour fuir la maison ou parce que sa mère l’a viré mais parce qu’elle a couché avec le mauvais type ?

— Huhu. Bon quand maman la vire c’est parce qu’elle a couché avec un type marié. Elle le prend vachement mal maman, étant donné qu’elle a été abandonnée par son premier mari, et que le second à lui avoir promis le mariage et l’avoir mise en cloque était en fait déjà marié. Le troisième s’est même pas donné la peine de parler de mariage, il a suffit qu’il la rende ivre.

— Le mari de ta maman qui l’a abandonné, c’était le père de Ina, n’est-ce pas ?

La gamine hocha la tête avec un air grave.

— Et celui qui a promis le mariage, c’était le tien ?

A nouveau, elle opina du chef.

— Les jumeaux eux sont nés d’une nuit d’ivresse, maman l’avouera jamais, mais je l’ai suffisamment entendu s’en plaindre au type en question pour savoir de quoi il en retourne.

— Rien ne t’échappe pas vrai ?

La gamine secoua la tête.

— Maman a tendance à nous laissé livrer à nous même, je crois que ça a fait ressortir le pire d’entre nous. Ina est la garce, moi la commère et les jumeaux les gloutons. Probablement qu’Ina finira en cloque ou tuée par l’une de ces femmes bafouées, ou peut-être même par l’un de ces types qu’elle traite comme de la merde. Et moi…

— Jeune fille, surveille ton langage, fit Franz qui craignait plus que le langage fleuris de la jeune fille ne finisse par attirer l’attention de sa mère que dans un soin de corriger une mauvaise influence chez la gamine.

— Ok papy, mais vous voyez le tableau. On n’est pas vraiment la famille parfaite.

— Je vois parfaitement, ceci dit, je connais aucune famille parfaite, répliqua Franz.

— Oh, vous essayez d’être gentil. Mais c’est franchement pas la peine, chez les Mwana on a peut-être pas de fierté mais on est réaliste. On n’essaie pas de se donner de grands airs comme certains.

— Tu penses à qui ?

— A des amies de ma mère, qui n’arrêtent pas de baver sur son dos. Elles font genre on est amies et paf, par derrière elles la descendent en flèche. Je ne sais pas quel genre d’amis c’est…

— Pas vraiment des amies.

— Non.

Franz sourit à Inesse. La gamine disait vrai, elle jouait franc jeu. Peut-être qu’elle aimait s’entendre parler, indéniablement, elle aimait cela. Franz le sentait. Et peut-être qu’elle gonflait un peu la vérité, qu’elle l’arrangeait à sa sauce, pour rendre l’histoire plus intéressante. Mais Franz pensait qu’elle ne pouvait pas inventer tout cela. Même en ayant une sacré imagination, ça faisait un paquet de détails qui sonnaient bizarrement juste.

— Dis moi, tu sais toi ce qu’il s’est passé entre Ina, Pietro et Asma ?

La gamine ouvrit de grands yeux illuminés, comme l’aurait fait un enfant devant un arbre de noël bien chargé de cadeaux à ses pieds.

— Ça a été tout un drame ! s’exclama-t-elle ravie de raconter l’histoire, sans doute pour la énième fois. Asma et Pietro trainaient souvent avec Ina, quand ils étaient petits, genre quand ils avaient mon âge quoi. Moi j’avais l’âge des jumeaux à l’époque. J’ai vu Asma repousser Pietro, c’était plus qu’évident qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle en avait rien à cirer de lui. Mais dès que Pietro a commencé à s’intéresser à Ina, Asma ça l’a scié. Tout le monde dit qu’Asma est une sainte et Ina une putain, mais en vérité Asma est une garce qui se les joue sainte-nitouche. Elle aimait bien que Pietro soit à ses pieds et elle n’a pas supporté qu’il s’intéresse à Ina. C’était son jouet à elle et personne d’autre n’avait le droit de jouer avec. Elle n’en avait rien à faire qu’Ina puisse accorder à Pietro ce qu’elle n’était pas fichue de lui donner. Asma a fait tout un raffut, elle a pourris la vie d’Ina, elle l’a fait virer de l’école vu que l’Ancienne était dans ses bonnes graces, et elle s’est débrouillée pour que Pietro lâche Ina.

La gamine s’interrompit pour reprendre son souffle, elle en avait les joues rouges, et les cheveux en bataille tant cela l’excitait. Franz l’aurait juré, Inesse aimait sa grande sœur et la défendrait bec et ongle, surtout face à Asma.

— Vous savez ce qui est le plus con dans tout ça ? C’est que Ina était sincère avec Pietro. Je crois bien qu’elle l’aimait vraiment. En tout cas, ils auraient pu avoir une chance ensemble si Asma n’avait pas tout foutu en l’air par jalousie. Après ça, s’en était fini de leur belle amitié. Asma a fait la gueule à Pietro qui faisait la gueule à Ina, et bien sûr, tout le monde crachait sur le dos d’Ina. Elle a hérité de sa réputation de mangeuse d’homme à ce moment là, et je peux vous dire qu’Asma en a été en grande partie responsable. Je dis pas qu’Ina a choisi cette voie à cause d’Asma, mais ça a joué dans la balance, monsieur, ça a sacrément joué.

Franz voyait parfaitement le tableau. Ina n’a pas toujours été cette jeune fille indépendante, têtue, qui use de ses charmes avec détermination. Elle aurait pu avoir une autre vie, une autre destinée, si Asma n’avait pas été jalouse. Et ce n’était pas la première fois qu’il constatait les dégâts d’amour de jeunesse.

— Est-ce que Asma est revenue récemment dans la vie d’Ina ?

Inesse se mordit la lèvre, l’air pensive.

