Jaken

Notes de l’auteur : Chapitre 1, deuxième partie.

Ceci est la deuxième partie du premier chapitre de Jaken Main-Noire.
Je l'ai re-découpé suite aux retours des lecteurs, car 8K mots pour de la lecture numérique, ça fait quand même beaucoup.

J'espère que la suite de ce récit vous plaira !
Bonne lecture,
Ori'

Cette fois, je choisis de passer par les toits pour échapper plus facilement aux soldats. À quelques encablures de la place du marché s’élève une tour d’horloge, un petit édifice de quatre mètres de haut surmonté d’un cadran sur chacune de ses façades. Je sais d’expérience que ces bâtiments ne sont jamais fermés et qu’on y trouve toujours une échelle et une corde à nœuds. Je me précipite donc à l’intérieur pour dérober du matériel, et nous repartons ventre à terre en direction des terrasses pour atteindre les niveaux inférieurs de la ville. J’attache solidement l’extrémité de mon cordage à la balustrade avant de le laisser tomber en contrebas dans le vide.

« Toi d’abord, Coddie. Dépêche-toi.

- Jaken, j’ai le vertige…

- Regarde en l’air, ça ira mieux. »

Sérieusement, cette gamine commence à me les briser menu. Le jour où quelqu’un me proposera une autre apprentie, je lui ferai avaler ses chausses par les narines. Elle espérait quoi, en rentrant au service d’un cambrioleur ? Une promenade de santé sur les canaux pour contempler la lune ?

« Je n’y arriverai pas Jaken, c’est trop haut…

- T’as le choix, Coddie. Sois tu descends avec la corde, soit je te pousse un bon coup et je te ramasse en bas. »

Cette fois, elle semble avoir compris que je ne suis pas d’humeur à plaisanter. Avec un regard de chien apeuré, elle enjambe le parapet et commence la périlleuse descente vers les Fosses de la Fangeuse qui nous attendent sept mètres plus bas. J’admire son courage en repensant avec nostalgie au jour où mon maître m’a fait escalader une tour du palais d’Ambreciel en plein hiver, alors que je souffrais moi aussi du vertige. Il est parfois difficile de surmonter ses peurs, mais avec la bonne dose de motivation Coddie peut faire preuve d’une volonté remarquable. C’est fou comme cette empotée me fait passer par toutes les émotions d’ailleurs, vous avez remarqué ? Tantôt je la déteste et trente secondes après je me retrouve à lui jeter des fleurs. Erreur fatale, j’ai l’impression que je commence à m’attacher à cette gosse. Soyez gentils et rappelez-moi de me débarrasser d’elle le moment venu, d’accord ? Quand on s’appelle Jaken Main-Noire, on n’a pas le loisir de s’encombrer avec de l’affection.

Mais j’y pense, vous vous demandez sûrement pourquoi on se retrouve à glisser le long d’une corde pour échapper au Guet, alors que pour passer par les toits il aurait fallu logiquement grimper ?

En fait, Ambreciel a été construite à flanc de montagne et se décompose en quatre niveaux circulaires, chacun plus élevé que le précédent. Il y a bien sûr de grandes avenues qui permettent de la traverser à pied, mais en dehors de celles-ci les enclaves sont séparées par des parapets en fer forgé qui surplombent une chute vertigineuse jusqu’au niveau suivant. Chaque étage a sa fonction dans les strates de la Cité-Monde : tout en bas se trouvent les Fosses de la Fangeuse où sont entassés les pauvres et les traîne-misère, à l’écart des routes où s’alignent les banques et débits de boisson. La seconde enclave, que je cherche à fuir actuellement, est celle des commerçants et des quartiers résidentiels. C’est de très loin la plus vaste et la plus peuplée d’Ambreciel, regroupant à elle seule un demi-million d’âmes. Viennent ensuite les flèches élancées des grandes tours d’argent : il s’agit des manoirs où demeure l’aristocratie. Dans leur infinie arrogance, les Vertueux se sont enfermés au sommet de la ville qu’ils dominent comme si tout leur appartenait. Mon maître disait autrefois qu’il n’y a que deux choses capables de traverser leurs murailles : leur dédain pour le reste du monde et la rivière de pisse qu’ils déversent quotidiennement sur les bas-quartiers pour donner naissance à la Fangeuse et abreuver la population. Je ne crois pas avoir l’âme d’un révolutionnaire, mais comme tous les habitants des Fosses j’attends avec impatience le jour où les Vertueux tomberont de leur piédestal. Enfin, sur le trône de la Cité-Monde siège le légendaire palais d’ambre, où résident la princesse Ceara et ses serviteurs. Il s’agit de l’enclave la plus restreinte et la mieux gardée d’Ambreciel, à laquelle personne ne peut accéder sans une invitation de la famille royale. C’est là que se trouve également l’académie des Sorcelames, grands protecteurs de la cité ; mais nous aurons le temps d’évoquer cette joyeuse bande de fanatiques plus tard. Coddie vient juste de terminer sa descente et je commence sérieusement à geler dans ma chemise et mon pantalon trempés. Ne me remerciez pas pour la visite guidée, j’ai toujours aimé la géographie.

