Jour 222 : Fascismes

Vendredi 23 octobre 2020, 16h / J'aimerais parler, aujourd'hui, d'autre chose que de la COVID-19. Il y a une semaine jour pour jour, un professeur, Samuel Paty, était assassiné près de son établissement. Il a été tué par le fanatisme pour avoir lutté contre le fanatisme ; il a été réduit à l'obscurité car il propageait la lumière. Cette horreur est sidérante de haine et de bêtise.

Depuis ce jour, je n'arrête pas de songer à cet homme à un moment où tout laissait penser au relâchement ; nous étions à la veille des vacances d'automne. Pendant le week-end ayant suivi son décès, j'ai vu fleurir çà et là des messages d'émotion et de soutien à la famille et aux proches, j'entends certains exprimer leur choc et leur indignation. Il n'y a rien de plus normal. Et puis je lis aussi ceux qui, face à la haine fondamentaliste, voudrait répondre par la haine nationaliste. La loi du Talion est toujours tentante, et pourtant cette loi est davantage un signe de barbarie que de civilisation ; cette loi n'a jamais fait justice. Aussi, croire que ces deux haines s'opposent, est une illusion. Elles ne forment d'un seul bloc : celui du fascisme ; elles sont l'expression de la même folie sous deux formes différentes. La première forme, celle qui a tué la semaine dernière, en janvier 2015, en novembre 2015, revêt un habit oriental et déforme à l'envi une religion et des fidèles qui ne se reconnaissent pas dans les crimes commis ; la seconde forme, celle qui a aussi tué en Norvège, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande..., revêt un habit occidental et s'immisce à l'envi dans les failles de nos démocraties imparfaites. Fanatiques islamistes et nationalistes occidentaux mènent un combat similaire. Le chaos en Orient et la terreur en Occident pour exister et accéder, un jour, au pouvoir. Il y a un besoin impérieux de résistance face à ces fascismes ! Dire silence aux discours appelant au djihad, au combat contre l'Occident, aux paroles stigmatisantes vis-à-vis de l'immigré, du racisé, du croyant. Dire méfiance aux glorifications des califats, aux nostalgiques de la "France d'antan", aux promoteurs de la France coloniale.  Dire non au piège du "c'était mieux avant" ; si le monde a changé, alors ce n'était pas mieux avant. Ces deux entités forment les deux faces d'une même pièce dans un jeu de hasard où ils l'emporteront à chaque fois : Pile, ils gagnent ; Face, nous perdons. En un mot : l'horreur. Le risque est grand d'être pris en otage dans ce jeu morbide, et peut-être le sommes-nous déjà. Pour y échapper, il n'existe qu'un mot : la tolérance. La tolérance de tous les cultes, la tolérance d'autres cultures, la tolérance de la liberté des autres. Pour tous et pour tout le monde.

Ça ne sera pas facile car l'une des expressions de la tolérance dans ce pays - la laïcité - a été détournée par les nationalistes pour justifier leur islamophobie. Les uns se prétendent fréquentables en brandissant cette valeur et les autres n'attendent que ce genre d'agression pour se victimiser. Ils polarisent le débat de cette façon et nous emmènent dans un duel mortifère du "nous" contre "eux". S'insérer dans ce duel pour tenter de l'apaiser serait une erreur, il faut arrêter ces fanatiques dans leurs combats d'un autre temps, traiter leurs crimes pour ce qu'ils sont : de sordides faits divers, refuser la guerre dans laquelle ils veulent nous emmener et faire "polis", c'est-à-dire faire cité, faire état, faire respecter son droit. Un droit établi par le dialogue et le respect de la parole de l'autre. Ça ne sera pas facile car les dérives, tant en paroles qu'en actes politiques, sont tentantes pour lutter contre ce fléau ; depuis vendredi dernier, trop de responsables sont sortis du cadre fixé par nos principes, et cela revient à céder du terrain à ce que nous combattons : l'obscurantisme.

