Interlude - Agnès

Par dcelian
Notes de l’auteur : Bonjour !!
Bon, j’ai l’impression de passer mon temps à m’excuser dans ces notes d’auteur (j’ai vérifié : c’est le cas), mais je me vois pas rompre une tradition aussi fermement ancrée, alors voilà : désolé pour toute cette attente :x
En plus ce chapitre est super court…
Malheureusement je n’ai pas le temps d’écrire pendant ces vacances, mais heureusement j’ai gardé quelques chapitres sous le coude pour ne pas trop perturber le rythme des publications. J’espère que c’est pas trop désagréable pour vous, et je vous souhaite quand même une bonne lecture !!

Il est minuit passé lorsque la vision s'achève enfin. Les étoiles se taisent et Agnès ouvre lentement les yeux. Elle a le souffle court et le noir palpite tout autour d'elle, il bout encore des tumultes passés. A mesure qu'elle essaie de respirer, la nuit se calme et se fait plus douce. La lune est cachée par les nuages mais elle la sent presque qui veille, paisible. Elle, paisible, elle l'est beaucoup moins. Elle est d'une nature dédramatisante, détachée, elle fait face avec désinvolture et panache, mais cette fois, il va falloir agir avec sérieux.
Elle soupire un coup. Là-haut, les astres ont parlé, et Agnès en reste muette, ce qui est relativement rare. Les visions qu'ils véhiculent sont souvent floues et incompréhensibles, elles ne se traduisent pas tant par des images précises que par des émotions brutes et des flashs visuels intenses. Pourtant, cette fois, le message était limpide : ils sont effrayés. Là encore, il s'agit de nuancer : les astres sont souvent effrayés. Agnès les consulte depuis suffisamment longtemps pour en être bien consciente. C'est sans doute pour ça qu'elle l'est très peu, en réalité : par contrainte. Les étoiles sont tellement tendues qu'à les écouter, le monde évite quotidiennement de s'effondrer sur lui-même. Mieux vaut un oracle aux nerfs solides et sachant relativiser les cataclysmes envisagés.
Oui, heureusement qu'elle est là, finalement. Parce que, elle, elle le comprend très bien, ce monde. Elle sait des choses, elle sait même beaucoup de choses, et ce ne sont pas les étoiles qui les lui ont dites. Sa curiosité sans bornes l'a poussée à dénicher les secrets enfouis, et il faut dire qu'elle a eu tout le temps pour le faire. Elle ne compte plus les années qu'elle a passées là, seule ou avec Maude, dans cette maison recluse au milieu des bois. Maude... Et elle, dans toute cette histoire ? Où est-elle passée ? Que lui est-il arrivé ? Voilà maintenant plus d'une semaine qu'elle n'a pas eu de ses nouvelles. Ça la tuerait de donner un signe de vie ?
Agnès secoue la tête. Là n'est pas sa problématique – quoique, s'il est une problématique, les chances que Maude y soit liée sont considérablement élevées. Non, le souci est ailleurs. Elle sent un frisson glacé parcourir son corps. Elle est fatiguée, sans doute parce que cette vision a été plus éprouvante que toutes les autres, et c'est précisément là que résident ses troubles. Dans cette vision. Parce que, d'accord, les étoiles parlent souvent sous l'impulsion des vents de panique. Mais pour autant, cette fois, ça semblait différent. Bien sûr, sa science est inexacte par définition, tout est incertain et plusieurs éléments lui échappent probablement. Mais depuis qu'elle a appris à décrypter les signes, elle n'a jamais ressenti une telle terreur.
Elle frissonne à nouveau dans la nuit silencieuse.

