Intimidations

Par Maud14

La route les mena ensuite aux abords des murailles barbelées du projet. A l'extrême bord de mer, dévorant une bonne portion d'une longue plage de sable, de la forêt, et de la mer, où s'enfonçait le début d'une digue, le projet prenait vie. Les fondations d'Alamar sortaient petit à petit de terre, engloutissant l'extraordinaire espace naturel que proposait la Baie Mnazi. Rasant tout sur son passage. Faisant pousser à la place des cubes, rectangles et autres figures géométriques disgracieuses qui n'avaient rien à faire dans ce paradis terrestre. Une plate-forme s'érigeait au bout de la digue dans la mer, tel un petit monstre tentaculaire. 

L'équipe s'installa sous les grandes feuilles d'un dattier qui rappela à Hyacinthe l'aspect d'un immense ananas. Ils prirent un déjeuner tardif et sur le pouce, mordant dans leurs sandwiches, le regard rivé sur les installations d'Alamar qui poussaient comme des champignons vénéneux. 

Depuis des semaines déjà, Hyacinthe et Ali harcelaient les services presse et communication d'Alamar pour tenter d'obtenir une interview avec un de leurs collaborateurs. En vain. Des promesses de rappel en tout genre leur avait été conférées, mais rien n'avait jamais abouti. C'était le silence radio de leur côté. Ils allaient devoir ruser. Alexandre et Hyacinthe s'aventurèrent doucement dans les fourrés adjacents à la clôture, caméra et appareil photo en main. Ils avaient besoin de matériel visuel sur lequel s'appuyer. 

Alors qu'ils progressaient vers la plage, une sirène stridente claqua dans l'air. Surprise, Hyacinthe fit volte face et vit débarquer un 4x4 qui roulait à vive allure. Ali et Ahmed, restés près de la route leur fit de grands signes de la main les appelant à revenir. Le véhicule les avait repéré et s'approchait d'eux, au pas, menaçant. Alexandre laissa pendre la caméra à sa main et rejoignit Hyacinthe, le front soucieux. C'était le début des problèmes. 

La voiture qui n'était plus qu'à quelques mètres continuait de se rapprocher, inexorablement, sans vouloir s'arrêter. La silhouette du grand brun se positionna devant celle de la jeune femme, dans un mouvement protecteur. Le capot s'arrêta à un mètre d'Alexandre. 

« Connards », souffla Hyacinthe dont la colère commençait à naître en elle. 

Deux hommes sortirent, faisant claquer la portière derrière eux. Une casquette vissée sur la tête, un uniforme vert de la même couleur sur le corps, il s'avancèrent lentement vers eux, les mains sur les hanches, près de la gaine de leurs armes. 

« Unafanya nini hapa?», lança l'un d'eux, d'un ton autoritaire. 

Alexandre, toujours planté devant elle, se racla légèrement la gorge. Ils parlaient le swahili, et Hyacinthe n'avait strictement aucune notion de cette langue.

« Tulikuwa tukitembea. Tulikuwa karibu kuondoka. », dit-il d'une voix forte. L'accent qu'il avait emprunté sonnait étonnamment similaire à celui du Tanzanien. Hyacinthe écarquilla les yeux, impressionnée par son apprentissage de la langue. Comment était-ce possible?

L'homme éclata d'un rire mauvais. La jeune femme se décala pour leur faire face, refusant de se cacher derrière les muscles d'Alexandre. 

« Waandishi wa habari? », lança l'officier en désignant à tour de rôle l'appareil photo et la caméra. 

« Nous avons le droit d'être ici, déclara Hyacinthe en anglais. Nous sommes sur un lieu public ». 

L'homme la toisa d'un oeil malveillant. 

« Wewe ni nani kuniambia tuko wapi? », cracha-t-il.

« Il a dit quoi? », demanda Hyacinthe à Alexandre, tout en redoutant la réponse.

« Il n'a pas aimé ce que tu lui as dit », répondit-il simplement. 

« Journalistes? », répéta l'homme en anglais cette fois. 

Ahmed apparut soudain, suivit de Koinet puis d'Ali. Les deux nouveaux venus reculèrent légèrement et se postèrent plus près de la voiture. Un air mécontent flottait sur leurs visages. 

« Tunaondoka. », déclara leur fixeur en attrapant Hyacinthe par le bras et la poussant vers la route. 

« Ne revenez plus ici », vociféra l'homme en uniforme avant de rentrer dans le 4x4. 

L'équipe regagna le véhicule et prit le chemin de l'hôtel, une nouvelle fois en silence. Entre Ali et Alexandre, Hyacinthe bouillonnait les poings serrés sur les genoux. 

« C'est de la pure intimidation », finit-t-elle par lâcher entre ses dents. 

« Cette fois on a eu affaire à des flics. La prochaine fois on pourrait tomber sur des milices qu'Alamar embauche pour sa propre sécurité et celle de ses employés, souleva Ahmed, les yeux braqués sur la route. Faut qu'on soit extrêmement vigilants ». 