J'en reviens à ce virus et à ses conséquences sur nos vies ; ce journal s'écrit avant tout pour raconter cela. Je ne peux pas parler ici de fascismes sans avoir quelques mots sur ce qui a pu se lire et se dire sur les réseaux sociaux quand de nouvelles règles sont apparues afin de freiner la propagation de l'épidémie : porter un masque, respecter un couvre-feu, tenir une certaine distance avec ses proches etc. Certains comptes ont comparé la mise en place de ces règles aux dystopies créées par Orwell, Huxley, Bradburry voire aux heures sombres des années 30 et 40. Ces prises de paroles mises en perspectives avec les récents événements m'inquiètent ; elles signifient que certains esprits ne prennent pas la mesure de ce que nous vivons tant au niveau sanitaire qu'au niveau politique. Se défendre contre un virus ne ressemble en rien aux luttes nécessaires contre les fascismes. Les maladies répondent à un ordre naturel, c'est bien à l'humain de s'adapter aux nouvelles contraintes que la nature nous impose puisqu'il est illusoire de croire que l'humain puisse lui en imposer durablement. Nous ne faisons pas le choix de tomber malade ou de ne pas tomber malade, la maladie elle-même ne choisit pas ses cibles malgré les précautions que nous pouvons prendre. Dans l'immédiat, le virus est là et la seule chose que nous puissions faire, c'est d'en limiter la circulation jusqu'à ce que nous trouvions un traitement. Les fascismes, quant à eux, répondent à un ordre culturel. Ils sont le fruit de la pensée humaine. Ils se diffusent par le biais de nos peurs et de nos colères, nous pouvons faire le choix de céder à ces émotions, d'adhérer à ces idéologies simplistes ou de prendre le parti de la raison et ne pas y adhérer quand bien même elles seraient au pouvoir. Contrairement au virus, les membres de ces partis choisissent leur victimes, en conscience, et principalement pour ce qu'elles sont ; moralement la responsabilité d'une maladie et d'un régime fasciste sur leurs torts n'est pas comparable car un fasciste peut choisir d'être autre chose qu'un fasciste, il est directement responsable du despote qu'il sert, alors qu'une maladie ne peut pas faire autre chose que de nous rendre malade, elle ne peut pas faire autre chose qu'être une maladie. Ainsi, comparer une société qui se protège d'une épidémie à un régime totalitaire, ne fait pas sens car nous voyons bien ici qu'il est absurde d'aborder un phénomène naturel sous le prisme d'un phénomène culturel.

Et si la confusion se répand à ce point dans les esprits, cela peut se comprendre par le fait que le virus comme les fascismes restreignent nos libertés et que l'un comme l'autre se combattent par une conscience civique élevée ; une fois ces deux similitudes levées, tout diffère.

Le tableau présenté dans ce billet est sombre : fascismes, épidémie, et j'en oublie le dérèglement climatique... Difficile de trouver la lumière quand l'actualité invite à ce point à la noirceur. Il ne faut pas oublier non plus que les médias sont une loupe, un miroir déformant et grossissant des malheurs du monde. Pour appréhender la véritable teneur de la réalité et sortir de certains effets de manche, il va nous falloir retrouver le sens de la nuance. Ceux qui s'y attèlent, sont nécessairement discrets, loin des incendies verbaux dont nous sommes témoins. Ils forment un changement lent et profond, comparable au bruit des arbres qui poussent : imperceptibles, imperturbables et sûr de leur force. La nuance a juste la certitude des voies qu'elle ouvre grâce à ses doutes.

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Debout la Nuit
Posté le 26/06/2021
Bonjour Imre Deceka.
Quelle analyse lumineuse ! Le sujet est tellement vaste, tu as réussi à beaucoup exprimer, en peu de mots.
Effectivement, nos sociétés nous semblent mortifères, on ne doit pas oublier que rien n'est inéluctable. La haine de l'autre est-elle une construction sociale, politique, ou est elle génétique ? Dans tous les cas, il faut s'atteler à trouver des solutions. Les idées modernes, progressistes, celles qui vont dans le sens du respect de l'individu, travaillent dans ce but.
Imre Décéka
Posté le 09/07/2021
Merci pour ce retour :) Tu n'es pas le seul à me dire que j'ai "exprimé beaucoup en peu..." Cela fait plaisir de voir que cela se ressent aussi ici.
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