Interlude

L’enfant défait sa pile de cube de construction. Il lui faut recommencer, la forme obtenue n’étant pas celle désirée. L’enfant cherche à faire une girafe. Le souvenir du magnifique animal plane encore dans son esprit.

            Assembler les pattes et le corps n’est pas difficile, c’est le cou qui pose problème. L’enfant ne veut pas le construire parfaitement droit, il faut donner l’impression que la girafe est un train de se pencher, comme pour toucher un visage…

            Malheureusement, la construction s’effondre à chaque fois, incapable d’aller contre la gravité.

            Un bruit alerte soudain l’enfant, qui se relève précipitamment et monte sur son lit, pour ensuite ramener ses jambes contre son torse. Une femme entre alors. Elle fixe l’enfant, s’assure de son immobilité, et dépose un plateau repas sur la petite table aux pieds en forme de crayons. Puis elle s’en va sans un mot.

            L’enfant jette un œil sur le contenu de l’assiette, et grimace en découvrant à nouveau un plat à base de pâte de soja et d’insectes. Ça n’a aucun goût. De même que le yaourt, pourtant aromatisé, qui se trouve à côté. Il faut pourtant manger.

            L’enfant s’installe sur sa chaise et mâche longuement chaque bouchée. La pâte de soja colle sous son palais et les insectes grillés ont perdu leur croustillant depuis longtemps déjà.

            Soudain, un bruit sourd résonne contre le mur où se trouve son lit. Alerte, l’enfant le fixe. Puis retourne à son repas. Le bruit se fait entendre à nouveau, plusieurs fois, comme un coup répété contre le mur. Il se fait de plus en plus fort.

            L’enfant se lève et recule contre le mur opposé. Le vacarme retentit un dernière fois.

            Puis un trou se forme dans le mur.

            Une main en sort et s’agite au niveau du haut du lit. 

            L’enfant reste immobile. La main se retire alors.

            – Hé ho ? Il y a quelqu’un ? fait alors une voix de l’autre côté.

            L’enfant s’avance timidement jusqu’à son lit et y monte, avant de pencher la tête vers le trou et de regarder timidement, apercevant une chambre semblable à la sienne.

            Un œil apparait soudain dans son champ de vision.

            L’enfant pousse un cri.

            – Pardon ! fait alors la voix. Je ne voulais pas te faire peur…

            Un garçon se tient devant l’ouverture. Ses longs cheveux noirs tombent devant ses yeux noisette. Il semble être du même âge que l’enfant.

            – Qui… qui es-tu ?

            – Je suis comme toi, répond le garçon. Un enfant cobaye. Je suis désolé d’avoir cassé le mur. Mais je me sentais seul… Je voulais voir s’il y avait quelqu’un de l’autre côté avec qui discuter. Ça fait des semaines que je frappe ce mur avec des meubles ou mes poings.

            – Mais alors pourquoi je ne t’ai jamais entendu le faire ?

            – Le directeur est du genre à travailler de nuit.

            – Mais… personne ne t’a jamais surpris ?

            – Non, répond le garçon. J’ai mis des affiches et des dessins devant le trou. Les infirmières n’ont jamais rien vu.

            Il remarque soudain sur quoi se tient l’enfant.

            – Il est chouette ton lit ! Moi j’en ai un en forme de fusée. Mais je n’aime pas la couleur verte…

            Les deux enfants échangent des paroles durant toute la nuit, jusqu’à ce que vienne l’heure de la douche obligatoire. L’enfant s’empare alors d’un dessin sur sa table, et le scotch par-dessus le trou ; avant d’attendre l’infirmière devant sa porte, le sourire aux lèvres.

 

               – Je n’avais jamais fait attention, dit un jour l’enfant, mais on se ressemble beaucoup non ?

               – Le directeur Ross a donné son ADN pour engendrer la plupart des enfants qui se trouvent ici… J’ai entendu les infirmières dirent qu’il très imbu de lui-même. On doit tous être demi-frères ou demi-sœurs ici.

               – Frères ou sœurs ?

               – C’est quand tu as les mêmes parents, explique le garçon. Même si je ne sais pas vraiment ce que sont des parents. Mais il y en a dans les livres que j’ai dans ma chambre.

               L’enfant opine du chef sans vraiment comprendre. Ils sont assis chacun sur leurs lits, mâchonnant la bouillie infame qu’on leur a servi. Ils se parlent à travers le murs depuis une semaine entière.

               L’enfant nage dans le bonheur. Cela fait deux amis désormais, en plus du professeur ! Même si celui-ci est distant ces derniers temps. A cause de son fils apparemment. Ce doit être cela un parent ? Il pense à vous en permanence, et vous aide dès qu’il le peut.

               – Quel genre d’expériences ils font sur toi ? demande subitement le garçon.

               L’enfant cherche ses mots. Il n’est pas évident d’en choisir quand personne ne vous a jamais vraiment expliqué ce que vous faisiez là.

               – Le professeur… il fait des choses avec mon esprit. Il a créé une Interface indépendante, qui ne peut être piratée par aucune autre, et peut aller dans n’importe quel réseau. Je peux voler des informations à n’importe qui. Et même… posséder leurs corps. Juste en agissant sur… je ne sais plus comment ça s’appelle… les schémas électriques de leurs cerveaux !

               » Mais c’est dangereux… je peux me faire tuer par des systèmes de défenses du réseau que je veux infiltrer. C’est pour ça qu’ils essaient d’abord sur moi… Et on sait pas ce qui peut se passer si je prends possession de quelqu’un. Comme j’ai peur, je fais semblant de ne pas y arriver. Et toi ? Qu’est-ce que le professeur te fait ?

               Le garçon fait tourner sa fourchette entre ses doigts. L’enfant ignore s’il ne sait pas non plus complètement expliquer les expériences ou s’il a peur.

               – Ça a aussi un rapport avec l’Interface. Je suis dans une indépendante moi aussi. Le directeur y enferme mon esprit, parfois pendant des jours ou des semaines et veut voir combien de temps je supporte cette nouvelle conscience. En parallèle, il regarde comment mon corps réagit. Notamment si j’ai encore besoin de lui pour vivre dans l’Interface.

               Le garçon fait une pause, avant de murmurer :

               – Il veut rendre les gens immortels. Les faires tous vivre dans l’Interface.

               L’enfant le regarde sans comprendre.

               – Qu’est-ce que cela veut dire ?

               – C’est quand tu vis pour toujours. Tu arrêtes de grandir.

               L’enfant a peur de ces mots. Ne pas grandir ? Garder ce corps pour toujours ? Et subir éternellement les expériences de Concordium ?

               L’enfant est effrayé par cette idée. Ses doigts se glissent alors dans le trou. Le garçon s’en saisit. Ils gardent leurs mains serrées l’une dans l’autre, autant que le leur permet le mince espace entre leurs chambres.

– Est-ce que tu as un nom ? demande soudain l’enfant.

Il y a un instant de silence.

– Un nom ? répète le garçon. Les enfants comme nous n’en ont pas… Pourquoi ? Tu… en as un toi ?

– Oui, le professeur m’en a donné un, avoue l’enfant plein de fierté.

– Comment tu t’appelles ? demande le garçon dans un souffle.

L’enfant sourit.

– Je m’appelle Venzio.

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