« Ces enfoirés », souffla Hyacinthe, hors d'elle. Elle ne supportait pas qu'on puisse l'entraver dans son métier. Et elle appréciait encore moins les hommes de mains, corrompus jusqu'à la moelle, qui jouaient les gros bras et les Cerbères de l'enfer. 

« Pourquoi la police surveille la zone et nous en chasse? », demanda alors Alexandre, fixant ses grandes mains. 

« Parce qu'elle protège le précieux butin que leur rapportera l'entreprise. C'est pas dans l'intérêt des autorités locales et gouvernementales d'avoir des petits fouineurs comme nous qui potentiellement pourraient leur donner du fil à retordre en révélant les impacts négatifs de leur gros merdier qu'ils sont en en train d'installer », répliqua Ali, acerbe lui aussi. 

Ahmed effectua de longs détours en expliquant qu'il ne souhaitait prendre aucun risque, et que c'était mieux s'ils ne voulaient pas se faire repérer. On sentait qu'il avait l'habitude de ce genre de scénario. Ce qui était rassurant dans un sens, mais un peu moins dans un autre... 

Ils rentrèrent à l'hôtel en fin d'après-midi, et retrouvèrent les hommes et les femmes sur la plage, à débarquer et trier le poisson. Pour le moment, ils n'avaient eu de réponses que de la part de l'association. Les autorités locales et Alamar restaient grands absents de l'équation. Mais leur volonté était loin d'être émoustillées par le défis et ils renvoyèrent une salve de mail et de coup de téléphone une fois dans leur chambre. L'association leur avait donné un nouveau contact, celle d'une famille qui avait été expropriée malgré elle. Ahmed aussi pourrait probablement leur avoir un contact dans la police locale, voir à la mairie. Ils avaient plusieurs semaines pour réaliser ce reportage. Rien n'était perdu. 

Koinet ayant ressenti un bon feeling, leur avait proposé un tarif préférentiel pour leurs futures escapades les plus risquées, ce qu'ils avaient acceptés avec joie. D'ailleurs, il passa même la soirée avec eux, sur la plage, à discuter tranquillement autour d'une bière fraîche. Petit à petit, Hyacinthe s'était calmée, reléguant loin derrière elle ces deux flics véreux qui lui avaient hérissé le poil. Koinet racontait de son accent musical et souple les aventures qu'il avait vécu à travers ce métier parfois difficile. C'était comme si elle se trouvait en face d'un conteur. 

Le Maasaï avait la verve, l'intonation, la gestuelle et les mimiques d'un griot, ces conteurs traditionnels de l'Afrique de l'Ouest, que la jeune femme avait eu l'occasion de découvrir dans son enfance. Il ne manquait que le doux son de la kora derrière sa voix grave, pour parfaire les univers qu'il leur dressait. Sa parole était source de vie, elle engendrait et transformait les mots en images, leur donnait forme, mouvement et charme. Qu'il était délicieux de l'écouter. Elle aurait voulu presque qu'il se mette à chanter. Hyacinthe se laissa bercer par ses histoires, puis ses souvenirs de Maasaï, requis par Alexandre qui ne cessait de lui poser des questions. Le visage dans la main, les étoiles plein les yeux, elle accueillait sa parole au plus profond d'elle. 

Il leur décrivit la beauté des femmes Maasaï, leur parures de bijoux, les perles, portées en grands et larges colliers multicolores, leur faisant une collerette, mettaient leur visage au crâne rasé en valeur. Les Massaï ont parfois d'énormes trous dans les oreilles qui sont percées sur le haut et le lobe pour y fixer bijoux, colliers et toutes sortes d'ornements. Il leur parla de leurs yeux sombres, et leurs longs cils. Leur port de tête de reines. Leur courage et leur bravoure. Leur force et leur dévotion. Chez son peuple, l'homme et la femme ont une place complémentaire et se partagent les tâches. La femme de Koinet est une Maasaï.

« Je n'aurais pas pu épouser une autre femme », leur confia-t-il dans un sourire presque timide. 

Hyacinthe apprit que les hommes Maasaï avaient les cheveux longs par contraste avec les femmes qui les rasaient, et que cette dichotomie était faite pour rappeler l'opposition entre le lion et la lionne. Les cheveux ébènes de Koinet étaient attachés en grandes tresses descendant jusqu'à sa nuque. Il avait fait le choix, bien qu'ayant quitté son peuple, de conserver ce signe symbolique. Et sa femme avait fait de même. Elle trouva tout cela très beau et ce rappel perpétuel à la nature et aux animaux sauvages lui plaisait beaucoup. 

Son regard dériva sur le visage attentif d'Alexandre. Adossé à la chaise, les épaules lâches, il semblait boire les paroles de Koinet, un léger sourire étirant les commissures de ses lèvres. Lui aussi semblait sous le charme du Griot. 