— Je crois pas, elles s’évitent depuis des années. Ina a toujours fait celle qui n’en avait rien à faire, que ça touchait pas, mais je crois bien que ça l’a blessé. Pour rien au monde elle laisserait à nouveau Asma lui refaire un pareil coup. Mais bon, Ina passe de plus en plus de temps loin de la maison, alors…

— Tu as la moindre petite idée où elle pourrait être ? demanda-t-il enfin.

— Maman pense qu’elle s’est barrée avec un type et qu’elle reviendra, la rumeur court qu’elle est tombée enceinte et qu’elle s’est barrée pour se faire avorter en cachette, rapport au fait que c’est illégal, même si personne ne remarquerait rien ici, ou s’en fouterait comme d’une gigne, mais moi j’en suis pas si sûre. Ina est plus intelligente qu’on ne le croit, elle s’est mis pas mal d’argent de côté en faisant chanter les types mariés avec qui elle a couché. C’est un jeu dangereux mais ça lui rapporte suffisamment. Je sais qu’elle veut s’enfuir dès qu’elle aura suffisamment en poche, et son argent, je peux vous dire qu’elle l’a très bien caché. Même moi je n’ai pas trouvé sa planque.

Franz s’étonnait de la franchise de la gamine qui visiblement l’avait prit à la bonne.

— Tu penses qu’elle s’est enfin enfuie ?

— C’est une possibilité, l’autre est plus effrayante, ce serait que l’un de ces types l’ai fait taire.

— Très effrayant. Dis-moi, est-ce que tu connais une certaine Camilla ? Une anglaise aux cheveux colorés en blond platine ?

La gamine secoua la tête. Franz avait espéré trouver la clé, mais il réalisa qu’il avait compté sur une solution facile, et ça n’était jamais facile. Dans la plupart des enquêtes, il fallait gratter jusqu’à trouver un os, et quand on avait trouvé l’os, fallait continuer de gratter, encore et encore, creuser jusqu’à ce qu’on tombe sur le squelette entier et ne jamais s’arrêter avant, jamais.

 

Franz avait le sentiment de connaître presque intimement la famille Mwana mais il n’avait toujours pas plus avancé sur son enquête. Il ignorait toujours le lien entre le viol d’Asma et la disparition d’Ina, il ignorait pourquoi Ina avait disparue et si c’était bien une disparition et non une fugue. Il n’en savait pas plus sur Camilla d’ailleurs. Et la journée était salement avancée.

Cependant, il y avait une carte qu’il n’avait encore joué. Camilla et Asma étaient présentes sur les réseaux sociaux d’après leurs mères. Franz n’y connaissait absolument rien dans le domaine, Internet lui avait toujours paru sauvage et dangereux, mais il avait toujours su compter sur des experts dans le domaine. A l’époque, quand il était flic, il pouvait se fier aux petits jeunes du service, toujours accrochés à leur ordinateur, qui pouvaient faire à peu près n’importe quoi avec un ordinateur, voire même, un téléphone. Aujourd’hui, il pouvait se fier au petit Abdel qui lui l’avait branché sur la télévision pirate du quartier lui donnant accès aux chaînes du monde entier ainsi qu’à certains channel exclusivement présent sur internet.

Abdel était l’un de ces nombreux dealers numériques. Il pourvoyait à tout ce dont pouvait avoir besoin les générations pas vraiment à l’aise avec le virtuel. Vous aviez besoin d’un accès illimité à internet ? Deal. D’une télévision branchée aux chaînes du monde entier ? Easy. D’un accès totalement sécurisé et anonyme au dark net ? No problemo. Mais ce qu’il lui rapportait le plus était les masques de réalité virtuels, les lentilles de réalités augmentée, tout ce qui en théorie n’était pas accessible ici, parce que la population était jugée trop pauvre pour pouvoir se payer un tel luxe, peut-être aussi parce que la télévision populaire avec ses trente six chaînes de télé réalité et les smartplay offrant un accès illimité à des centaines de jeux soit disant gratuit étaient considérés comme largement suffisants.

Le monde tel qu’il était aujourd’hui effrayait Franz. Mais Abdel lui y voyait un marché gigantesque aux possibilités infinies. Pour lui, le ghetto n’existait pas. Physiquement si, et cela lui offrait un tas de client, mais virtuellement, il n’y avait de frontières. Quand il en parlait, sa passion devenait vite manifeste. Franz se demandait pendant combien de temps Abdel pourrait continuer ainsi avant que quelqu’un le remarque et qu’on lui coupe ses accès. La police virtuelle était devenue quelque chose de très sérieux après le célèbre crack du bitcoin.

Même s’il faisait mine de n’avoir aucune attache, Franz appréciait Abdel et tout particulièrement l’aide qu’il lui fournissait.

Abdel avait retrouvé assez aisément les jeunes filles sur la plupart des réseaux sociaux, mais retrouver leur profil sur les jeux vidéos en ligne était plus complexe même si Franz lui avait donné leur numéro de téléphone. S’il avait encore été de la police, il aurait pu avoir accès à des informations qui aurait permit à Abdel de les retrouver en deux secondes, il aurait pu savoir combien de temps elles y avaient jouer, quand et où, d’après leurs données GPS.

Le jeune homme l’attendait, patiemment, jouant avec un petit jouet en plastique destiné aux enfants. Franz avait déjà remarqué que nombre de génie en informatique ou même dans les sciences adoraient ce genre de jouets pourtant infantiles. On aurait dit qu’ils avaient une passion secrète pour cela. L’ancien policier n’avait jamais compris, mais n’était pas du genre à les vanner pour autant. Il ignora simplement le jouet.

— Tu peux me montrer ce que tu as trouvé ? demanda-t-il et aussitôt Abdel fit pivoter son écran, rapprocha une chaise de bureau afin que Franz puisse voir par lui-même les profils.

