Interlude

Par Soah

Ma sœur et moi marchons vers le puits du village. Notre mère nous a demandé de nous y rendre tôt, alors le ciel n’a pas encore éclos. Les étoiles tapissent la nuit tandis que l’aube tente de se frayer un chemin. Cela fait déjà plusieurs jours qu’il n’a pas plu dans la région. Les cultures ainsi que le bétail ont soif, mais nous également.

Au milieu de mes rêves, j’eus soudain le sentiment de pouvoir pleinement vivre mon sommeil. Ce qu’il m’était donné de voir, j’ignorais s’il s’agissait de souvenirs perdus ou bien de ceux de l’objet maudit qui reposait à mes côtés. Le flot de l’histoire m’emporta.

Là où je vis, nous ne sommes pas riches. Bien au contraire. Néanmoins, dans tout le royaume notre artisanat est salué par les plus nobles. On dit que nous avons de l’or dans les doigts et je peux dire avec fierté que ma famille est la plus douée de toutes. Parmi tous ces gens qui vantent notre art, il y a une personne en particulier qui apprécie notre travail : la gouverneure de la région, lady Elizabeth. Je ne l’avais jamais vue, mais tous racontaient que sa beauté était sans pareille et que sa bonté nous permettait de vivre. Elle n’était pas de notre terre, mais nous comprenait mieux que quiconque.

— Baba et Nana vont devoir aller au château, déclara ma grande sœur, la mine basse.

— Tu crois qu’ils auront la chance de voir la gouverneure ? m’enquis-je en balançant mon sceau dans le ventre rond du puits.

— C’est elle-même qui les a fait mander, souffla-t-elle après un instant de silence.

Janus m’avait parlé de l’époque du protectorat, il y avait de cela une vingtaine d’années. L’empire d’Estien avait dévoré Catelune comme le chien du ciel engloutit la lune. Pendant presque deux cents ans, nos rois et reines se contentaient d’être des pantins. Partout dans le royaume, des personnes choisies par l’empereur lui-même assuraient la surveillance du territoire. La cruauté de certains défigurait encore les régions les plus fragiles de Catelune, l’Ouest ou le Nord pour ne citer que ces endroits.

Mes parents ne sont jamais revenus. Tous les jours, pourtant, je les attendais avec mon petit panier d’osier rempli d’œufs frais de notre poulailler. Salma reprit la boutique, soufflant le verre conformément à ce que nos proches lui avaient enseigné. Moi, je vendais nos produits, mais en ces temps difficiles, personne ne voulait vraiment acquérir quoi que ce soit. Ma sœur travailla alors sans relâche pour devenir maîtresse dans l’art de la respiration. Sous son façonnage minutieux, elle donnait vie à toutes sortent de choses. Des objets utiles, comme des verres, bols et assiettes, mais également des sujets décoratifs des plus exquis. Pour mes sept ans, elle m’avait offert la figurine d’une biche ainsi que de son faon et à chaque fois que je posais mon regard sur eux, j’avais le sentiment qu’ils pouvaient sauter dans les bois à tout instant.

Un jour, on toqua à la porte et des gardes en livrées de l’Empire invitèrent ma sœur à se rendre dans la demeure de la gouverneure dès le lendemain. Ce soir-là, elle pleura toutes les larmes de son corps sans que je ne comprenne pourquoi. Tout comme Baba et Nana, elle s’en alla pendant longtemps, mais elle continuait de m’écrire, alors je ne perdais pas espoir de la revoir.

«  Pauvre enfant, se retrouver ainsi dans la solitude. » ; « il va bien falloir que quelqu’un l’adopte, sinon… » ; « Orphée a le talent de ses parents, j’en suis certaine alors tout ira bien. » ; « Après les parents, cette démone veut le sang des petits ? » ; voilà ce qui était dit sur mon passage dans le village. La peur gagnant sur ma raison, je décide de braver l’un des plus grands tabous de notre bourg : me rendre au château sans invitation.

Ce rêve possédait un écho familier, presque étrange. Les petits toits de chaume m’évoquaient un paysage convivial, tout comme cette place centrale où le puits brinquebalant trônait comme un roi. Aucun visage ne parvenait à s’accrocher dans ma mémoire, le songe diluant trop les traits des personnes que je croisais. Alors que la narration me menait aux portes de la gouverneure, je sentis mon corps entier se mettre à trembler de peur.