Tout autour, rien ne bouge, les astres se gardent bien de lui indiquer la voie à suivre. Maintenant qu'ils se sont tus, elle peut faire une croix sur leur aide avant un bon moment. Bande d'ingrats.
Enfin, qu'importe.
La pièce dans laquelle elle se trouve est un petit salon dont les formes sont faussées par l'obscurité. Au centre, il y a cette table en bois sur laquelle Agnès reçoit – c'est le terme qu'elle trouve le plus adapté – les visions. Dessus reposent divers ustensiles et autres grigris que les non-initiés définissent souvent comme l'attirail du charlatan. Pourtant, Agnès n'a rien d'une charlatane. D'aucuns pourraient s'y laisser tromper, à première vue, mais ça ne lui déplaît pas. Déjà parce qu'elle se fiche très franchement de ce qu'on peut penser d'elle – elle est fière, c'est tout ce qui compte, et ça l'amuse même pas mal qu'on la prenne pour l'imbécile qu'elle n'est pas –, mais surtout : ça permet de filtrer ses relations sociales, ça permet de faire le tri entre ceux qui méritent qu'on s'intéresse à eux et les autres. Les autres, tant pis pour eux. Tant pis pour elle aussi. Les autres n'importent pas.
Toujours est-il qu’Agnès n'a pas son pareil dans les arts occultes et mystiques de la sorcellerie divinatoire. Bien qu'elle se spécialise dans l'interprétation des signes – fond d'une tasse de café, forme des nuages, ossements animaux, tout a un sens bien précis quand on sait lire comme elle le sait –, elle emploie également d'autres formes de "magie", pour citer les ignares. "Magie" est un terme qui ne se rend pas justice. Ou plutôt, il a été détourné de ses fonctions primaires par des hommes cherchant à le discréditer par peur de lui. Il a trop longtemps été associé aux sorcières, aux fées et aux démons des contes pour enfants pour représenter aujourd'hui autre chose qu'une poussière d'étoiles ou encore une licorne volante. Plus personne aujourd'hui n'a peur de la "magie" (elle grimace en songeant à ce terme).
Agnès lui préfère le mot "sorcellerie". Ça, ça effraie encore. Sorcellerie, c'est l'inconnu, c'est une science païenne et reniée, mal comprise, défendue. La sorcellerie est l'art de ceux – mais plus particulièrement celles – qui ne craignent plus les Ordres, et qui ont cessé d'avoir honte. C'est ça et rien d'autre.

Agnès sourit, cette fois, et elle saisit une vieille carte jaunie sous l'apparent fatras qui encombre la petite table de bois, ainsi qu'un pendentif relié à une chaînette d'argent. C'est vrai, elle avait promis à Maude de ne pas chercher à la retrouver. Mais l'heure n'est plus à ces promesses futiles de vieille radoteuse. Les étoiles ont parlé, il est temps de se mettre en marche.
Alors Agnès ferme les yeux, elle noue la chaînette du pendentif à son majeur droit, puis elle agite lentement sa main au-dessus du parchemin vieux comme le temps, représentant le Comté dans son entièreté. Si tout fonctionne correctement, le pendentif – une babiole métallique – devrait pointer vers l'endroit où se situe Maude par magnétisme. Mais Agnès n'excelle pas dans cet art, alors elle ne peut qu'espérer pouvoir se fier à son verdict. Qu'importe. Ce sera suffisant.
Elle tâche de vider son esprit, elle ne pense à rien d'autre qu'à Maude, cette vieille carne, cette bourrique qui n'en fait qu'à sa tête, elle la voit qui rigole, avec ses dents abîmées et son sourire sincère, avec sa voix rauque et profonde, et puis... Elle rouvre les yeux. Sa main se situe approximativement au-dessus de la forêt de Brimm, entre Grimard et les Plaines centrales.
Bon. De deux choses l'une : primo, elle se dirige manifestement dans sa direction, ce qui est une bonne chose. Deuzio, au rythme où elle marche, elle devrait être ici en trois jours, mais pour une raison qui lui échappe, elle semble progresser bien plus lentement que d'habitude. Est-ce qu'elle est accompagnée ? Et si oui, est-ce qu'elle est bien accompagnée ? Manquerait plus qu'elle lui ramène on ne sait quels voyous...

Agnès inspire un grand coup et se redresse. Assez râlé, assez tergiversé. Que ce soient des voyous ou même des criminels, ça n’a aucune espèce d’importance. Maude ne choisit jamais personne au hasard, elle le sait puisqu'elle est comme elle. Sans doute que c'est dans leur sang. Alors il faut qu'elle se prépare à leur rencontre.
Ils seront sur le chemin du serpent dans quatre jours. Quand ils arriveront enfin, elle sera prête.

