Jour 12 : Réalités

Vendredi 27 mars 2020, 19h30 / Nous clôturons la deuxième semaine de télétravail, et je ne me souviens plus si je l'ai déjà dit ici, mais nous entrons dans le dur de ce confinement. Durant cette semaine, nous nous sommes passé le relai, Charlotte et moi, sur la gestion de l'ennui. Lundi et mercredi, je tournais en rond. Et jeudi, c'était son tour. Nous nous soutenons l'un, l'autre comme nous le pouvons, nous essayons de nous divertir, d'apporter de la fraîcheur à un quotidien clos sur lui-même. Cela produit ses effets. Aujourd'hui, nous avons tous les deux réussis à nous mettre efficacement au travail. Pourtant, nous ne pouvons nous le cacher, une sourde fatigue est là. Paradoxale. Une de ces fatigue que l'on ressent quand nous avons le sentiment de se reposer tout le temps et d'être toujours en activité, à la fois. Une fatigue due au grand mélange auquel nous faisons face : l'intime avec le travail, l'intérieur avec l'extérieur, la nuit avec le jour. Les repères se perdent petit à petit : hier, Maman me confiait au téléphone qu'elle confondait les jours de la semaine.

Au plus, je compose ce journal, au plus je me rends compte que je parle peu de la situation dans les hôpitaux. Il faut le relever ici : ce confinement est vécu de façon très inégale dans tout le pays. La réalité des hôpitaux n'est pas la mienne et c'est pourquoi je n'écris pas à ce sujet. Depuis ma petite ville de campagne du nord de l'hexagone, je peine clairement à réaliser que le COVID-19 a tué plus de 1600 personnes en France. Cela paraît irréel car le confinement induit le calme plat et le silence complet, et puis il faut le dire : le beau temps n'aide pas à réaliser la gravité de la situation. Tout porte à vivre dans un certain apaisement, aucun signe ne laisse deviner les scènes de détresse qui se jouent dans les services de réanimation. Pourtant, la réalité est bien plus brutale, et sans médias, je n'en percevrais rien. Cela donne le sentiment d'être en décalage avec ce que vit le pays. Il faut revenir sur ce terme ce "guerre" employé par le président de la République. Certains le contestent et ils ont raison. Factuellement, nous faisons face à une pandémie. C'est un coup du sort qui nous met à genou, et non la folie des hommes. Sur le plan moral, c'est très différent ; en tant qu'humanité, nous pouvons croire que ce qui nous frappe, peut être plus fort que nous. Hélas, sur le plan concret, tellement de choses sont pareilles à une guerre. Il y a les morts, bien sûr. Il y a ceux qui vont au feu. Et il y a aussi cet autre aspect des choses, ce qu'il se passe à l'arrière du front : toute l'énergie du pays est concentrée sur ce seul effort : vaincre la maladie. L'économie a perdu plus d'un tiers de son activité, les lieux de savoirs sont fermés, les libertés sont drastiquement réduites. Au regard du siècle dernier, nous pourrions y voir une guerre totale, et pour être tout à fait exact sur ce que nous vivons, peut-être devrions-nous parler aujourd'hui d'une crise totale tant elle frappe tout un chacun dans sa vie. D'une manière complètement différente, il faut le dire.

Les réalités sont multiples et c'est pourquoi, bien que l'entreprise puisse paraître légère au regard de ce que je viens d'écrire, je poursuis autant que je peux l'écriture de ce journal. Selon que nous vivions à la campagne ou à la ville ; selon que nous soyons riches ou pauvres ; selon que nous soyons célibataires ou en couple ou en famille, cette épreuve nous frappe différemment. J'ai la chance d'avoir Charlotte à mes côtés, mais qu'en est-il de ceux qui sont seuls ? Qu'en est-il de ces familles avec des enfants, confinées dans un appartement ? Qu'en est-il des urbains ? Depuis le 16 mars, nous avons vu fleurir ça et là des journaux de confinement comme celui que je compose actuellement. Parallèlement, la critique du journal de confinement s'est elle-aussi développée avec une virulence propre au milieu littéraire. Je pense notamment au journal de Leïla Slimani (je ne l'ai pas lu), il a été qualifié d'outrageusement bourgeois, d'indécent, car cette dernière a le luxe de vivre à la campagne et d'avoir un jardin alors que ce n'est pas le cas de tous le monde... Le ressentiment est compréhensible mais il ne doit pas escamoter la tâche à laquelle certains s’adonnent durant cette période : celle d'écrire le présent et dire comment se déroulent nos vies. Ces acrimonies sur l'aisance des uns et l'unfortune des autres ne nous aident pas à faire cet acte de mémoire. Pour cela nous avons besoin de tout le monde : des hommes, des femmes, des bourgeois, des précaires, des ruraux, des urbains ; cette maladie met chacun face à soi-même, et c'est vrai, d'une certaine manière, elle dilate les inégalités, les rend plus perceptibles et, de fait, plus insupportables. Pourtant, c'est du témoignage de chacun dont nous aurons besoin quand plus tard, bien plus tard, quelques scientifiques se poseront des questions sur les moment que nous sommes en train de vivre. Et sur ce domaine, les écrivaines, les journalistes, les poètes, les photographes, les cinéastes, les blogueurs sont tout indiqués pour jouer ce rôle mais cela ne doit pas leur revenir à eux-seuls. Il ne s'agit pas ici de faire oeuvre de littérature - et en écrivant cela, la critique de journaux me semble plus impertinente et plus bourgeoise encore que l'écriture d'un journal lui-même - mais de se poser en témoin de son époque et de son temps. Pour cela, je crois qu'il faut respecter deux règles. La première : ne pas mépriser ceux qui vivent une autre réalité que la nôtre car c'est là tout l'intérêt de l'exercice : collecter des expériences riches par leur diversité. De là, découle la seconde règle : s'en tenir à ce que nous percevons avec vos sens, ce que nous ressentons émotionellement et se tenir éloigner des médias pour ne rien travestir dans vos écrits. L'entreprise n'a d'intérêt que si l'authenticité prime sur l'artifice, il ne s'agit pas de plaire dans ces récits mais bel et bien de raconter sa réalité. Il s'agit de laisser des traces, des empreintes, au risque que tout cela s'oublie ; personne ne pourra le faire à notre place.

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Eloïse Shin
Posté le 25/08/2021
"les repères se perdent petit à petit" et même encore maintenant !
J'aime beaucoup ta façon d'écrire, c'est clair et précis :)
Merci à toi de partager ta vision !
Debout la Nuit
Posté le 02/05/2021
Je suis d'accord avec cette vision. Chaque individu devrait pouvoir s'exprimer sur cette période, si tel est son souhait. Le besoin d'écoute sans jugement me semble important aussi.
Imre Décéka
Posté le 10/05/2021
Vu, merci pour ton commentaire, réponse détaillée au chapitre 31
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