IV.2 Ludificus

Par Flammy

Réminiscence de Ludificus

 

Kaea - Deux mois plus tôt…

 

~0~

 

Ludificus remontait une des avenues de Vianum à grandes enjambées. Les badauds s’écartaient spontanément de son chemin, poussés par un instinct dont ils n’avaient pas conscience. Parfois, un promeneur posait par accident les yeux sur lui et se détournait aussitôt, comme s’il n’y avait rien d’intéressant à regarder. Pour une fois, il n’avait pas de temps à perdre avec les démonstrations de dévotion et d’amour à son égard. Il fallait qu’il se dépêche. Il avait une mission à remplir, et ce, le plus discrètement possible. Il se rendit vers l’un des quartiers les plus anciens de la cité, jusqu’à une immense tour légèrement penchée qui ne semblait tenir que par sorcellerie. Chaque étage paraissait avoir été rajouté au cours des âges, suivant des modes disparues ou des goûts assez étranges des propriétaires de l’époque. Le tout donnait un aspect hétéroclite et disparate à l’ensemble, un magnifique patchwork architectural.

La demeure ancestrale des Max, sa destination.

Après quelques instants d’observation, Ludificus fut certain que personne ne se trouvait dans la bâtisse. Personne avec plus de réactivité qu’une aubergine en tout cas. Il s’apprêtait à pénétrer à l’intérieur lorsque quelqu’un attira son attention. Assis contre un mur, un ménestrel, vêtu d’une tenue d’un rouge éclatant, accordait son instrument de musique. Son visage était parcouru d’une multitude de rides, plus qu’aucun autre vieillard n’en avait jamais porté. Ludificus s’arrêta devant lui, se dressant de toute sa taille dans ses habits pour une fois sobres, juste égaillés par son chapeau haut de forme.

— Toi ici ? Je suppose que ce n’est pas une coïncidence Ernest.

— Non, effet. Je t’attendais.

Des passants se retournèrent et fixèrent le barde, surpris. Ludificus soupira et d’un geste, repoussa ses longs cheveux ébènes dans son dos. Il claqua ensuite des doigts et les promeneurs se désintéressèrent immédiatement de ce qui les étonnait quelques instants plus tôt.

— J’essaie d’agir discrètement. Un vieux fou qui parle tout seul, ça ne risque pas de m’aider des masses.

La voix, mélodieuse et aiguë, dénotait avec le physique masculin et les paroles de Ludificus. Ernest laissa échapper un petit gloussement tandis qu’il se relevait d’un bond, absolument pas gêné par ses articulations décrépies.

— Si tu tenais tant à rester furtif, pourquoi ne pas te téléporter directement à l’intérieur, divinité de pacotille ?

Ils se toisèrent un instant, tous les deux également souriants. Sans leurs piques, on aurait pu croire à deux amis se remémorant des souvenirs. Avec une synchronisation parfaite, ils éclatèrent de rire et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Ça me fait plaisir de te revoir, vieille branche ! Viens avec moi dedans, on pourra parler plus tranquillement. Ça fait quoi… Cent, deux cents ans qu’on s’est pas croisé ?

— Cent vingt-cinq lunes d’or, si on oublie les quelques fois où j’ai été curieux d’observer de loin tes… représentations en tant que dieu. Ça t’amuse toujours autant de tourmenter tes pauvres ouailles ?

— Je suppose que s’ils continuent à s’emmerder à croire en moi et à entretenir mon Sanctuaire, c’est qu’ils aiment bien ça dans le fond, répondit Ludificus en haussant les épaules.

Il s’accroupit devant la porte de la demeure des Max. Il posa les mains sur le bois, ferma les yeux et sonda la sorcellerie ambiante.

— Les sortilèges de protection ancrés ici sont très fins et très beaux. Il y a même des exceptions pour laisser entrer certaines personnes, c’est vraiment de l’art. Ça manque un peu de puissance pour un Max, mais quel travail d’orfèvre ! Maxhirst est vraiment un très grand sorcier. Ça me briserait presque le cœur de détruire ça.

Il tapota d’un doigt le battant et l’écarta. Il pénétra dans l’habitation sans le moindre problème. Sans un mot, Ernest le suivit. Il marqua un moment d’arrêt dans l’entrée et esquissa un sourire amusé.

— Les lieux n’ont absolument pas changé depuis la dernière fois, murmura-t-il, légèrement ému.

Ludificus laissa un moment de silence avant s’engager dans l’escalier et de reprendre :

— Pour te répondre l’ancêtre, j’évite d’utiliser mes pouvoirs quand ce n’est pas nécessaire. L’énergie entre les mondes atteint des taux vraiment bas, je puise dedans le moins possible. Vu la vitesse à laquelle elle disparaît, le cataclysme est pour bientôt. Je m’abstiens autant que possible d’accélérer le processus. Je crois que Felozis m’en voudrait un peu de faire capoter ses plans à quelques lunes d’or de leurs réalisations.

— En parlant de lui, comment va l’Oracle des Esprits ? Je ne l’ai pas vu depuis… au moins plusieurs générations.