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dodoreve
Posté le 28/07/2021
Bon, tu sais déjà que j'avais lu ton chapitre mais pas pris le temps de le commenter... Voilà, je suis là :x
C'est curieux, j'ai moins l'impression d'interlude avec ce personnage. Ce n'est pas une mauvaise chose en soi - ce n'est ni bon ni mauvais - mais ça m'intrigue énormément. Parce que mine de rien, on va la revoir cette Agnès, non ? Je ne vois pas trop comment les choses peuvent en être autrement. Et je crois que cette impression vient aussi de son caractère ? je ne sais pas, mais en tout cas on la rattache tout de suite à l'histoire. Aussi parce qu'on la sent étroitement liée à Maude qu'on a déjà vu plusieurs fois et qui est tout de même au cœur de l'action en ce moment, donc on concentre sans doute tous nos espoirs sur elle aussi !

"Maude... Et elle, dans toute cette histoire ? Où est-elle passée ? Que lui est-il arrivé ? Voilà maintenant plus d'une semaine qu'elle n'a pas eu de ses nouvelles. Ça la tuerait de donner un signe de vie ?" L'ironie de cette dernière question... vraiment ? x)
"les étoiles parlent souvent sous l'impulsion des vents de panique" vent de panique, j'ai bien aimé
"Tout autour, rien ne bouge, les astres se gardent bien de lui indiquer la voie à suivre. Maintenant qu'ils se sont tus, elle peut faire une croix sur leur aide avant un bon moment. Bande d'ingrats. Enfin, qu'importe." Tu aimes bien les personnages qui râlent (Gaëlle mon éternel amour <3) mais ce n'est pas pour autant redondant ici. Globalement tu arrives vraiment bien à nuancer le caractère de tes personnages ; et ici Agnès ça m'a tout l'air d'être une râleuse qui fuit gentiment son mauvais caractère et passe à autre chose (mais une fois qu'elle l'a exprimée, parce que quand même). J'aime bien, ça lui donne de la vie !
"tout a un sens bien précis quand on sait lire comme elle le sait" le "lire" en italique me rappelle évidemment La Passe-Miroir, et je suppose que ça ne sera pas pour te déplaire !
"La sorcellerie est l'art de ceux – mais plus particulièrement celles – qui ne craignent plus les Ordres, et qui ont cessé d'avoir honte. C'est ça et rien d'autre." Jamais ce passage ne cessera d'être aussi stylé et bien écrit. Trop cool !
"Maude, cette vieille carne" Aaah Maude, claque pas stp, tu me manques déjà !
"Assez râlé, assez tergiversé." N'empêche que voilà, en à peine plus de 1000 mots, on a déjà son petit caractère, pas stéréotypé pour autant puisqu'on lui trouve ses nuances, et ça ça me plaît. Bravo pour ta finesse :)