Au-dessus de moi retentit soudain le bourdonnement grave et lancinant du Grand Gaillard, la plus grosse cloche d’alarme de la ville. Pas le temps de rêvasser : j’attrape la corde à nœud des deux mains et je me jette dans le vide comme un naufragé sur une bande de terre. Je glisse avec aisance le long du mur trempé par la pluie, et quelques secondes plus tard je me réceptionne avec classe sur la toiture d’un bâtiment en ardoise. Le quartier des Fosses n’est plus très loin, j’aperçois déjà les tours de guet qui jalonnent l’enceinte extérieure. En-dessous de nous se trouve une rue que je connais bien : celle de la banque Jerman&Sœurs, l’un des rares établissements qui prête de l’argent aux criminels. Le bouge où je me terre ces temps-ci n’est qu’à deux minutes de marche, mais je préfère effectuer un détour pour semer les soldats qui pourraient nous voir détaler depuis les hauteurs.

« Suis-moi, Coddie. On va les faire tourner en rond. »

Sans attendre sa réponse, je m’élance sur le toit de la banque et bondis au-dessus d’une ruelle pour atteindre le chaume du Renard boiteux, une taverne miteuse située juste en face. Deux boutiques abandonnées, une seconde auberge et une maison close se succèdent sous mes pas avant que je réalise qu’il manque quelque-chose ou quelqu’un à côté de moi.

Sur les cendres de ma mère, je vous promets qu’un jour je vais étriper cette gamine !

Je me retourne brusquement pour découvrir mon apprentie figée comme un navet sur le toit de Jerman&Sœurs, paralysée par la trouille du vide en contrebas. Pourtant, le saut pour atteindre le Renard boiteux n’est pas bien difficile, un mètre de large tout au plus. Même un enfant de six ans ne peut pas rater un truc pareil. Ce qui m’inquiète, c’est que j’entrevois les torches des soldats du Guet qui déboulent de l’avenue principale à notre recherche, et certains de leurs camarades ont entamé la descente de l’à-pic en utilisant la corde que nous leur avons procuré.

Mon nom est Jaken Reid et je suis un ignoble salopard.

Bon sang, cette phrase sonnait bien pourtant. N’importe quel voleur des bas-quartiers abandonnerait la fille sans hésiter pour sauver sa peau. Alors pourquoi suis-je en train de rebrousser chemin pour essayer de lui sauver les miches ?

Je rejoins Coddie au moment précis où les hommes du Guet encerclent la bâtisse. Sur le toit de Jerman&Sœurs, les gardes qui sont descendus le long du mur m’accueillent en rechargeant leurs arbalètes. Coddie est à genoux, frigorifiée et en larmes. Elle n’ose pas me regarder dans les yeux.

« Je suis désolée Jaken, sanglote-t-elle.

- Ferme-la, Coddie. Ecoute-moi bien, je ne me répéterai pas. Après ce que je lui ai fait, Ravinel voudra châtier la Main-Noire lui-même. Ils vont probablement t’emmener dans la prison des Sorcelames, sur la cime d’Ambreciel. Quoi qu’il arrive, tu ne dois jamais leur donner ton nom. S’ils découvrent que tu n’es pas la véritable Main-Noire, ils te tueront sans sommation. Je vais trouver le moyen de te libérer, tu m’as compris ? »