Comme d’habitude, Abdel avait fait les choses bien. Il avait réuni sur un seul document toutes informations publiques des différents profils des deux jeunes filles sur les réseaux sociaux, ainsi que leurs publications, il avait compilé tout cela sur une petite tablette mate qu’il confiait à Franz. Ce dernier n’aimait pas plus les tablettes que le reste des écrans mais c’était déjà plus agréable que les lentilles.

Franz laissa glisser son doigt sur l’écran. Pour Asma les informations étaient relativement courtes. La jeune fille a la réputation timide l’était tout autant sur le net qu’en réalité. Le minimum vital était indiqué, quelques photos, que Franz supposa postées par ses amies, et des publications liées à des anniversaires, des messages de félicitation, ce genre de banalité. Visiblement la jeune fille n’était pas très bavarde mais ses amies l’étaient.

Notamment Camilla qui taguait régulièrement son amie, usait d’hashtag avec une maîtrise incroyable, et était très suivie, appréciée visiblement. Autant Asma avait une vie sur les réseaux sociaux très discrète autant Camilla était exubérante. Il y avait pléthore de selfie, de photos de fêtes où elle paraissait toujours ivre. Camilla postait à peu près n’importe quoi, des photos de ses pieds, de son maquillage, de sa nourriture, elle commentait l’actualité, ce que untel avait dit ou fait à telle fête, elle devait être la reine des ragots si l’on se fiait à ses messages sur les réseaux.

La véritable question était comment une jeune fille avec un tel caractère pouvait être amie avec Asma ? Rien ne semblait les unir. Camilla était une fêtarde exubérante, une bavarde qui adorait médire sur tout le monde alors qu’Asma était discrète, douce mais capable de rancune. Se pouvait-il que la seule chose les unissant était leur travail avec l’Ancienne ? Ou Asma aurait-elle pu se prendre d’affection pour la reine du bal ?

— Et pour les jeux ?

— Là, fit Abdel en cliquant sur une icône.

Paru sous les yeux de Franz des données d’heures de connexions lié à chaque jeu, de nom de personnes croisés en ligne quand ces jeux étaient multijoueurs, de pseudonymes pour la plupart, et des sommes versées quand ces jeux étaient payants. Camilla était une vraie flambeuse tandis qu’Asma ne dépensait rien, et jouait assez peu.

— Camilla faisait jouer Asma, non ?

— C’est possible, mais Asma jouait beaucoup aux jeux solitaires. Regardez le nombre d’heure passé sur Smartbox, c’est une sorte de jeu d’énigme. Elle y passait au moins deux à trois heures par jour. C’est considérable.

— Tu as mis le nombre d’heure passé sur les réseaux ?

— Tout est là.

Franz regarda les chiffres et hallucina. Camilla passait du temps sur les réseaux sociaux, plus encore qu’avec les jeux. Mais Asma passait également du temps dessus alors que ses publications étaient nettement moins nombreuses pour ne pas dire insignifiantes en terme de chiffre pur. Ces chiffres paraissaient impossibles. Sauf si Asma passait beaucoup d’heures à simplement lire, observer, sans rien poster.

— Peut-on passer autant de temps sur les réseaux sociaux sans jamais vraiment y participer ?

— Vous seriez surpris du nombre de personnes qui s’y rendent sans jamais avoir créer de compte. Tout est public vous savez. On peut rendre son profil et ses publications privées, mais la plupart des gens oublient de le faire, et quand ils s’en souviennent, la vanité les pousse à laisser leur profil en public. Vous savez, c’est très facile d’espionner son ex sur les réseaux, de savoir ce que font ses enfants, juste en les suivant. Beaucoup de gens font cela, le voyeurisme est en pleine expansion.

Etonnement ça collait. Si Asma était le genre de personne qui ne supporte pas que le garçon qui l’aime mais qu’elle n’aime pas s’approche d’autres filles alors il était tout à fait vraisemblable qu’elle se soit mis à le surveiller en ligne. Franz réalisait qu’il aurait dû demander à Abdel le profil d’Ina ainsi que de Pietro. Mieux valait tard que jamais. Aussi demanda-t-il au jeune homme d’élargir ses recherches à ces deux là.

 

Après Ina, c’est Camilla qui méritait d’avoir un portait un peu plus clair. Elle n’avait malheureusement pas de petite sœur qui aurait été capable de peindre un portait de sa personne. Mais d’après le relevé de Abdel, Camilla ne manquait ni d’amis, ni d’occasion de s’afficher. Franz avait pu retracer qui elle fréquentait, avec qui elle sortait, qui elle voyait le plus souvent et où elle allait grâce aux photos publiées.

La jeune fille d’origine anglaise avait manifestement une passion pour le centre commercial de la zone d’activité où tous les jeunes gens du coin ayant un peu d’argent se rassemblaient. Franz n’y allait que rarement, mais il lui était nécessaire de s’y rendre s’il voulait en apprendre plus sur la jeune Camilla. Il prit donc le bus qui le déposa juste au pied de l’immense centre commercial sur plusieurs étages qui concentrait la population de toute la ville-ghetto.

Si les tours où s’entassaient les gens du coin étaient en piteux état, c’était loin d’être le cas du centre commercial. Certes, il n’était plus neuf et cela se voyait, mais un effort était fait sur la décoration. Il y avait d’énorme pot accueillants plantes tropicales et fleurs gigantesques et colorés, il y avait des lumières partout, et des publicités mobiles défilantes. D’énormes écrans projetaient des spots publicitaires tandis que des hauts parleurs diffusaient de la musique pop moderne.

Franz n’eut aucun mal à retrouver la bande d’amies de Camilla, elles étaient toutes installées devant le vendeur de café latté d’une célèbre marque américaine sirotant leurs énormes boissons qui ne contenait que du sucre ou presque, payé une fortune.