— Stressé je suppose. C’est sa dernière chance de réussir et la survie de mondes repose sur ses épaules. Le temps lui fait cruellement défaut, il doit précipiter la fin des événements.

— D’où ta présence ici ?

— Exactement. Felozis m’a demandé de lui rendre un petit service.

Ludificus dépassa plusieurs paliers sans une seule hésitation. Il savait parfaitement ce qu’il cherchait et où cela se trouvait. Ernest continua la conversation tandis qu’il s’élevait dans l’étrange tour, où aucun étage ne se ressemblait.

— C’est vrai que comme Oracle, Felozis cumule les contretemps et les complications. Rien qu’avec Senti, Doctrina et les Sylphes qui se sont éclatés…

— Ces Esprits-là supportent particulièrement mal les bas niveaux d’énergie entre les mondes. Mais pour qu’un Esprit élémentaire se disperse lui aussi… La situation est très préoccupante.

— Oui. Au moins, les protections liées aux Livres d’Astée sont tombées. Les voyages entre Kaea et les autres univers sont de nouveau possibles. Même si l’éloignement entre les mondes ne doit pas rendre ça facile…

— Non, en effet. Même pour un sorcier comme Maxhirst cela devient limite. Et puis, je ne te parle pas de ce qui s’est passé sur Terre. Comme si cela ne suffisait pas, ce monde a été scindé en deux, les magiciens se sont isolés.

— Vraiment ? Ça ne m’étonne pas que Felozis soit si en retard dans ses projets ! Je n’ose pas imaginer son état de tension.

— Tu le connais, il ne laisse rien paraître, pour lui tout va bien dans le meilleur des mondes. J’espère quand même qu’il a très bien ficelé son plan. Même moi à mon époque ça s’était mieux passé, et pourtant tu sais à quel point je peux être bordélique !

Ernest sur les talons, Ludificus arrêta son ascension et pénétra dans une pièce que rien ne différenciait des autres. Il s’agissait d’un bureau, parfaitement rangé et un peu poussiéreux, comme s’il n’avait pas été utilisé depuis des lunes d’or. Ludificus se dirigea vers une étagère. Lorsqu’il posa sa main dessus, l’air se chargea en électricité. Il recula de quelques pas, surpris.

— Oh… Je ne l’avais pas vu venir celui-là ! Encore heureux que je sois immortel. Maxhirst ne rigole vraiment pas avec ses objets précieux.

Il lança un regard noir vers le meuble qui l’avait électrocuté. Sa voix avait perdu quelques octaves et évoquait à présent plus un baryton d’une diva.

— Tu veux que je m’en occupe, Myst ? Un décès de plus ou de moins...

— Toujours aussi galant. Vas-y, ça me chagrinerait que la prochaine protection abîme mes vêtements. J’y tiens beaucoup.

Ernest s’approcha de l’étagère. Après quelques instants de lutte et quelques quintes toux qui lui tirèrent des gouttes de sang, il parvint à ouvrir les battants. Il s’effondra ensuite au sol, les yeux fermés. Malgré sa silhouette fine, Ludificus le souleva sans soucis et le déposa délicatement dans un fauteuil. Avec soin, il essuya les quelques taches rouges au coin des lèvres de son ami inconscient, qui paraissait presque mort, d’une pâleur cadavérique.

— Myst… Cela fait une éternité qu’on ne m’avait pas appelé ainsi.

Sa voix, étonnamment douce, trahissait une grande tendresse. Sans s’inquiéter de l’état du ménestrel qui semblait agoniser, Ludificus retourna étudier l’étagère. Il la sonda, les yeux fermés et les mains tendues devant lui. Grâce à Ernest, la plupart des protections étaient tombées, mais il en restait encore quelques-unes. Il se concentra pour les défaire une à une, puisant dans une énergie qu’il aurait préféré épargner. Après un long travail, il battit des paupières, satisfait. Il lui fallait juste rafler son butin et partir.

— Alors, que viens-tu chercher ici ?

Ludificus jeta un coup d’œil distrait derrière lui. Ernest paraissait de nouveau en pleine forme. Seules les quelques traces de sang sur ses vêtements rappelaient le traitement éprouvant qu’il avait subi un peu plus tôt.

— Felozis m’a demandé d’accélérer les choses de ce côté. Il s’occupe d’Atlantide, mais il a besoin d’aide pour Kaea. Pour que ses plans se déroulent bien, il faut que Lise revienne ici. Heureusement pour moi, Maxhirst a ancré dans des bagues le sortilège pour passer d’un monde à l’autre. Au cas où. Il ne risque pas d’être déçu de sa prévoyance quand il saura ce que j’en fais !

Avec un éclat de rire, Ludificus farfouilla dans l’étagère et en sortit avec précaution une boîte à bijoux. Dedans, quatre anneaux à l’aspect banal reposaient dans une soie d’une qualité exceptionnelle. Il récupéra deux bagues et laissa les deux autres.

— Et à qui vas-tu les confier ? Te connaissant, je doute que tu te donnes la peine de te rendre sur Terre toi-même.