Elle fait oui de la tête mais ne décroche pas un mot. Brave gosse. Finalement, j’ai eu le nez fin en lui offrant mon manteau avant le cambriolage. Il y a dans sa doublure mon ordre de mission, une partie de mon matériel et la chevalière qui me sert à apposer mon sceau sur les contrats. Mais surtout, j’ai cousu dans son dos une gigantesque main noire qui ne manquera pas de confirmer aux gardes son identité. Cette cape, c’était mon assurance vie au cas où quelque-chose tourne mal : j’avais prévu de semer Coddie dans les ruelles sombres des Fosses pour que le Guet nous confonde et se lance à sa poursuite. Ironie du sort, c’est maintenant ce vêtement accusateur qui va probablement lui sauver la vie. J’imagine déjà l’effervescence des colporteurs quand ils auront appris la nouvelle : « coup de théâtre dans la Cité-Monde, le célèbre voleur appelé Jaken Main-Noire est en réalité une adolescente ! ». Demain matin, la rumeur de son arrestation va faire le tour d’Ambreciel. La foule réclamera une exécution publique, ce qui devrait nous faire gagner du temps.  Il y aura sans doute un procès et il faudra plusieurs jours pour organiser les festivités. Ravinel fera traîner les choses pour garder Coddie en cellule, histoire de la torturer un peu. Autant d’occasions pour moi d’organiser une évasion spectaculaire qui s’ajoutera à ma légende, ou de prendre la fuite en laissant mourir la gosse si je parviens à retrouver la raison.

« Vous, là ! Le complice ! À genoux et mains sur la tête ! »

Je souris intérieurement en constatant qu’ils sont tombés dans le panneau. Les deux gardes se rapprochent et me maintiennent en joue de leurs arbalètes. Pour gagner de précieuses secondes, je fais semblant de leur obéir et me penche vers mon apprentie.

« Il manque un dernier détail, dis-je. Dépêche-toi d’enfiler ça. »

La mort dans l’âme, je retire mes gants de velours noir et les pose délicatement sur une ardoise juste à côté d’elle. Je lève ensuite mes mains pour les placer au-dessus de ma tête en attendant que les soldats se rapprochent.

« Capitaine ! S’écrie l’un d’eux à l’adresse du bataillon positionné en bas. On les tient, c’est la Main-Noire et son acolyte !

- Félicitations, soldat ! Le commandant Ravinel sera fier de vous. Amenez-moi la Main-Noire en vie et tuez son complice. »

Je m’efforce de ne pas trembler tandis qu’une brute s’empare de Coddie et l’entraîne de force vers une échelle. Le deuxième homme pointe son arme sur moi, j’ai exactement une demie-seconde pour trouver une idée géniale avant de mourir.

Heureusement pour moi, je suis Jaken Reid.

Il me suffit d’un battement de cœur pour faire apparaître une flamme noire et blanche dans ma main, que je brandis vers l’arbalétrier d’un air menaçant. Évidemment, je suis tellement nul avec la magie que je ne pourrais même pas lui faire roussir la moustache. Mais le soldat du Guet l’ignore, hésite, recule. Pauvre lâche. Il aurait vraiment dû m’expédier ce carreau dans la poitrine.

« Tuez-le, bon sang ! C’est un Anormal ! »

Trop tard. D’un mouvement fluide, je m’élance en glissant sur les ardoises jusqu’à me retrouver à hauteur de ses jambes et je lui enfonce mon crochet brisé dans l’aine, en plein là où ça fait mal. L’outil, devenu tranchant quand il s’est cassé dans la serrure, pénètre la chair sans difficulté et arrache au garde un hurlement qui restera dans les annales. Pour faire bonne mesure, je lui envoie mon poing dans la figure en me redressant et lui casse deux ou trois dents, histoire qu’il se souvienne de moi. Le type perd l’équilibre, chancelle et bascule dans le vide pour s’écraser tête la première dans la rue en bas.

Finalement, il m’aura fallu moins d’une heure pour tuer quelqu’un ce soir.

Hélas, il est trop tard pour sauver Coddie, je ne peux pas affronter toute la garnison. Je m’enfuis donc par le chemin que j’avais initialement prévu, en sautant sur le chaume du Renard boiteux. Dans mon dos claquent les cordes d’une multitude d’arbalètes et je m’aplatis sur le toit pour esquiver leurs traits. Impossible de continuer ma course, si je me redresse je suis un homme mort. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une diversion assez impressionnante pour que les soldats m’oublient pendant quelques instants.