Il se demandait d’où venait l’argent dépensé par ces jeunes filles. Sur les photos, elles semblaient enchaîner les séances shopping. Et même si la plupart des vêtements vendus ici sont du recyclage des vêtements plus utilisés par les riches, ça restait relativement coûteux pour des adolescents ayant un petit boulot.

— Bonjour mes demoiselles, je me présente : je suis Franz Hartman, un détective privé engagé par la mère de Camilla pour retrouver sa fille. Si je m’abuse, vous êtes ses amies ? Pourriez-vous m’aider en me parlant un peu d’elle ?

Les jeunes filles s’étaient arrêtées de siroté leur café en le voyant arriver, à présent elles l’observaient avec un regard méfiant. L’une d’elle, sans doute la plus populaire du groupe ou la plus grande gueule, se redressa et le toisa du regard.

— La mère de Camilla lui a interdit de nous voir, elle estime que nous sommes une mauvaise fréquentation pour sa précieuse fille. Alors vous savez quoi monsieur le détective, vous pouvez aller vous faire voir !

Franz ne se dégonfla pas, il n’eut même pas l’air touché par le vent que venait de lui faire l’adolescente brune aux mèches bleues.

— Cela ne vous dérange pas que votre amie ait disparue ?

— Camilla s’est peut-être fait la malle, et alors ? Tant mieux pour elle ! C’est l’enfer ici, n’importe où c’est mieux qu’ici.

— Et si elle était enfermée dans une cave ? Ou pire encore ?

L’adolescente aux mèches bleues secoua la tête.

— Vous avez une sacré imagination, monsieur le détective. Avec vous c’est tout de suite les histoires horribles avec des cadavres.

— A moins que vous préfériez que votre amie se soit taillée comme vous dites et qu’elle finisse sur le trottoir, à faire la manche ou pire encore ?

— Ou peut-être qu’elle a rencontré un type riche qui l’a emmenée ailleurs.

Franz se demanda si ce n’était pas un fantasme que ce groupe d’amies partageait. C’était sans doute plaisant d’imaginer une telle chose possible. Les petites filles grandissaient encore avec des princesses Disney, à croire que l’industrie n’en avait pas encore fini de leur faire avaler des couleuvres. Mais il ne pouvait pas imaginer qu’elles ne sachent pas qu’il était plus vraisemblable que leur amie soit victime d’un fait divers ou d’un tueur, abuseur, kidnappeur plutôt qu’elle soit tombée sur le prince charmant sur son cheval blanc.

— Vous pouvez détester sa mère, si ça vous chante. Mais en refusant de m’aider, vous mettez en danger Camilla. Ne croyez-vous pas que la vie de votre amie vaut le coup d’enterrer la hache de guerre avec sa mère quelques instants ?

Les jeunes filles reniflèrent, l’une d’elle leva les yeux au ciel, une autre haussa les épaules, mais dans la majorité, elles semblèrent l’entendre. Franz dû encore argumenter avec elles pour obtenir qu’elles lui disent quelque chose.

La majorité de son temps, il le passait à argumenter avec des personnes qui bien souvent n’avaient pas grand chose à lui offrir comme information. C’était un travail épuisant et ingrat. Il se demandait parfois si les quelques sous qu’on lui donnait valait le coup qu’il y passe autant de temps et d’énergie. Et puis il pensait à ses voisins du même âge qui sombraient dans la démence sénile, ne bougeaient plus de chez eux, s’effrayaient pour un rien, devenaient de véritables antiquités, vestiges fragiles d’un passé oublié. Il ne voulait pas finir comme eux.

— Même si on voulait vous aider, finit par dire la jeune fille aux cheveux bleus, Camilla on la voyait à peine ces derniers temps. Elle passe tout son temps libre avec Asma, à croire qu’elle est en kiffe sur cette fille.

— C’est peut-être le cas, suggéra une jeune fille aux cheveux roses et blonds.

Franz fronça les sourcils.

— Camilla est bi, elle aime autant les filles que les mecs. Et y’a grave moyen qu’elle soit à fond sur Asma, mais je l’ai vu la petite Asma, on la connait toutes ici, c’est une sainte nitouche. Jamais elle donnera satisfaction à Camilla. Ce n’est qu’une passade, quand elle se rendra compte que Asma est bien la garce frigide qu’elle semble être, elle reviendra trainer avec nous.

— Vous n’avez donc pas vu Camilla ces derniers temps ? Pas même samedi soir ? Durant la fête ? questionna l’ancien flic.

— Si on l’y a croisé, elle était encore fourrée avec Asma. Je les ai vu se prendre le chou avec un mec. Camilla allait l’éclater mais Asma l’a pas laissé faire. Après ça Camilla est allée se chercher un verre, on s’est échangé des banalités. Je pense qu’elles ont dû passé le reste de la soirée ensemble, fit la fille aux cheveux rose bonbon.

— Peut-être pas. Asma dit ne pas avoir vu Camilla de la fin de la soirée.

— Hey grand chef, ça vous vient pas à l’esprit qu’elle ait pu mentir ? le coupa l’adolescente aux mèches bleues. Asma fait genre elle est miss parfaite, mais c’est pas le cas. J’étais avec elle gamine, chez l’Ancienne. Un jour une bagarre a éclaté, à cause d’Asma, parce qu’elle voulait pas rendre son feutre à une autre gamine. Bien sûr tout le monde a été puni sauf Asma. Elle arrive toujours à s’en tirer. Tout le monde pense que c’est une sainte, mais c’est pas vrai. Elle est aussi fourbe que n’importe qui d’autre.