— Bien sûr que non ! Et puis quoi encore ? Mais selon notre Oracle préféré, celui qui fera voler en éclats la situation actuelle est tout désigné…

Ludificus observa un instant les bijoux avant de les glisser avec respect dans un repli de ses vêtements.

— Du très beau travail, vraiment. Officiellement, je suis ici suite à une demande des Teòiridhs. C’est Riesz qui s'occupera de bouger les choses sur Terre.

— Riesz ? Tu n’as pas peur que…

Ludificus haussa les épaules. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix avait perdu toute intonation.

— D’après Felozis, il n’y aura pas de problème. D’ailleurs… Il a un message pour toi. Il faudrait que d’ici deux lunes d’argent, je te préviendrai un peu avant, tu te rendes à la plaine de Fyh. Histoire de… réceptionner le colis et être sûr que rien de gênant ne se produise. Tu ne t'en occuperas pas beaucoup, juste le temps de le remettre aux personnes concernées. Tu devras aussi appliquer dessus un sortilège pour limiter sa sensibilité à Senti et à la Rose des Esprits. Cela risque de provoquer des situations fâcheuses sinon.

— Pas de problème, je gère ça. Je peux bien aider une dernière fois un Oracle avant de disparaître.

Ludificus se figea. Ernest avait parlé d’un ton tranquille, tout en époussetant ses vêtements. Il n’aurait pas eu un comportement différent pour commenter le climat et il ne sembla pas remarquer la tension qui émanait de son compagnon.

— Tu es… vraiment sûr de toi ?

— J'attends ça depuis… depuis une éternité ! Plusieurs cycles au moins.

Ernest consentit enfin à regarder Ludificus dans les yeux plutôt que de s’occuper de ses manches bouffantes. Il lui adressa un sourire doux.

— C’est d’ailleurs pour ça que tu as créé les livres d’Astée, non ? Tu voulais gagner du temps. Ou peut-être même, détruire le cycle ? Tu ne m’empêcheras pas de partir…

Ludificus se détourna, gêné. Il retira son chapeau haut de forme et joua avec en silence. À l’extérieur, le soleil commençait à décliner et les raies orangées teintèrent sa peau marmoréenne.

— Tu savais pour ça ? Comment…

— Tu es beaucoup trop prévisible. Depuis le temps qu’on se connaît.

— N’en parle pas à Felozis, il risquerait de m’en vouloir de lui avoir mis des bâtons dans les roues.

Ernest haussa les épaules.

— Il doit déjà être au courant. Et même l’avoir anticipé. Malgré ses retards, j’ai l’impression qu’il est plus doué que ses prédécesseurs.

— Tu n’as pas tort… En tout cas, j’ai rattrapé mes erreurs. Même si certains ont souffert pour arriver à ce résultat-là…

Le regard perdu derrière la fenêtre, Ludificus resta un moment silencieux. Une expression douloureuse était apparue sur son visage, comme au rappel d’un souvenir triste.

— Et ce n’est même pas fini pour eux…

Ernest se rapprocha et posa une main réconfortante sur l’épaule de son ami.

— Malgré les millénaires, tu as toujours un cœur aussi tendre et les drames de ceux qui te côtoient continuent de te toucher. C’est bien, mais fais attention à toi et ton moral lorsque je ne serai plus là.

Le rappel de la disparition d’Ernest sembla réveiller Ludificus, qui s’ébroua. Ses yeux se voilèrent un instant, avant que son sourire d’apparat ne fleurisse de nouveau sur ses lèvres. D’un geste gracieux, il remit son couvre-chef et adressa une légère révérence à un public imaginaire.

— Prions que j’arrête de provoquer des catastrophes dès que je m’occupe des affaires des mortels ! Cela m’évitera de plonger dans le désespoir et me redorera un peu auprès de mes ouailles, même s’ils oublient vite.

 — Je ne m’inquiète pas pour toi. Tu as l’air bien parti avec ta nouvelle protégée.

 

Ludificus s’était éloigné en direction de la porte. À l’entente de ces mots, il éclata d’un rire cristallin.

— Bien parti ? Avec Emiko ? Tu te fiches de moi ? C’te gamine est totalement incontrôlable, je n’ai aucune idée de ce que ça va donner ! Si elle survit assez longtemps pour servir mes plans et ceux de Felozis, je m’estimerais déjà heureux.

Toujours un sourire amusé aux lèvres, Ludificus sortit de la pièce sans attendre de réponse.

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Djina
Posté le 03/04/2020
Oh mon dieu !!! J'en étais sûre que cela avait un cens exactement le même nombre de jours !! Tout cet orchestre !!! Oh mon dieu (c'est le cas de le dire?) Mais que c'est horrible de vivre et faire autant de mal aux gens pour je ne sais quel cycle à la noix!! Vive l'amour et ah bas la guerre et les dieux sanguinaires!!!!
Flammy
Posté le 04/04/2020
Eh oui, quelque chose se trame dans l'ombre, et ce qui s'annonce est pas forcément très jojo :p
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