Soudain, je suis pris d’un élan de panique en voyant le toit s’embraser autour de moi. Dans la précipitation, j’ai complètement oublié que je me promène avec une flamme magique dans ma main gauche, ce qui n’est pas l’idée du siècle au contact de la paille sèche. Et comme le vent souffle toujours aussi fort, il ne tarde pas à emporter des étincelles sur les bâtiments voisins qui prennent feu à leur tour. En quelques secondes à peine, l’incendie se propage le long de la rue et gagne le quartier suivant, dévorant tout sur son passage.

Oups.

S’il y a bien une chose que je n’avais pas prévue en commençant cette histoire, c’est de faire cramer la moitié d’Ambreciel au premier chapitre.

Moralité : quand on bosse avec moi, il faut toujours s’attendre au pire. Par contre, si vous n’êtes pas tenté par une brochette de Jaken grillé, il est temps pour moi de mettre les voiles. Je profite que les gardes soient obnubilés par le brasier pour me faufiler de l’autre côté du Renard boiteux et me laisser tomber dans la ruelle. Il s’en est fallu de peu, mais je crois que personne ne m’a repéré. Pour m’en assurer, je me coule discrètement dans l’ombre à l’entrée des caves, dans un recoin que la lumière des flammes ne parvient pas à atteindre. Le cœur battant la chamade, je m’oblige à calmer ma respiration et je compte doucement jusqu’à vingt. Une goutte de sueur perle sur mon front et j’ai des fourmis dans les jambes. En dépit du remue-ménage causé par l’incendie et Grand Gaillard qui continue de sonner à tue-tête, je m’efforce de tendre l’oreille. Les voix des soldats paniqués forment une véritable cacophonie.

« Est-ce qu’il est toujours sur le toit ?

- Vous le voyez ?

- Il a disparu dans la fumée, capitaine !

- Bon sang, c’est un véritable fantôme, ce gars-là !

- Il faut faire venir les crache-sable, sinon tous les bas-quartiers vont brûler !

- Hors de question, les autres s’en occuperont. Trouvez l’Anormal et ramenez-moi sa tête au bout d’une pique, exécution ! »

La piétaille du Guet se disperse, s’empresse, disparaît dans toutes les directions. Hélas pour eux, deux des gardes ont le malheur de contourner le Renard boiteux et d’arriver sur ma position. Je retiens mon souffle et me fonds un peu plus dans les ténèbres pour les attaquer par surprise. Il va falloir me débarrasser d’eux rapidement pour les empêcher d’appeler du renfort. À peine sont-ils passés devant moi que je bondis dans leur dos comme une ombre en frappant violemment leurs crânes l’un contre l’autre. Les deux hommes s’écroulent et je me hâte de les poignarder en silence.

Comment ça, j’aurais pu les laisser en vie ? Et puis quoi encore, leur faire un câlin et chanter une berceuse ?!

Je traîne péniblement les corps jusque sous l’alcôve où je m’étais dissimulé pour les surprendre. À en juger par la hauteur des flammes, le toit de la taverne ne va pas tarder à s’effondrer. Il faut que j’accélère. Je dépouille l’une de mes victimes de son casque et de son plastron pour les enfiler maladroitement, avant de jeter sa cape en travers de mes épaules. La lourde pèlerine est poisseuse de sang, mais seulement sur la doublure intérieure. Avec un peu de chance, personne ne le remarquera. Je termine ma métamorphose en m’emparant d’une arbalète de poing que je sangle à ma ceinture et d’une hallebarde qui doit littéralement peser trois-cent kilos. Sérieusement, comment font les imbéciles du Guet pour supporter ça en permanence ? Il ne reste plus qu’un détail dont je dois absolument m’occuper : ma main noire parcourue de nervures blanches est un peu trop voyante pour passer inaperçu. C’est un effet secondaire de l’utilisation de mes pouvoirs ; quand j’y ai recours trop souvent, mon bras gauche se couvre de sillons étranges qui partent de l’extrémité de mes doigts pour remonter vers le coude. C’est comme si du feu liquide remplaçait le sang à l’intérieur de mes veines et ça fait un mal de chien. Heureusement, les deux compères à mes pieds ont des guêtres en tissu autour des mollets. À l’aide d’un coutelas, j’en découpe deux larges bandes dont je me sers pour envelopper mes mains comme des mitaines. Le résultat n’est pas terrible, mais il faudra m’en contenter.