Il y avait la même animosité envers Asma chez ces jeunes filles qu’il y en avait eut chez la sœur d’Ina. Se pourrait-il qu’il existe deux versions d’Asma ? La gentille et douce qui donne des cours aux enfants avec l’Ancienne et une version bien moins gentille capable de coup fourré par jalousie ? pour se défendre ? Franz savait que la plupart des gens cachaient quelque chose, une face sombre, et qu’il n’y avait rien de tel qu’une enquête comme la sienne pour mettre à jour des secrets bien cachés, aussi sombres qu’un puit sans fond.

— Mais aucune de vous ne l’a vue en fin de soirée ?

— Moi j’ai vu Asma partir seule de la soirée, elle avait l’air vraiment pas dans son assiette. Je lui ai proposé de l’aider à remonter les marches mais elle m’a ignorée, déclara une jeune fille restée muette jusqu’à présent.

— Normal, c’est la reine des garces, et à ses yeux, on ne vaut pas la peine qu’elle se fatigue pour nous. Moi je dis, si elle a eut la gueule de bois du siècle, c’est bien fait pour elle.

— Asma a été victime d’une agression sexuelle, vous ne devriez pas parler ainsi d’elle. Pas après ce qu’il s’est passé. J’espère qu’il n’ait rien arrivé d’aussi grave à Camilla aussi je serais vraiment rassuré si l’une de vous me contactait si vous aviez des nouvelles d’elle.

Le silence tomba comme un couperet, même la brunette aux mèches bleues cessa de le darder d’un brillant regard rempli de colère foudroyante. Elle eut une moue boudeuse, se pinça les lèvres puis attrapa la carte de Franz, un vulgaire bout de carton où il avait annoté son numéro de téléphone.

 

Franz observa sa montre, le temps de retourner à la cité, la nuit serait probablement tombée ou sur le point de le faire. Il serait alors temps de rendre une troisième visite aux jeunes gens du sous-sol. Cette fois-ci espérait-il, ils seront plus bavards.

C’est en songeant à l’avancée de son enquête qu’il monta dans le bus, s’installant au fond à son habitude. Le fond du bus était soit le coin des jeunes soit celui des vieux et des mères accompagnées de jeunes enfants selon l’heure. Le soleil était descendant, c’était encore l’heure familiale, et le bus était rempli en conséquent de personnes ayant plus de quarante ans ou de moins de dix ans.

A l’exception d’une jeune fille qui remonta l’allée centrale du bus pour s’installer juste à côté de Franz.

Celui-ci ne remarqua pas immédiatement sa présence, c’est quand le bus fit une embardée en démarrant sur les chapeaux de roues et que le coude de la jeune fille s’enfonça dans ses côtes qu’il releva les yeux vers elle et reconnu les boucles violettes. Chacune de ces jeunes filles avait les cheveux colorés, souvent les pointes ou des mèches, et il s’était demandé si c’était des ajouts. En tout cas, celle-ci n’avait pas prit la parole tout à l’heure, et sans ses mèches colorées, il ne l’aurait sans doute même pas reconnu tant elle avait été discrète. Là encore, elle se tenait recroquevillée comme si elle voulait disparaître.

— Désolé, fit-elle en piquant un fard, rosissant aussitôt jusqu’à la racine de ses cheveux ayant subit trop de coloration différentes pour qu’on puisse déterminer quelle était sa couleur naturelle.

— Ce n’est rien. Vous vouliez me parler ?

Franz n’était pas un génie, pour que la jeune femme soit montée dans ce bus et se soit installée à côté de lui, alors que ses amies devaient débattre de ce qu’il s’était passé, il fallait qu’elle eut quelque chose d’important à lui dire.

N’osant répondre, elle opina du chef.

— Vous pouvez tout me dire. Tout ce qui m’importe c’est de retrouver Camilla.

Elle hocha la tête à nouveau, reniflant.

— C’est quand vous avez parlé d’agression… de viol. Ça m’a rappelé quelque chose. Voilà… c’est… à un moment de la soirée j’ai voulu aller dans les toilettes, me remaquiller… bref les toilettes étaient occupés. Quand j’y suis arrivé j’ai entendu des bruits, on aurait dit qu’ils s’amusaient. J’ai pas fait trop attention sur le moment. Je suis juste repartie quoi. Et quand je suis repassée plus tard aux toilettes, pour faire, euh, un raccord maquillage, il n’y avait plus personne à l’exception de quelqu’un enfermé dans l’une des cabines et qui pleurait. J’ai pas fait le lien sur le moment. Parce des filles qui pleurent à des soirées, ça arrive tout le temps. Et des couples qui font l’amour aux toilettes, c’est pareil. Mais quand vous avez parlé d’agression… ça a fait tilt !

L’adolescente parlait à toute vitesse comme si elle avait peur qu’on la coupe ou qu’elle oublie quelque chose. Il avait du mal à l’entendre tant elle allait vite, avalant les mots les uns après les autres, faisant des liaisons impossibles.

— Je n’ai pas vu la fille sortir, alors je sais pas qui c’était. Mais si vous cherchez où ça s’est passé, je crois que c’était au toilette.

— Et vous n’avez pas vu les garçons sortir ?

— Oh mon dieu, ils étaient plusieurs ? C’est vrai que j’ai entendu plusieurs voix, mais j’ai cru que…

— Vous avez vu des hommes sortir ?

— Je m’en souviens plus, mais je crois bien que oui. Des gens allaient et venaient. Je pense qu’ils n’avaient pas la même correction que moi…

— Vous voulez dire que des filles sont aussi rentrés dans les toilettes pendant l’agression et qu’elles n’ont rien dit ?

— Peut-être qu’elles ont cru comme moi que la fille s’amusait ? Vous savez des filles bourrées qui font n’importe quoi avec les garçons y’en a plein. Personne ne se pose vraiment la question.

— C’est bien le problème, commenta Franz.