Bon, Agnès, ON CROIT EN TOI ! À moins qu'un autre espoir naisse d'ailleurs, mais là, c'est déjà craignos pour la vieille carne...
dcelian
Posté le 31/07/2021
"Bon, tu sais déjà que j'avais lu ton chapitre mais pas pris le temps de le commenter... Voilà, je suis là :x" j'accepte même les têtes en l'air, alors bienrevenue ici ;)
"C'est curieux, j'ai moins l'impression d'interlude avec ce personnage" ouiiii je vois carrément ce que tu veux dire. D'ailleurs il faut savoir (je me permets de te le rappeler parce que ça commence à faire très longtemps) que j'ai déjà mentionné le nom d'Agnès dans le chapitre 11 si je dis pas de bêtise, donc elle paraît effectivement plus intégrée à l'histoire. Comme tu le dis si bien, ça ne me paraît ni bien ni mal, c'est comme ça et puis c'est tout finalement ! Mais ton analyse est effectivement fondée : Agnès réapparaîtra dans le chapitre suivant. Reste à savoir si son aide sera suffisante...
""Maude... Et elle, dans toute cette histoire ? Où est-elle passée ? Que lui est-il arrivé ? Voilà maintenant plus d'une semaine qu'elle n'a pas eu de ses nouvelles. Ça la tuerait de donner un signe de vie ?" L'ironie de cette dernière question... vraiment ? x)" désolé, c'était vache ;-;
""les étoiles parlent souvent sous l'impulsion des vents de panique" vent de panique, j'ai bien aimé" aw moi aussi j'avais bien aimé, merci <3
"Tu aimes bien les personnages qui râlent (Gaëlle mon éternel amour <3) mais ce n'est pas pour autant redondant ici. Globalement tu arrives vraiment bien à nuancer le caractère de tes personnages ; et ici Agnès ça m'a tout l'air d'être une râleuse qui fuit gentiment son mauvais caractère et passe à autre chose (mais une fois qu'elle l'a exprimée, parce que quand même). J'aime bien, ça lui donne de la vie !" euhhhh MERCI ??? C'était pas la peine de me faire rougir comme ça dis..
Ben écoute si mes personnages râlent, aucun secret : je râle aussi beaucoup, donc c'est un domaine que je connais plutôt vachement bien x)
Mais ce que tu dis me touche quand même énormément parce que j'essaie effectivement de faire mon maximum pour que les personnages se distinguent facilement les uns des autres, et si c'est réussi alors c'est absolument trop génial !!
"le "lire" en italique me rappelle évidemment La Passe-Miroir, et je suppose que ça ne sera pas pour te déplaire !" si tu savais... merci <3
""La sorcellerie est l'art de ceux – mais plus particulièrement celles – qui ne craignent plus les Ordres, et qui ont cessé d'avoir honte. C'est ça et rien d'autre." Jamais ce passage ne cessera d'être aussi stylé et bien écrit. Trop cool !" ahhh je t'avais déjà parlé de cette phrase mais je suis trop content que tu la trouves aussi chouette que moi !!!
"N'empêche que voilà, en à peine plus de 1000 mots, on a déjà son petit caractère, pas stéréotypé pour autant puisqu'on lui trouve ses nuances, et ça ça me plaît. Bravo pour ta finesse :)" bon là vraiment c'est ma fête quoi, que de gentillesse, que de bienveillance... ben écoute merci beaucoup, je suis toujours aussi fasciné de constater qu'un truc que j'écris dans ma chambre peut toucher d'autres gens que moi mais c'est trop trop formidable, et vos commentaires donnent clairement un sens à tout ça donc : gros cœur sur vous.
A très vite c:
Sklaërenn
Posté le 27/07/2021
"Déjà parce qu'elle se fiche très franchement de ce qu'on peut penser d'elle – elle est fière, c'est tout ce qui compte, et ça l'amuse même pas mal qu'on la prenne pour l'imbécile qu'elle n'est pas –, mais surtout : ça permet de filtrer ses relations sociales, ça permet de faire le tri entre ceux qui méritent qu'on s'intéresse à eux et les autres. Les autres, tant pis pour eux." Mais je suis tellement d'accord !!!

"Bien qu'elle se spécialise dans l'interprétation des signes – fond d'une tasse de café, forme des nuages, ossements animaux, tout a un sens bien précis quand on sait lire comme elle le sait –, elle emploie également d'autres formes de "magie", pour citer les ignares. "Magie" est un terme qui ne se rend pas justice. Ou plutôt, il a été détourné de ses fonctions primaires par des hommes cherchant à le discréditer par peur de lui. Il a trop longtemps été associé aux sorcières, aux fées et aux démons des contes pour enfants pour représenter aujourd'hui autre chose qu'une poussière d'étoiles ou encore une licorne volante. Plus personne aujourd'hui n'a peur de la "magie" (elle grimace en songeant à ce terme).
Agnès lui préfère le mot "sorcellerie". " Mais je suis totalement en accord ( à nouveau ) avec elle !

"Si tout fonctionne correctement, le pendentif – une babiole métallique – devrait pointer vers l'endroit où se situe Maude par magnétisme. "Clin d'oeil à Charmed ? Que ce soit le cas ou non, j'adore ce principe :D

"Manquerait plus qu'elle lui ramène on ne sait quels voyous..." Mais non, mais non, tu verras, ils sont pas méchant :)

Ah, mais j'ai trop hâte de lire leur rencontre !!! Ce personnage, dans la même veine que Maude, mais encore différent, me plaît beaucoup. Tu disais que le chapitre était court, mais il est juste comme il faut selon moi pour nous donner envie de lire la suite et d'en savoir plus sur ce perso <3
dcelian
Posté le 28/07/2021
Salut !
Comme d’habitude te revoilà avec tout ton enthousiasme, et comme d’habitude je me dois de te remercier très sincèrement pour tout <3
Ça m’a fait sourire que tu relèves ces passages en particulier, Agnès semble avoir pas mal de points communs avec toi et je trouve ça trop chouette !
Tant mieux si la longueur était juste comme il faut, et j’espère que leur rencontre te plaira autant que ce chapitre, même si elle risque d’être un peu moins légère que d’ordinaire du fait de l’état de Maude…
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