Dans mon esprit commence à s’échafauder un des plans géniaux dont j’ai le secret. Première étape : puisque je ressemble à un soldat du Guet, je vais m’infiltrer dans leurs rangs pour gagner la cime d’Ambreciel incognito. Une fois là-haut, je pénétrerai dans l’Académie des Sorcelames et je trouverai l’entrée de leur prison pour rejoindre Coddie. Ensuite, j’improvise. Inutile de passer des heures à élaborer le stratagème d’évasion parfait : avec ma poisse légendaire, tout va forcément déraper au prochain chapitre. Non mais franchement, regardez les choses en face ! Le type le plus recherché de la Cité-Monde va se pointer seul comme une fleur au milieu d’une bande de mages fanatiques qui ont juré de le faire exécuter. Il faudrait être complètement idiot pour s’imaginer que ça va bien se passer !

Pardon ? Pourquoi j’y vais quand même ?

Mais vous liriez quoi à votre avis, si je ne me pliais pas en quatre pour faire avancer le scénario ? Faites un effort bon sang, allumez vos cerveaux ! Mon nom est sur la couverture du livre, je suis narrateur de ma propre épopée, vous croyez vraiment que j’ai envie que mes lecteurs s’emmerdent ?

Je sors de ma cachette d’un pas feutré et décide de me mettre en route. Le moyen le plus rapide de me mêler aux soldats est de rejoindre le groupe qui nous a piégés sur le toit de Jerman&Sœurs. Je retourne donc en direction de la banque et contourne l’édifice d’un pas tranquille et aussi naturel que possible. Coup de chance, l’officier est toujours sur le parvis du bâtiment : le capitaine est en grande conversation avec un héraut, probablement venu lui transmettre les derniers ordres de Ravinel. Derrière lui se trouve une grande carriole surmontée d’une cage aux barreaux incrustés de gemmes d’éclat. Une façon cruelle mais pratique de transporter un Anormal prisonnier, puisqu’un contact avec autant de pierres risquerait de le tuer. J’entrevois à l’intérieur une silhouette noire prostrée sous une cape que je connais bien : ils ont de toute évidence assommé Coddie ou l’ont sévèrement passée à tabac. Mon sang boue dans mes veines et une envie viscérale d’étriper le capitaine m’envahit, mais je m’efforce de la réprimer pour rester dans mon rôle. L’homme a toujours une solide escorte autour de lui et j’aperçois sur son plastron l’insigne des Sorcelames. La violence ne me mènera nul part, je vais devoir être plus intelligent qu’eux. J’infléchis ma trajectoire vers l’officier, qui congédie le messager d’un geste furieux. Il pose alors sur mon uniforme un regard désapprobateur et m’interpelle sèchement.

« Soldat ! Vous n’entendez pas Grand Gaillard sonner depuis une demie-heure ? J’espère que vous avez une bonne raison pour expliquer ce retard et votre tenue lamentable !

- Je reviens d’une patrouille dans les Fosses, capitaine. On a encore dû ramasser un ivrogne tombé dans la Fangeuse. C’est le troisième depuis hier. »

Le Sorcelame fronce les sourcils, peu convaincu par mon histoire. D’un geste sec, il tend sa main gauche dans ma direction : un fouet de lumière se déploie en claquant et s’enroule autour de ma gorge.

« Vous et moi savons qu’il n’y a pas eu de ronde dans les bas-quartiers cette nuit, assène-t-il d’une voix glaciale. Je vous laisse une chance de me dire la vérité, sinon c’est votre cadavre que l’on retrouvera noyé dans la Fangeuse. Où étiez-vous, soldat ? »

L’homme referme lentement son poing dans le vide. L’étau de l’arme magique se resserre en suivant son mouvement, et il commence sérieusement à m’étrangler. Sous l’effet de la panique, j’essaye d’attraper le fouet pour l’empêcher de me briser les cervicales, mais mes doigts ne rencontrent que le vide. Pourtant, la pression autour de mon cou ne cesse d’augmenter. Je dois trouver une justification qui lui convienne, et vite.

« J’étais parti en pause, capitaine ! Parviens-je tout juste à articuler. On se les gèle avec le vent sur les remparts, alors je suis allé descendre une ou deux bières pour me réchauffer. Je n’ai rien fait de mal, je le jure !

