Jour 27 : Souvenirs

Samedi 11 avril 2020, 13h / Hier et avant-hier, le temps était magnifique, alors nous en avons profité Charlotte et moi. Nous avons passé deux après-midi entiers à lire au soleil dans le jardin de la copropriété de l'immeuble. Cela n'a pas été sans conséquences : nous y avons récolté nos premiers coups de soleil, la taille de notre pile à lire a fortement diminué et nous prenons de plus en plus le pli de lire entre deux et trois heures pas jour ; parfois quatre, quand nous arrivons à la fin d'un roman. Le retour à la réalité sera difficile car nous nous rendons bien compte que si nous ne lisions pas autant que nous le voulions en temps normal, c'était, en partie, parce que le temps nous manquait, écartelés par de multiples obligations professionnelles et sociales, et ce temps retrouvé pour se consacrer à la lecture - et donc à nous-mêmes - ressemble fort à une respiration, une bouffée d'oxygène. J'ai même le sentiment que nous revenons à une vie telle qu'elle aurait toujours dû se dérouler ; telle qu'elle a pu se dérouler, pour ma part, durant quelques mois de ma vie. 

Cela remonte à dix ans, quasiment jour pour jour. Je passais l'intégralité de ma troisième année de licence à Salamanque, en Espagne. En tant qu'étudiant originaire d'une université étrangère, j'avais le droit, au mois de septembre, de ventiler mes cours comme je l'entendais sur l'année académique : en fonction de mes centres d'intérêt et aussi en fonction du moment où je voulais passer mes examens. Je me rappelle avoir fait le choix de concentrer plus de la moitié de mes cours sur le premier semestre (de septembre à janvier), et mécaniquement lors du second semestre (de février à juin), mon agenda s'est allégé ; de sorte que l'ensemble de mes après-midis étaient libres. Cette liberté, je dus la vivre dans une relative solitude car les autres étudiants étrangers, européens pour la plupart, n'étaient venus que pour un seul semestre. Je ne vivais pas totalement reclus du monde, mais j'ai rarement été autant confronté à moi-même qu'en cette période-ci.

Aux alentours du mois d'avril, au retour des beaux-jours, je commençais à connaître la ville par cœur et j'avais repéré un petit parc au sud de la nouvelle cathédrale, sur les hauteurs. C'était un jardin à la marocaine, où les amoureux aimaient se retrouver ; les Salamantins le nomment "Huerto de la Celestina" en souvenir d'un conte proche de la légende celte Tristan et Iseult. Dans ce conte, les deux amants portent les noms de Calixte et Mélibea ; et ils sont unis dans un amour éternel grâce à l'effet d'un philtre d'amour confectionné par une sorcière nommée : la Celestina. Ce jardin offrait un point de vue panoramique sur les quartiers sud de la ville. De là, il était possible de voir le Rio Tormes, la casa Liz (chef d’œuvre de l'art déco) et le pont romain. Plus loin à l'horizon, le plateau rocailleux de Castille s'étendait à perte de vue. Ce jardin était niché au sommet d'une petite falaise, haute de quelques mètres. Un parapet assez grand - il m'arrivait au torse - séparait les visiteurs du vide. C'est à cet endroit que je m'installais, je plaçais ma besace contre un mur pour me faire un coussin, et je lisais. Vian, Hemingway, Camus, Saint-Exupéry. Prévert, Rimbaud, Baudelaire, Verlaine. J'ai rarement autant lu qu'en cette période-ci. Après cette année d'étude à l'étranger, je suis allé vivre à Bruxelles, à Paris, à Dublin. Aujourd'hui, ces moments de lecture en solitaire, perchés au dessus du vide, près d'un jardin luxuriant, préludes à de nouveaux voyages, font partis des plus heureux que j'aie pu connaître. 

Il est assez étrange de se dire que dix plus tard, le même rituel se reproduit. À ceci près... l'horizon large et dégagé a laissé place à un mur de briques rouges couvert de lierre, le jardin à la marocaine est remplacé par une herbe tendre et fraîche parsemée ça et là de pissenlits et de pâquerettes, la méditation solitaire et silencieuse, à la fin de la lecture, s'embellit maintenant d'un partage de la découverte avec Charlotte, et l'élan vers le mouvement et les voyages s'est volatilisé car, au regard de l'actualité, il n'a plus lieu d'être. Tant de choses diffèrent et cependant, j'ai le sentiment de revivre pleinement cette période de quiétude sans l'avoir recherchée.

Le bonheur est un personnage facétieux. Il reparaît, comme ça, un jour, chez vous et sans prévenir. S'il a le même visage, il change ou, plutôt, dirons-nous qu'il vieillit. De toute manière, c'est toujours un plaisir de le retrouver. Alors quand il se présente, vous l'accueillez les bras ouverts comme on retrouve un ami perdu de vue, il y a bien longtemps. Vous profitez. Vous êtes heureux, le bonheur est là. Un jour, vous le savez, le bonheur partira comme il est venu, sans prévenir. Cela ne signifie pas que vous serez malheureux pour autant mais la vie aura à nouveau pris une apparence ordinaire, rien de bien grave au fond ; à quoi rimerait le bonheur s'il était toujours là ? Alors, vous le laissez partir, il a certainement d'autres amis à qui il doit rendre visite, et dans le fond, vous savez qu'il reviendra. Un peu vieilli, certes, mais il reviendra. Pour le reconnaître, il y a un petit truc à savoir, une photographie à se mettre en tête, à épingler quelque part au fond de sa mémoire, elle change pour chaque personne ; dès que l'on a ça, il est impossible de se tromper, vous savez que c'est lui qui frappe à votre porte. 

Pour ma part, c'est le souvenir d'une journée de lecture sous un soleil de printemps. 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Debout la Nuit
Posté le 03/05/2021
Quelle belle définition du bonheur ! Bien que le bonheur ne se laisse pas enfermer dans une définition.
Personnellement, je dirais que le bonheur est comme l'horizon, à l'approche de nos pas, il s'enfuit. Reste à l'apprivoiser.
Imre Décéka
Posté le 10/05/2021
Vu, merci pour ton commentaire, réponse détaillée au chapitre 31
Vous lisez