— L’une de ces filles qui est rentré était Camilla.

— Tu es certaine ?

— Non, je l’ai vu de loin, mais j’ai reconnu sa veste qu’elle portait ce soir là. C’était sa veste brillante, comme je lui envie cette veste !

— Est-ce qu’elle est restée longtemps ?

— J’ai pas trop fait attention…

— Est-ce que tu l’as vu ressortir au moins ?

— Bah… je crois bien. Mais j’étais loin. Ingrid était en train de me parler, du coup je faisais plus trop attention. Comme je vous l’ai dit, j’attendais juste que ce soit fini pour aller me remaquiller. Je pensais pas que quelque chose de grave avait lieu.

— Vous n’étiez pas un tout petit curieuse ? Même si vous pensiez que la fille s’amusait, ça aurait pu être une de vos amies, non ?

— Non, j’étais pas curieuse, juste pressée. Et je vous ai dit tout ce que je savais. Ecoutez je suis désolé qu’il lui soit arrivé une chose pareille mais ce n’est pas de ma faute, d’accord ? Je pensais vraiment qu’elle s’amusait.

Franz posa sa main sur l’épaule de la jeune fille, il avait conscience qu’il l’avait poussé dans ses retranchements afin d’obtenir un maximum d’informations d’elle. A présent qu’il avait obtenu ce qu’il était possible d’obtenir sans trop la pousser, il se devait de la rassurer.

— Je sais que tu ignorais ce qu’il se passait, ce n’est pas de ta faute. La prochaine fois, tu feras attention, j’en suis certain.

Là dessus il lui adressa un clin d’œil. Le bus s’arrêta à la cité quelques instants après, et Franz descendit. Il ne fut aucunement surpris de voir la jeune fille rester à l’arrière du bus. Elle ne rentrerait sans doute pas chez elle tout de suite, et elle n’avait aucune envie de faire un bout de chemin avec lui, il pouvait comprendre pourquoi.

 

Ainsi Camilla avait assisté au viol. Avait-elle tenté de l’arrêter ? En avait-elle été elle-même victime ? Est-ce que les violeurs avaient tentés de la faire taire ? Ou de la faire participer ? D’après le portrait fait par sa mère, l’Ancienne ou ses amies, Camilla n’était pas du genre à se laisser faire. Pietro pensait qu’elle défendait Asma contre lui, la poussant à s’éloigner de lui. Si elle était une fille courageuse prenant la défense de son amie, elle aurait tout fait pour stopper les choses, et peut-être que les garçons n’avaient pas l’intention de la laisser tout déballer.

Mais s’ils avaient fait taire Camilla par la force, s’ils l’avaient tué, pourquoi laisser Asma s’en sortir après avoir été victime d’un viol et témoin d’un meurtre ? Ça en collait pas. Peut-être qu’Asma en avait profité pour s’échapper mais dans ce cas comment miss violette aurait-elle pu l’entendre pleurer ensuite ?

Et si Camilla avait cru qu’Asma s’amusait ? Son amie en avait été convaincue elle aussi. Et si elle avait simplement fermé les yeux et fait demi tour ? Peut-être vexée ?

Franz soupirait. Il avait un début de piste pour Camilla mais ignorait toujours le lien avec Ina. Etait-elle seulement à cette soirée ? Pendant un moment, il avait espéré que les jeunes filles se soient enfuies ensembles mais ça ne collait plus au tableau si Asma était planquée chez le vieux. Plus rien ne collait et le mystère s’épaississait.

 

C’était peut-être naïf, mais Franz espérait obtenir plus de lumière avec l’aide des jeunes gens du sous-sol, qui comme à leur habitude, étaient déjà légèrement ivres même si on était en pleine semaine encore.

Autrefois le jeudi soir était le soir des étudiants qui faisaient la fête, le manque de sommeil pour la dernière journée de la semaine ne les effrayait pas, ils étaient jeunes, et les prix dans les bars étaient généralement plus bas en semaine qu’en week-end.

Mais ici à la cité où tous les travails qu’on pouvait trouver étaient illégaux, qui se souciait qu’on soit le week-end ou la semaine ? Le samedi soir voulait toujours dire grosse soirée, grosse beuverie, et même les adultes s’y mettaient, le dimanche était encore un jour de repos, même chez les criminels, mais le reste des jours n’avait d’importance ni de sens. Les jours défilaient, les uns après les autres, et on pouvait faire des croix dans les murs de sa cellule, enfin, de son appartement miteux, mais au fond, n’était-ce pas la même chose ?

Franz trouva le rouquin entouré d’une bande plus grande que la veille, plus échauffée également. Le gamin lui jeta un regard sombre, lui fit signe d’attendre et dû sortir quelque excuse pour s’absenter à ses potes ou simplement une parade pour éviter de passer pour la balance de service. Puis il s’approcha de Franz, seul, et apparemment sans armes.

— Alors, tu as quelque chose pour moi ? demanda-t-il sans détour.

Le rouquin se mordit nerveusement la lèvre inférieure. Il était évident que ça le faisait chier de balancer quoi que ce soit à Franz. Même s’il était à la retraite, l’étiquette flic lui était encore collée sur le dos. Et ça faisait chier les gosses de lui parler, ceux qui se la jouait gangster en tout cas. D’autant que Franz avait le chic pour leur montrer ce qu’était la différence entre se la jouer et l’être réellement.

— J’ai pas grand chose, y’a eut un incident aux toilettes apparemment. Tout le monde a cru qu’ils passaient du bon temps, alors personne n’a vraiment fait gaffe. Mais vous avez de la chance, Benoit a craqué sur Asma durant la soirée, il a dit qu’il vous balancerait une info ou deux si vous lui donner le numéro d’Asma en échange.

La bouche de Franz se tordit dans une grimace.