L’officier me dévisage avec condescendance, un rictus triomphal apparaît sur son visage. À regret, il laisse retomber sa main. La Lame d’Arcane qui m’étranglait se replie et prend la forme d’une grande rapière, qu’il conserve le long de son flanc.

- Nous réglerons tout cela avec le commandant Ravinel plus tard, décide-t-il. En attendant, je vous affecte aux corvées de caravane pour les trois prochains jours. Ça vous passera l’envie de mentir à un supérieur et de boire pendant le service. »

Et merde.

Qu’est-ce que je vous disais ? Le grand Jaken Reid est un éternel poissard. Je n’ai même pas réussi à intégrer une patrouille et le plan part déjà complètement en vrille. Au lieu d’infiltrer l’Académie des Sorcelames, me voilà condamné à escorter les travailleurs des Fosses jusque dans les mines. Formidable perspective !

Si vous n’avez jamais entendu parler de l’enfer de Tys-Beleth, permettez-moi d’en esquisser une brève description. Le palace où ce cher capitaine vient de m’envoyer est une gigantesque carrière à ciel ouvert perdue dans la Grande Dévoreuse. Oui, vous m’avez bien entendu : pour se rendre à Tys-Beleth, il faut franchir les murailles d’Ambreciel et s’aventurer dans les terres désertiques qui entourent la Cité-Monde. Un voyage excessivement dangereux à cause de la chaleur infernale, des attaques de pillards et des tempêtes de roches qui surviennent presque quotidiennement dans ces plaines dévastées. Ce n’est pas pour rien que cette partie du monde est qualifiée de dévoreuse : elle prélève sur les convois qui la traversent un octroi en vies humaines, et ceux qui parviennent à en réchapper peuvent s’estimer chanceux. En quittant Ambreciel à l’aube, il faut trois heures de voyage pour atteindre la carrière de Tys-Beleth et ses mines creusées dans le flanc de la montagne. C’est là que les Sorcelames et Façonneurs se fournissent en gemmes d’éclat pour forger des Lames d’Arcane et construire leurs automates. La source de leur pouvoir repose sur les travailleurs de la Fangeuse, qui bravent les dangers du désert quatre fois par semaine à la recherche de pierres magiques, qu’ils échangent à leur retour contre des rations d’eau potable. Ça ressemble au paradis, pas vrai ?

Vous êtes encore loin du compte, mais je ne veux pas vous gâcher la surprise. Quand vous découvrirez ce qui sommeille dans les entrailles de Tys-Beleth, vous comprendrez pourquoi je suis absolument ravi d’être envoyé là-bas.

« Conduisez-le jusqu’à la porte nord, messieurs. La prochaine caravane va bientôt partir. S’il tente quoi que ce soit pour échapper à sa sentence, abattez-le sur-le-champ. »

Les hommes du capitaine me saisissent sans ménagement et s’emparent de mes armes ; l’un d’eux me met en joue de son arbalète avec un regard mauvais. Autant dire que le moment est venu de clôturer le chapitre, parce que je n’ai pas la moindre solution pour me sortir de ce guêpier. Une chose est sûre désormais : entre la capture de Coddie, l’incendie des bas-quartiers et le voyage en enfer que je viens juste de gagner, ce cambriolage chez Matheus Finch ne restera pas dans les meilleurs souvenirs de ma carrière.

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Peridotite
Posté le 15/01/2023
Coucou Oriendo,

Un bon chapitre dans la lignée du précédent. Plus on avance, plus Jerken va du mal au pis. La mission est pire que ratée 😄

Ah si, maintenant que je relis mes notes : quand il fout le feu, tout devrait cramer partout genre la panique, mais sur la toute fin, c'est comme s'il n'y avait plus de feu. Pas de fumée ? De panique ? De gens qui se bousculent ? Des cris ? Ça manquait pour des questions d'ambiance je trouve.

Sinon c'est rythmé et bien écrit. J'ai rien à dire (enfin si dans mes notes comme de tradition), mais il n'y là rien de fou :

Mes notes :

"peut faire preuve d’une volonté remarquable.
> Plus simple : "Peut faire preuve de volonté" ?

