Interlude II

Par Soah

Derrière la porte, tout n’est que silence. Cela me semble étrange, car, je m’attendais à de la vie. Peut-être était-ce moi qui espérais trop. La gouverneure entre à ma suite et d’un geste, m’invite à explorer la salle. Je guette du regard la moindre présence, la moindre trace, le moindre indice. Personne. Je me retourne alors vers elle, une moue boudeuse sur le visage.

— Ne me toise pas comme cela, voyons. Ta sœur est un peu plus loin, voilà tout, se moqua lady Élizabeth en dépliant son éventail.

 

Ne lui fais pas confiance, avais-je envie de hurler. Cependant, je ne pouvais que demeurer dans le silence et contempler.

 

La gouverneure semble s’amuser de ce jeu de piste, mais moi, j’en suis déjà las. Derrière toutes les portes, je ne trouve que du vide et parfois, une mauvaise odeur. La même que lorsque le boucher nous avait autorisés à prendre avec nous de la viande rance, car nous n’avions pas les moyens de payer du gibier frais. Chacun de mes échecs lui tire un gloussement mélodieux. Son serviteur me regarde avec pitié. Et pour être honnête, je commence à me sentir misérable.

Finalement, il ne reste plus qu’une seule grande porte à ouvrir. La dernière. Je me retourne vers elle et lady Elizabeth me lance un sourire étrangement encourageant qui me réchauffe le cœur autant qu’il me pétrifie. Je ne comprends pas cette femme. À l’intérieur de la pièce, l’odeur de pourriture est plus forte qu’ailleurs, mais surtout, je ne vois rien. Non pas qu’il n’y a rien, mais plutôt parce que toutes les fenêtres sont recouvertes d’un drap sombre.

— Salma ? Tu es là ? appelé-je.

— Orphée…

 

Les aspérités rauques de cette voix familière et inconnue me donnèrent des frissons désagréables. Pourtant, j’en voulais plus. J’avais besoin de plus. Je muselais mes peurs.

 

La voix de ma sœur me met du baume au cœur. Voilà des mois que personne n’a utilisé mon prénom. Je cours vers le premier rayon de lumière qui pénètre dans la pièce et tire sur le drap. Le jour éblouissant se déverse à l’intérieur et pendant un bref instant, je vois des étoiles blanches et noires danser devant moi. Je me frotte le visage en revenant vers le milieu de la salle. Mon pied bute contre quelque chose, me faisant tomber. Un bras.

Je lève subitement le nez, les yeux écarquillés.

 

Ne regarde pas, suppliais-je.

 

Salma est là. Sa gorge percée par une barre accrochée au plafond. D’autres jeunes femmes s’alignement de la même façon. Des dizaines. Une vingtaine. Une centaine. Un frisson me traverse, l’envie de vomir me vient. Je me retourne vers la gouverneure, ses yeux sont totalement obscurs et des bois noirs grignotent le dessus de sa tête. Je ne comprends pas, la peur me paralyse presque, mais je trouve le courage de me relever et d’aller attraper une jambe pendante de ma sœur.

— Salma, Salma, Salma ! je ne suis capable que de répéter son prénom.

— Allons, allons. Ne t’en fais pas, tout sera bientôt terminé, susurra la gouverneure en laissant tomber sa robe au sol.

Sa peau d’albâtre m’hypnotise tout comme son regard ; une personne aussi sublime ne peut commettre des actes aussi odieux, n’est-ce pas ? Ses hanches roulent alors qu’elle marche vers un bassin dans lequel macère une eau rouge vif.

— Ne sois pas triste, enfant. Ta sœur m’a donné tout ce dont je rêvais : des bijoux pour m’habiller moi et ma cour, mais également de quoi rester éternellement belle, déclara-t-elle en se trempant dans le liquide qui colla à sa peau avant de pousser un profond soupir.

— Laissez… Orphée… Partir… articule péniblement Salma.

— Tout ce que je voulais, c’était te montrer ma première figurine en verre, pleuré-je en tendant l’objet à bout de bras.