— Je peux pas faire ça, et tu le sais. Je peux le payer en revanche.

Le rouquin haussa les épaules.

— T’as qu’à voir direct avec lui, l’vioque. Il est là-bas.

Le Benoit en question releva la tête, il avait manifestement pas perdu une miette de la conversation attendant son heure avec un brin de fébrilité. Le rouquin lui fit signe, et Benoit s’avança.

— Tu parle que de l’histoire avec Asma, rien d’autre, d’accord ? lui fait le rouquin d’un ton agressif avant de les laisser tous seuls.

Le regard de Franz se posa sur le Benoit. Il n’avait rien d’un beau garçon aux airs turcs, ce n’était pas le type qui parlait avec Asma qu’avait remarqué Pietro. Benoit était à vrai dire tout sauf beau. Son nez était de traviole, sa lèvre supérieure fendue, reste d’un bec de lièvre, et ses yeux se disaient merde. Pour la faire courte, on aurait dit qu’il s’était prit une porte dans la gueule gamin. Et pour ne rien arranger, il était blanc comme un cul, des cheveux d’un brun insipide, avec de grandes oreilles, l’allure dégingandé de quelqu’un n’ayant que la chair sur les os.

— Qu’as-tu vu ?

— Minute papillon, avant parlons affaire. Vous ne pouvez vraiment pas me filer le numéro d’Asma ?

— Tu plaisantes j’espère ? Elle s’est faite violée et tu crois vraiment que je vais te filer son numéro ?

— T’as qu’à lui donner le mien dans ce cas.

Franz leva les yeux au ciel. Il n’y avait pas que son physique qui jouait en sa défaveur.

— D’accord, je lui donnerais ton numéro, mais dis-moi ce que tu as vu.

— Et un bifton, mettons de 50 boules.

— C’est un peu beaucoup, j’espère que ton info les vaut. Si ça ne les vaut pas, je descendrais la somme.

Le garçon regarda ses baskets usées et renifla.

— Ok. Vous êtes vraiment radin le vieux.

— Et parle-moi mieux.

A nouveau, il renfila. Franz se demanda s’il sniffait, ce qui était fort probable. Il n’y avait pas beaucoup moyen de se divertir ici, l’alcool et la drogue menaient la danse.

— Bon j’avais remarqué Asma samedi soir, c’était la première fois que je voyais cette fille, et elle était vraiment canon, bien gaulée, bien maquillé, pas pute quoi. Bref, j’attendais qu’elle soit seule pour faire mon mouv’ mais elle n’arrêtait pas de parler avec le turc. A un moment y’a un gus qui se ramène, je crois que c’est son ex, ils s’engueulent et après ça, elle repart avec le turc. J’ai cru qu’ils s’étaient barrés ensemble, mais ensuite j’ai vu le turc avec ses potes…

— Pendant combien de temps ils se sont absentés ?

— J’ai pas trop fait gaffe mais il s’est écoulé un bon moment, j’ai eu le temps de bien picolé quoi.

— Après que tu as vu le turc tout seul, t’as recherché Asma ?

— Mec, je pensais qu’elle avait tiré son coup avec le turc et qu’elle s’était arrachée. Je l’ai pas revue après. De toute j’étais trop torché pour la draguer.

— D’accord, et le turc c’est qui au juste ?

— Vous le connaissez forcément, vous êtes un ancien keuf non ? C’est le mec qui refourgue du shit. Lui et sa bande, ils tiennent la cité et fournissent un shit de qualité qui plus est. Paraît que son oncle fait parti d’une mafia, mais y’a beaucoup de mecs qui se la racontent ici. Tout ce que je sais pour sûr c’est qu’il deal dans la tour nord. Genre à partir de 17, y’a ses gars qui font le guet, vous pouvez pas les manquez, c’est tous des rebeu.

 

Même si c’était tentant de se jeter sur cette piste, Franz savait qu’il serait imprudent d’aller rendre visite au turc ce soir, à une heure aussi tardive, alors que la nuit était tombée depuis longtemps. Il était fatigué, et trop vieux pour ne pas réaliser les bonnes chances de mourir s’il s’y risquait. Le meilleur moment pour aller rendre visite au turc, s’il y allait dans sa tour, serait juste avant qu’il n’ouvre boutique. Pas à une heure aussi tardive où tous les chats étaient gris.

Franz se dirigea donc vers son lit.

Asma avait sans doute été agressée par le turc, et l’envie d’en finir avec cette enquête le lancinait. Il ne dormirait sans doute pas tant il sera agité, et ses pensées tourbillonnantes. Il en avait conscience. Plus jeune, il n’aurait pas résisté une seule seconde, il aurait bondi, et aurait été voir le turc sans même attendre. A présent, il mesurait l’importance de prendre son temps. L’importance de rester en vie.

Même si les heures comptaient pour les deux jeunes filles disparues, il ne pourrait rien pour elle s’il était six pieds sous terre.

 

Le bruit de l’explosion le réveilla en plein milieu de la nuit. Franz ouvrit un œil, cherchant l’heure sur le vieux radio réveil coincé entre deux piles de livres, l’une de criminologie, l’autre de romans policiers que certains qualifieraient de mauvaise littérature ou de romans de gare. Il vit les 3heures 15 marqué par les aiguilles et scruta le silence qui s’en suivit.

Réveillé brusquement, il était parfaitement incapable d’identifier le son qui l’avait éveillé. Mais son esprit lui disait que c’était un bruit tout à fait anormal et d’en chercher d’autres. Son instinct de policier lui chuchotait que ce silence pourrait ne pas durer, que quelque chose de grave pouvait bien être en train de se passer. Le hurlement qui se fit entendre le lui confirma. Quelqu’un hurlait d’appeler la police, hurlait au meurtre.