"et se décompose en quatre niveaux circulaires"
> Et se compose de ?
"En fait, Ambreciel a été construite à flanc de montagne et se décompose en quatre niveaux circulaires, chacun plus élevé que le précédent"
> Je trouve la formulation maladroite : "chacun plus élevé que le précédent", non c'est pas exact. Y en a forcément des plus bas. Le "en fait" n'est pas nécessaire. Et décomposer, je ne suis pas fan du verbe.
> Je me risque à faire une suggestion : "La cité d'Ambreciel est composée de quatre cercles posés en terrasse, comme des escaliers sur les pentes de la montagne."
"qui surplombent une chute vertigineuse"
> Tu sous-entends des chutes d'eau ?

"où résident la princesse Ceara et ses serviteurs."
> Y-a-t-il un roi ou une reine ou la cité est dirigée par la princesse ?

"Ne me remerciez pas pour la visite guidée, j’ai toujours aimé la géographie."
> Pour éviter l'exposition, tu peux éventuellement le faire décrire ce qu'il voit : en bas les rues et les toits branlebalants, les toits, les cris des marchands etc puis quand il lève la tête, il voit à peine les palais loin du peuple etc...

"On va les faire tourner en rond"
> En bourrique ?

""en utilisant la corde que nous leur avons procuré."
> "En utilisant notre corde"

"Trop tard. D’un mouvement," etc
> J'ai trouvé ce passage fluide et bien écrit. On visualise très bien les mouvements. Je le dis car je trouve pas ça évident à bien faire et là c'est nickel

"En quelques secondes à peine, l’incendie se propage le long de la rue et gagne le quartier suivant, dévorant tout sur son passage.
Oups."
> 😄 J'aime trop ce oups !

"Il va falloir me débarrasser d’eux rapidement pour les empêcher d’appeler du renfort"
> Pas la peine de dire cette phrase, je pense que c'est de la surexplication

"le toit de la taverne ne va pas tarder à s’effondrer."
> Il n'y a pas toute une agitation dans la rue ? Des gens qui courent partout et crient ? Tu ne les décris pas. Les gens ne vont tout de même pas rester à l'intérieur ? Et lui, il prend le temps de faire toutes ses petites affaires mais je l'imagine dans un nuage de fumée. Il ne tousse pas ou quelque chose ?

"Jerman&Sœurs. Je retourne donc en direction de la banque"
> Je me souviens plus, tu disais que c'était une banque avant ? (je retrouve plus le passage) sinon faut le dire, mais c'est ptêtre juste moi

"vous comprendrez pourquoi je suis absolument ravi d’être envoyé là-bas."
> Me dit pas qu'il va vraiment y aller ? Pourquoi ferait-il ça ?
"« Conduisez-le jusqu’à la porte nord, messieurs. La prochaine caravane va bientôt partir. S’il tente quoi que ce soit pour échapper à sa sentence, abattez-le sur-le-champ. »"
> Ah oui d'accord, j'ai écrit mon commentaire trop vite 😄 Mais du coup, avant ça ne devrait-il pas se dire qu'il ne compte pas y aller et se débarasser de cette cape rapidos ? Puis après ça on se dit eh merde !

Le voilà dans le merde jusqu'au cou 😄
MrOriendo
Posté le 15/01/2023
Hello Peridotite !
Content que le premier chapitre de Jaken te plaise dans sa globalité ! Je note avec plaisir tes différentes remarques qui me permettront de peaufiner tout ça au moment des corrections (pour l'instant, ce roman n'est qu'un premier jet improvisé un peu à l'arrache 😅).

Et oui, tu constateras assez vite que Jaken a une poisse phénoménale et une propension à se mettre dans la M comme personne 😄
Le prochain chapitre change de narrateur et aussi un peu de style, j'espère qu'il te séduira également.

Bonne lecture 😊
Camille Vernell
Posté le 02/12/2022
J'aime beaucoup ta façon de construire des mots comme "crache-sable", "ambreciel". J'avais déjà remarqué cette qualité sur tes autres écrits. Aussi l'utilisation de mythologies comme Beleth est intéressante. Ce genre d'usage renvoie systématiquement à un imaginaire et j'apprécie les auteur-e-s qui savent les utiliser. :-)

En ce qui concerne l'action : elle est bien écrite, effrénée, mais à nouveau, je trouve (et cela est très subjectif) que l'impertinence de Jaken atténue la dynamique. Pour les descriptions en revanche, le monde en trois couches pour séparer les classes sociales est classique, mais personnellement, je trouve ça toujours très efficace pour illustrer rapidement les inégalités sociales. Tu n'as ni trop de description, ni pas assez. C'est juste ce qu'il faut pour ne pas nuire au rythme.
Pour revenir sur un sujet plus technique, je trouve la fluidité très bonne : tes structures de phrases sont variées et nous tiennent en alerte.