— C’est… très… joli. Félicitations… Peti…

Ses yeux se ferment et aussitôt je sens quelque chose en moi se briser. Le rire de la gouverneure se déploie et m’emprisonne juste avant qu’elle ne demande à ce que moi aussi, on me pende là-haut. Salma me sourit, mais les autres personnes accrochées, elles, n’ont qu’une chose sur le visage, la terreur.

J’entends alors une voix dans les tréfonds de mon esprit, une voix qui m’invite à la colère, à la rage, à la haine. Je cède. Et c’est délicieux. Je ne sais pas qui est cette personne qui caresse mon âme et apaise mes doutes, mais je lui donne tout. Tout pour ne plus voir ma sœur pendue. Tout pour effacer le sourire de lady Elizabeth. Tout pour vivre un jour de plus.

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dodoreve
Posté le 20/04/2021
Coucou Soah ! C'est un interlude hyper intrigant et plein de mystères *-*
Déjà ce prénom, Orphée :o ! Est-ce que tu renverras directement à la mythologie grecque dans cette histoire ? Est-ce qu'il sera littéralement question d'une descente aux Enfers ? Est-ce que tu considères que c'est le dead name de Novem ?
Et toute la scène (le souvenir ?) : est-ce le moment où le Rancura est né en Novem ? C'est bien ce que j'ai l'impression de comprendre ici ! Et comme quoi, ce serait donc lady Elizabeth qui aurait tué tout plein de monde (ou une partie) avant que le Rancura de Novem ne la tue à son tour ? Mais alors de quoi était né le Rancura de lady Elizabeth ?
(Rien à voir mais ce lady et la sonorité du nom ne cessent de me renvoyer à lady Macbeth, que tu saches ce que j'ai en tête ahah Et avec l'ambiance, je ne te cache pas que ne serait-ce que l'évocation vient bien compléter le tableau.)
Un interlude court, du coup, mais hyper riche. Je me demande comment ton récit s'articulera à la suite. Ce souvenir me semble ravivé par la mort de Janus, mais comment Novem y fera face en sortant du souvenir ? :o !!!

"Cela me semble étrange, car, je m’attendais à de la vie." Je ne comprends pas trop la virgule entre "car" et "je", je trouve qu'elle rompt un peu le rythme :o
"se moqua lady Élizabeth" Si on est dans l'écriture d'un souvenir au présent, il faut cette fois abandonner le passé simple ^^
"j’en suis déjà las." Si c'est un souvenir qui appartient à Novem, il y a ici un masculin embêtant (las.se)
"je ne suis capable que de répéter son prénom." Ça me surprend que cette phrase ne soit pas à la ligne, est-ce voulu ?
"en se trempant dans le liquide qui colla à sa peau" qui colle* si on veut rester au présent ? en même temps je comprendrais l'usage du passé simple, qui donne un aspect plus "subit" à l'action ; peut-être que si c'est pour cette raison qu'il s'est glissé dans le texte, tu peux le remplacer par un adverbe ?

Merci pour ce chapitre et bonne semaine :) !
Soah
Posté le 30/04/2021


Coucou Dodo ! :D
Merci beaucoup pour ta fidélité, ça me fait chaud au coeur ! <3

Pour le vrai prénom de Novem - puisque celui-là, lui a été donné par Janus, comme avec Decem, Aug et Septem - j'ai choisi Orphée surtout pour le fait que ce personnage, dans la mythologie grecque, n'est pas supposé se retourné en arrière. Alors que tous les noeuds de la narration mènent vers le passé de Novem (et donc, vers l'arrière ;3 c'est alambiquer, je sais !)

Alors, oui : tous les Interludes sont des morceaux de passé de Novem, avant qu'iel ne devienne un Chasseur et que le Rancura soit là. Lady Elizabeth est un vieux Rancura aussi, maiiis on ne sait pas encore de quoi elle est née :p

Merci pour les remarques à propos de mes carabistouilles c'est très précieux <3

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