« La beauté se trouve dans les yeux de celui qui la regarde », dit-il soudain. Hyacinthe sourit et se rappela leur conversation durant laquelle elle lui avait cité Oscar Wilde.

Koinet hocha la tête solennellement.

« Les Maasaï ont une perception de la beauté différente. Mais cela ne m'empêche pas de la reconnaître chez d'autres peuples », dit-il à l'assemblée. 

«  selon moi, la beauté c'est une femme ronde et harmonieuse aux grands yeux souriants », répondit Ahmed d'un ton enjoué, s'imaginant sans doute la silhouette pulpeuse dans son esprit.

« Moi je suis d'abord attiré par la beauté du coeur, déclara Ali en se redressant sur sa chaise. Je peux avoir une femme magnifique en face de moi, si elle est mauvaise ou si mentalement ça ne colle pas avec moi, ça ne pourra jamais marcher ».

Hyacinthe pouffa. Ça ne l'étonnait pas de son ami. D'ailleurs, il était tellement difficile qu'il était toujours célibataire. Il renvoyait les autres femmes qui gravitaient autour de lui comme de vulgaires mouches entravant son espace vital. 

« Je suis d'accord, je pense que les deux sont importants, renchérit-elle. Mais c'est vrai que pour moi les yeux et le sourire sont ce qui me plaisent en premier. En fait je suis plus sensible au charme d'une personne plutôt qu'à sa beauté que je vois plus comme relevant du domaine de l'esthétisme. Du moins selon les Grecs... ». 

Ali acquiesça en lui envoyant un demi sourire. 

« C'est intéressant d'avoir tous vos points de vue, s'exclama Koinet. Et toi, Alexandre? C'est quoi pour toi la beauté? »

L'interpellé sembla réfléchir quelques instants, les yeux dans le vague. 

« J'ai plus de facilité à voir la beauté de la Terre, que celle des humains », lâcha-t-il. Un silence s'en suivit où chacun le dévisageait, attendant qu'il ne continue. Insinuait-il qu'il ne voyait aucun agrément chez les siens? Voyant qu'il était épié, il laissa échapper un petit rire. 

« Tu veux dire que tu ne trouve aucune femme belle? », s'indigna Ahmed.

Le front d'Alexandre se plissa un peu plus. 

« Peut-être qu'il préfère les hommes! », rétorqua Ali, un air taquin sur le visage.

« Peut-être que je suis comme Ali, que je vois d'abord l'intérieur des gens avant de voir l'extérieur », analysa Alexandre. 

« Vous pouvez faire vos grands romantiques mais vous ne la faites pas à moi! Tout le monde à des critères de beauté! », s'insurgea Ahmed, rêvassant encore de sa femme idéale. 

Cette discussion prenait une tournure étrange qui commençait à rendre la jeune femme mal à l'aise. 

« Si on reprend vos critères, Hyacinthe est une belle femme ». 
La voix d'Alexandre raisonna faiblement à l'oreille de la jeune femme qui s'empourpra sans le maîtriser. Il l'observait, un sourire en demi lune collé aux lèvres, ne se rendant visiblement pas compte de la situation gênante dans laquelle il l'a mettait. Cela devait bien arriver en étant entourée uniquement d'hommes.

« Pour sûr, même si elle est peut être un peu trop mince pour moi », souligna Ahmed en riant comme un enfant. 

« Oui Mademoiselle Hyacinthe, vous n'avez rien à envier aux autres », affirma amicalement Koinet.

Ali ne répondit pas, étudiant Alexandre de ses yeux mordorés. Mortifiée, la jeune femme ne savait que dire. Aussi, elle se leva et prit congé de tout le monde. Ils la charrièrent sur sa timidité, mais elle les renvoya balader d'un regard noir. 

Hyacinthe retourna à sa chambre, perturbée. Elle s'allongea tout habillée sur son lit, dans le noir, écoutant le bruit du dehors par la fenêtre ouverte. Alexandre avait une façon de se comporter de façon si désintéressée... sans posséder la moindre once de séduction, et cela la déconcertait. Comme s'il ne se rendait pas compte de ce qu'il disait. Ou comme si au contraire, il était très conscient mais qu'aucune arrière pensée cachée ne venait rendre ses paroles ambiguës. Etait-il vraiment un livre ouvert? La trouvait-il belle de façon objective, ou subjective? La jeune femme secoua la tête, chassant ses pensées de son esprit.

 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Ahhhhhhhhhhhhhh ! Il marque des points notre petit Alexandre ! Enfin ahah !
Mon dieu ce que j'ai stressé quand le 4x4 est arrivé..... J'avais peur que ça soit des terroristes ! J'aime beaucoup la citation que dit Hyacinthe au sujet de la beauté ! Bon chapitre et hâte d'avoir la suite !
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