Le chapitre suivant avec Coddie narratrice va sans doute davantage me plaire.
MrOriendo
Posté le 02/12/2022
Hello Camille !

Merci de ton retour ! Je suis content que malgré le cynisme de Jaken, l'histoire parvienne quand même à te plaire :)
J'espère que ce sera le cas aussi pour les autres chapitres.

Bonne lecture !
Mathilde Blue
Posté le 11/11/2022
Re !

Décidément, j'aime beaucoup le cynisme de Jaken ! L'écriture est vraiment fluide et prenante, on imagine très bien le décor (l'univers a l'air très chouette) et la mise en scène de l'action. Cette course poursuite est pleine de rebondissements, dommage que Jaken finisse dans cette posture xD

Je poursuis !
MrOriendo
Posté le 11/11/2022
Hello Mathilde !

Ahah, content que l'humour de Jaken te plaise, je ne vais pas te mentir je lui ai un peu donné le même genre d'humour que moi x)
J'essaie de visualiser un maximum les scènes quand j'écris pour que le lecteur puisse faire de même ensuite, tant mieux si ça se ressent également !
Merci pour ton commentaire :)
JeannieC.
Posté le 09/11/2022
"J'ai le vertige.
- Eh bien regarde en haut" ahah j'adore xD
Et c'est brillant, cette manière d'interrompre la narration en pleine course poursuite pour nous raconter mais comment on en est arrivé là. Un petit côté "Kuzco l'empereur mégalo" qui brise le quatrième mur en permanence pour justifier ce qui l'a amené dans le pétrin.
La course pour échapper au guet est haletante et ton univers promet une grande richesse. Encore plus en le découvrant par les yeux du "type le plus recherché de la Cité-Monde". Ton univers et ta plume me font volontiers penser à du Terry Pratchett, qui écrit la saga "Les Annales du Disque-Monde". C'est drôle comme tout, c'est de la parodie de fantasy.
Super découverte ! La brisure du quatrième mur, ça passe ou ça casse, mais moi ça me plaît beaucoup quand c'est bien réalisé =D
MrOriendo
Posté le 09/11/2022
Hello Jeannie !

Je ne connais pas Kuzco, mais j'ai entendu dire que ce personnage était assez déjanté effectivement ! Quant à Pratchett... ça me touche que l'histoire de Jaken te fasse penser aux AdDM, car c'est quand même un sacré monument de la littérature fantastique - et sans doute la pièce maîtresse de la fantaisie burlesque.
Dans le même style, je peux te conseiller aussi la saga Bartimeus de Jonathan Stroud, avec pour héros un démon facétieux et cynique qui n'hésite pas non plus à briser le 4ème mur pour envoyer des fions au lecteur ou faire des commentaires mégalo. C'est très sympa à lire !

En tout cas je suis ravi que le premier chapitre de Jaken te plaise autant !
Bonne lecture pour la suite,

Ori'
Nanouchka
Posté le 07/11/2022
◊ J'ai beaucoup aimé la clôture du chapitre.
◊ Le rythme est très maîtrisé. On dirait une histoire près du feu, ou celle qu'on entend en étant enfant : il se passe toujours quelque chose, ça avance, le personnage est happé en avant. Un peu dans un style narratif de jeu vidéo.
◊ Toujours compliqué pour moi de me faire au personnage qui nous parle.
◊ J'ai bien aimé que son mensonge ne passe pas, et qu'il aille de problème en problème.
MrOriendo
Posté le 08/11/2022
Hello Nanouchka !

Content de voir qu'en dépit du 4ème mur brisé, tu arrives quand même à apprécier le récit !
Concernant le rythme et l'enchaînement d'infortune, c'est vraiment quelque-chose sur lequel je voulais mettre l'emphase : que les chapitres soient vivants, dynamiques et que le héros (ou l'anti-héros, dans ce cas) ne soit pas juste un super saiyan qui réussit tout avec facilité. Je voulais qu'il ait des failles, qu'il galère, bref qu'il soit humain comme n'importe-qui.
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