Quand il se leva, et souleva les rideaux masquant les lumières de la ville, il discerna alors une lueur vive impossible. Une lumière jaune dansante. Il ouvrit la porte, alors vêtu de son pyjama et d’une robe de chambre, portant ses habituelles lunettes sans lesquelles il ne voyait plus grand chose de près.

En se penchant à la balustrade qui bordait le couloir de l’étage de sa tour, Franz vit alors les flammes danser, la fumée noire lécher la tour d’en face, noircir le béton. Des gens hurlaient, quelqu’un avait-il appelé les pompiers ? Déjà des gens se précipitait au balcon, prêt à se jeter dans le vide. Tout autour de lui sentait le parfum de panique.

Lorsqu’il rentra chez lui, Franz composa le numéro des urgences, saturées bien sûr. Il n’avait plus accès directement au pompier, ni à quoi que ce soit. Il dû attendre comme n’importe qui qu’on lui passe quelqu’un. Il attendit une éternité pour entendre une femme agitée dire qu’ils étaient déjà prévenus, que quelqu’un allait venir.

Les pompiers ne venaient plus dans les tours, dans la cité, pas plus que la police. Ils évitaient soigneusement les lieux. Les rares fois où ils osaient pointer le bout du nez, ils se faisaient caillasser. Franz espérait vraiment que les pompiers feraient l’effort de venir. Combien de personnes allaient brûler, mourir asphyxier s’ils ne venaient pas ?

Une fois les pompiers prévenus, Franz s’approcha à nouveau, et remarqua que des habitants avaient déjà organiser une chaine de seau d’eau afin d’éteindre l’incendie. Une autre chaîne tentait de limiter la prise du feu dans l’escalier afin de permettre aux habitants d’évacuer. Ceux-ci s’organisaient, étrangement, dans le calme. Les plus fragiles étaient accompagnés. Les plus forts en gueule donnaient les instructions. Cela dura une trentaine de minutes avant que les pompiers n’arrivent, et à ce moment là, le feu était déjà maîtrisé, la plupart des gens de l’immeuble avait évacués.

Un tel spectacle lui redonnait foi en l’humanité. Franz savait que ses enquêtes lui montraient le pire, qu’il était confronté avec ce que l’humanité avait de plus rance en elle, de plus noir et obscur. Il savait que la population ici en bavait, isolée, livrée à elle-même, et qu’elle subissait un fort taux de criminalité, les trafiques étaient aussi variés que possibles et les bandes organisées constituaient la base de la vie ici. Cependant, il y avait aussi une école formée par des jeunes gens, des repas offerts aux anciens, des gens qui s’organisaient rapidement pour arrêter un incendie, et enfin, peut-être, lui qui tentait d’offrir un semblant de justice avec les anciens.

C’est sur cette pensée qu’il retourna se coucher, l’incendie était presque éteint à ce moment là, et il était plus de cinq heure du matin. Il ne pensa pas une seule seconde que ce qui venait d’exploser était le local où opérait le turc, et qu’il venait de perdre son suspect principal.

 

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Toluene
Posté le 31/01/2020
J’adore le tour sordide que prend l’histoire. On voit que tu maitrises très bien tes personnages à la manière dont on les découvre petit à petit. Les perso comme le monde dans lequel ils vivent sont toujours aussi crédibles. J’ai craqué pour la petite sœur, celle que l’on ne remarque pas mais qui comprend tout.
Sorryf
Posté le 20/09/2019
Toujours aussi terrible et prenant !
J'ai adoré la petite Inesse et sa discussion avec le héros ! Elle est attendrissante, et ça me plait qu'elle défende sa soeur et nous montre une autre facette d'Ina, que toute la cité décrit comme une salope.
Asma a aussi un autre visage... mais bon, ça reste quelqu'un qui aide les petits et les personnes agées. C'est une ado, comme tous les ados elle s'embrouille avec ses amis, pas de quoi la haïr. Les gens devaient lui mettre une sacré pression sur le dos.
J'avais hate de voir le Turc, j'espèrais que ce ne soit pas lui ni ses potes les agresseurs, mais la fin du chapitre... woooh ! A la fois c'était un peu beau, la solidarité, l'émotion du détective qui assiste à la scène... à la fois... purée, je m'attendais pas à ce qu'il y ait des victimes.

Je n'ai bas bien compris ce qui avait explosé : au début je croyais que c'était la tour d'en face, dans les étages, mais en fait c'est un batiment a part ? au niveau du sol ? "la tour nord" dont Benoit a parlé plus haut ?? Ce serait bien de le préciser, je pense.

Pareil, dans le chapitre d'avant, le mec qui héberge Asma dit qu'il a fini par la laisser entrer parce qu'il pleuvait dehors, mais jusque là j'imaginais qu'ils étaient dans un immeuble, sur un pallier. C'est un immeuble avec pallier à l'extérieur ? mais meme comme ça le pallier doit être abrité de la pluie par celui de l'étage du dessus, non ? Cette histoire de pluie m'a embrouillée.

Bref, je pense que cette explosion n'est peut-être pas un accident.

Et pour finir, je te l'ai déjà dit mais je trouve ton univers vraiment super. On adhère à la vision pessimiste du héros, et dans ce chapitre on voit une autre perspective, la vision du monde du petit Abdel, la jeunesse qui s'adapte.
A bientôt sur les chapitres suivants !
Eden Memories
Posté le 21/09/2019
Pour la pluie, en fait j'avais en tête les tours HLM anglaises ou corréennes qui donnent sur l'extérieur, le couloir étant sur l’extérieur. Du coup je vais modifier, dire qu'elle était trempée parce qu'il pleuvait.

Je vais aussi préciser pour l'explosion je pense, et je ne dis rien pour ne pas te spoiler ;)
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