Je demande une audience sous le regard déconcerté de deux gardes. Après avoir échangé un sourire moqueur, ils m’autorisent à entrer. À l’intérieur, tout n’est que luxe et je prends soudainement conscience de la crasse qui m’inonde, moi. Je n’ai même pas de chaussures, juste des sabots. Sur le manteau d’une immense cheminée de pierre, je reconnais soudainement l’art de ma famille. Je me précipite vers les figurines et leurs reflets me paraissent bien tristes.

Derrière moi, le chambellan se racle la gorge alors que j’allais me saisir d’une statuette. Sans un mot, il m’invite à le suivre et je monte. À bout de souffle, je gravis chaque marche tandis que mon cœur semble remonter de plus en plus dans ma poitrine. Je vais vomir, c’est certain.

Lorsque je franchis le seuil de la salle du trône, elle me regarde. Ses pupilles me cloueraient contre le mur si cela était possible. Son sourire m’ensorcelle et le timbre chaud de sa voix résonne dans mon torse.

— Que puis-je pour toi, souriceau ? questionne la gouverneure.

— Je voudrais que vous me rendiez ma sœur, votre grâce. Je n’ai plus qu’elle au monde, formulé-je, timide.

— Beaucoup de personnes travaillent pour moi, aurais-tu la bonté d’être un peu plus spécifique ?

— Si je puis me permettre, je crois qu’il s’agit de Salma la verrière, Votre Altesse. L’aînée du couple d’artisans que vous aviez fait quérir l’année passée, déclare le majordome.

— Oh, oui, je me souviens d’eux. Ma foi, allons voir ta sœur dans ce cas, affirme-t-elle en se levant, un sourire laquant ses lèvres fines.

Lady Elizabeth s’avance alors vers moi et me tend la main. Je regarde cette paume offerte, les veines tambourinant dans mes tempes.

Ne prends pas cette main ! songeais-je instinctivement devant les doigts dépliés. J’ignorais tout des origines de ma réaction, mais elle était ancrée en moi, viscéralement.

Nous traversions tout le palais d’un pas lent, ma main serrant la sienne. Tous les bijoux que la gouverneure porte tintinnabulent comme des clochettes et me rappellent le vent dans les arbres. Chaque mètre parcouru en sa compagnie se déguste d’un silence royal. Le feu de la honte me dévore trop les joues pour que je lève le nez et n’observe quoi que ce soit. Finalement, nous nous arrêtons devant une porte en bois.

— Ta sœur est à l’intérieur, va donc la retrouver, susurre-t-elle en lâchant ma main.

— Je peux vraiment la voir ? demandé-je, espérant que l’on ne se joue pas de moi.

— Bien sûr, je suis ta gouverneure et je n’ai qu’une parole.

Le bois de la porte me paraît si lourd. Dans un grincement, elle bouge.

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Amusile
Posté le 06/04/2021
Cet interlude est bien monté. On comprend assez vite l'alternance des points de vue, et ce choix narratif nous permet de nous immerger davantage dans le rêve. De le vivre à travers la peau de l'enfant. Et nous aussi, on a envie de lui crier un "Ne prends pas cette main !". C'est très joliment écrit, une fois encore, et la fin invite à en découvrir plus.
Soah
Posté le 10/04/2021
Je suis ravie de voir que cette interlude fonctionne ! C'était un des premiers gros "paris" narratif que je prenais pour le déroulé de l'histoire.
Merci d'être venue par ici <3
sifriane
Posté le 30/03/2021
J'aime bien l'idée d'avoir utilisé le rêve pour nous raconter une partie du passé. C'est joliment écrit, et la fin donne bien évidemment envie de lire la suite
Soah
Posté le 04/04/2021
Merci ! :)
Ce sont des morceaux qui seront réguliers, je m'en sers pour plein de choses, donc je suis ravie que ça fonctionne.
dodoreve
Posté le 24/03/2021
"Au milieu de mes rêves, j’eus soudain le sentiment de pouvoir pleinement vivre mon sommeil." Oh !
J'aime bien l'ambiance et le rythme qui se dégage de ce chapitre, entre les passages du rêve en italique, et cette voix intérieure qui tente presque de lutter. C'est mystérieux, et si interpelant.
"Tous les bijoux que la gouverneure porte tintinnabulent comme des clochettes et me rappellent le vent dans les arbres." Je les ai entendus :D
Merci pour cet interlude et à bientôt :) !

Un détail : "Nous traversions tout le palais" ne devrait-il pas être écrit au présent, pour concorder avec le temps choisi pour le rêve ?
Soah
Posté le 27/03/2021
Merci beaucoup dodo <3
Et tu as raison, il y a une coquille dans mes temps ! Je ne m'en étais pas rendue compte, merci beaucoup de l'avoir remarqué pour moi ! :D
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