Josiane

Le vieux deux-pièces de Josiane sentait la lessive fraîche, les bricelets et le ragoût sur un fond bien spécifique aux vieux appartements de pierre mouillée et froide et de plancher ancien. Sur le bord de la fenêtre, deux pigeons se disputaient. Ils s’envolèrent soudain dans un battement précipité. Au loin, un merle chantait. Il avait cessé de pleuvoir et un pâle rayon de soleil vint projeter sur le plancher ciré le motif floral du rideau de dentelle blanc dans un cadre déformé de lumière. Assise au coin de la fenêtre au bord d’un fauteuil dont le dossier et les accoudoirs étaient recouverts de dentelles, à la lueur jaune d’un lampadaire pareillement décoré, une femme chenue avec une auréole vaporeuse de cheveux blancs légèrement bleutés, était penchée sur son ouvrage qui filait entre ses doigts, cascadait au bas de ses genoux et s’accumulait en un voluptueux monticule de dentelle blanche à ses pieds. Josiane leva la tête. La traine faisait maintenant trois mètres. Elle en visait cinq. Ses yeux piquaient. Elle avait à peine remarqué le jour disparaître, la tempête, l’accalmie. Mais soudain le soleil vint caresser l’écume soyeuse à ses pieds, et elle le vit. Un accro. Elle se saisit du tissu et examina l’imperfection. Fallait-il tout recommencer ? Pouvait-elle réparer ? Son cœur se serra. Elle se sentait lasse. Elle posa délicatement les aiguilles sur l'accoudoir et se leva pour préparer le thé.

Tout en sirotant son thé à la bergamote et au lait, elle grignotait un bricelet. Elle eut soudain envie de papoter avec Louise. Ca lui arrivait souvent en fin de journée ou quand elle se décourageait, moments brefs qu’elle masquait avec une tasse de thé et un ou deux bricelets. Mais ces derniers temps, Louise ne répondait plus au téléphone le soir. Quand elle lui avait demandé ce qu’elle faisait de ses soirées, l’effrontée lui avait répondu qu’elle posait nue à l’Ecole des Beaux Arts pour mettre du beurre dans les épinards. Lou ! Pignouf va ! Bien sûr, il devait certainement y avoir des modèles de tous âges, autrement comment les artistes apprenaient-ils à peindre la vieillesse ? Klimt par exemple. Mais pas Louise. Ça aurait l’air de quoi ? Elle riait toute seule en buvant son thé et s’en aspergea. « Quelle maladroite je fais » dit-elle en reposant la tasse en porcelaine bleue de Delft (un paysage de campagne avec un moulin) dans la soucoupe. Elle se leva, se changea et frotta son chemisier de soie avec du liquide vaisselle avant de le mettre à sécher dans la salle de bain. Puis elle mit un cd dans le lecteur et retourna à son ouvrage en écoutant les jumelles Önder jouer du Saint-Saëns.

Pas besoin d'appeler Lou, samedi elle la verrait lors de leur rendez-vous hebdomadaire au tea-room. Elle se réjouissait déjà.

L'accro était inacceptable. Elle défit l'ouvrage et recommença. « Cent fois tu remettras ton ouvrage sur le métier » murmura-t-elle. Ça faisait longtemps qu'elle avait dépassé les cent fois.

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Fannie
Posté le 19/04/2020
Ah, la voilà, Jo qui fabrique de la dentelle. Il faudrait peut-être ajouter une note de bas de page pour expliquer ce que sont les bricelets.
Cette description d’une femme qui vit dans un appartement bien propret, se consacrant à la dentelle est très évocatrice et joliment formulée. Je croyais qu’elle faisait ça inlassablement ; mais là, elle commence à se fatiguer et on se demande si c’est seulement à cause de l’accroc ou si c’est une lassitude générale.
Le fait que Josiane ne croie pas que Louise pose vraiment nue à l’École des Beaux-Arts est révélateur.  :-)
Coquilles et remarques :
— de pierre mouillée et froide et de plancher ancien [Il me semble difficile d’éviter d’avoir deux fois « et ». / Un appartement de pierre mouillée ? C’est étonnant ; ça doit être insalubre.]
— et elle le vit. Un accro. [Un accroc]
— Elle posa délicatement les aiguilles sur l'accoudoir [La mention « les aiguilles » suggère le tricot ; mais la dentelle se fait plutôt au crochet, non ?]
— Ca lui arrivait souvent en fin de journée [Ça]
— qu’elle posait nue à l’Ecole des Beaux Arts [l’École des Beaux-Arts]
— et frotta son chemisier de soie avec du liquide vaisselle [« du liquide à vaisselle » serait préférable.]
— Puis elle mit un cd dans le lecteur [un CD / « inséra », « introduisit », voire « déposa » seraient préférables à « mit »]
— L'accro était inacceptable. [L'accroc]
MbuTseTsefly
Posté le 19/04/2020
Je suis contente que ce chapitre te plaise, Josiane n'est pas très présente dans le récit mais revient vers la fin. Merci pour tes corrections.
Liné
Posté le 06/04/2020
Aah, je me demandais justement si et comment tous ces personnages interagiraient ! J'ai la réponse avant même d'avoir posé la question :-)

Tu as réussi à rendre ce microcosme de vie très intense, surtout au regard du peu de mots. Ca fonctionne à merveille, on se figure d'emblée le cadre et le caractère de Josiane !
MbuTseTsefly
Posté le 07/04/2020
Bonjour Liné, merci pour ta lecture. Pour le moment Josiane est la seule à avoir un lien avec les autres mais c'est aussi une idée, merci. Je vais penser à ajouter à chacun un contact.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 01/02/2020
Hello,

Petites coquilles dans cette phrase "Elle se leva, se changea et frotta son chemiser de soie avec du liquide vaisselle avant de le mettre sécher dans la salle de bain." Il manque un i à chemisier et "à" devant sécher.

Je n'arrive pas à dire ce que je ressens quand je lis tes textes. C'est peut-être trop personnel pour en parler. D'une certaine manière, si je me sens telle que je n'arrive pas à le décrire, c'est que tes textes et ta manière d'écrire m'émeuvent, donc bravo à toi.
MbuTseTsefly
Posté le 01/02/2020
Hello Petra, merci pour ton commentaire. Je vais corriger. J'ai aussi mis quelques répétitions désagréables (écume)
Je suis contente que ces personnages t'émeuvent, je ne suis moi-même pas toujours sûre de ce que je ressens pour eux, j'ai mes préférés (Louise), d'autres m'agacent un peu, c'est le cas de Josiane par exemple et certains je ne sais pas qu'en faire, ils sont juste là :-)
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