Jour 21 : Siècle

Dimanche 5 avril 2020, 16h30/ Voilà. Trois semaines sont passées, trois semaines de beau temps, trois semaines à rester chez nous malgré tout ; cela risque de durer pour quelques semaines, encore, c'est un minimum. Qu'importe. Le temps est devenu quelque chose de relatif, il se dilate et nous donne le sentiment de perdre de la vitesse, jour après jour. Et cette vie au ralenti, nous nous y faisons, à force. Sur le plan professionnel, je me suis fait à l'idée de ne pas être aussi productif qu'en temps normal. Sur le plan créatif, je commence à admettre que mon inspiration a pris un coup dans l'aile à force de ne pas me changer les idées...

Il est difficile d'accepter tout cela sans culpabiliser. Notre culture et nos valeurs nous poussent, nous ont toujours poussé, à profiter au maximum de chaque opportunité, de chaque compagnie, de chaque expérience. C'est (c'était ?) l'injonction de notre époque. Être à cent pourcent n'était pas suffisant, il fallait être à deux cents pourcent, le tout était matérialisé par cette phrase que j'ai toujours trouvée ridicule : "Sky is the limit" (le ciel est la limite). Aujourd'hui, la limite, la voici : le plafond de nos appartements, le toit de nos maisons. Drôle de retour sur Terre, vous ne trouvez pas ?

Quelque part, cela nous fait peut-être du bien. Ce ralentissement peut nous aider à freiner la folie de cette époque où, empêtrés dans les mythes modernes du XIXe siècles et du XXe siècle, nous n'avons eu de cesse de repousser toujours plus loin nos performances : économiques, physiques, sportives sans nous soucier des impacts que cela pouvait avoir par ailleurs. Cette époque où il fallait vivre, vivre, vivre. Tenter mille expériences, connaître mille histoires, traverser mille contrées. Parce que la vie était courte, courte, courte. Et qu'il ne fallait pas quitter ce monde sans l'avoir vu dans son entièreté et sans avoir vécu tout ce qu'une vie sur Terre pouvait nous offrir. Bien sûr pour cela, il fallait de l'argent, beaucoup d'argent... Tant d'énergie était dépensée dans nos chimères narcissiques : aéroports, hôtels, stades, succursales, salles de concert, monuments. Les villes devenaient des métropoles et les métropoles des hubs. Tout cela devait aller vite, vite, vite au point que nous allions plus vite que le monde. Cette pandémie nous ramène au rythme de la planète et la cavale de l'humanité vers toujours plus de rapidité marque un coup d'arrêt ; notre fuite pour échapper aux contraintes de notre espèce nous semble aujourd'hui bien vaine. Il faut aller plus lentement si nous désirons nous rendre quelque part ; à vouloir aller trop vite, nous risquons l'accident avant d'arriver à destination.

Cette période est une bascule. Un rééquilibrage. Une pause dans un film en accéléré. Trois semaines, deux mois, un an pour souffler ; cela sera-il signifiant pour changer ce siècle ? Nul ne sait. Revivrons-nous les mêmes vies ? Faudra-t-il nous adapter à d'autres existences ? Nul ne sait. Ce monde de l'après, dont tant de monde parle : faut-il en avoir peur ? Est-il souhaitable ? Nul ne sait. Nul ne sait à quoi ce monde ressemblera, l'avenir s'est soudainement drapé du voile opaque de l'inconnu. En fin de compte, n'est-ce pas ainsi que fonctionnent les siècles ? 

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Debout la Nuit
Posté le 02/05/2021
Pendant cette période de crise sanitaire, une amie sage femme m'a dit : avant, nous étions au bord du gouffre, maintenant, on est dedans. Nous n'avons qu'une solution, c'est de regarder vers le haut.
Imre Décéka
Posté le 10/05/2021
Vu, merci pour ton commentaire, réponse détaillée au chapitre 31
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