Interlude

             – Mets ça sur ta tête, fit le professeur.

            L’enfant se saisit de l’étrange casque et le coiffe. Le métal chaud vibre à son contact, et l’enfant se sent parcouru d’un intense fourmillement au niveau du visage. Voyant la grimace qui se forme sur ses lèvres, le professeur rassure l’enfant :

            – Ne t’inquiète pas, il n’y a rien de plus normal.

            L’enfant se détend et s’enfonce dans le fauteuil moelleux du laboratoire. Il est étrange de trouver cela confortable, dans la mesure où ce siège sert en temps normal à infliger des expériences déplaisante.   

            – Tu vas entrer dans l’Interface, explique le professeur. Non pas celle que nous avons créé pour toi, mais celle destinée à tout le monde. Tu vas entrer avec mon profil, ce sera moins contraignant.

            L’enfant hoche la tête. Découvrir un tout nouveau monde n’arrive pas tous les jours ! Même si l’appréhension lui tord le ventre.

            – Cela risque d’être déplaisant au début. Mais je serai là pour t’accompagner. A présent ferme les yeux.

            La sensation de basculer s’empare soudain de l’enfant. Pendant quelques secondes, il fait complètement noir. Puis une avalanche de sensations lui tombe dessus. Des dizaines de milliers de profils d’utilisateurs se pressent dans le cœur de l’Interface. L’enfant n’a que l’embarra du choix. Ce choix se porte sur un boys band, les Numéran. Ils diffusent un extrait de leur nouveau clip sur leur profil. L’enfant a entendu un de leur morceau une fois, dans le bureau d’une scientifique, et a beaucoup aimé !

            Dans le monde réel, son pied bat la mesure, et un sourire étire ses lèvres. Dans l’Interface, le professeur l’encourage à découvrir d’autres choses.

            Pourquoi pas une visite virtuelle du zoo ? Il parait qu’il est si grand qu’il est impossible de le faire en moins d’une semaine. D’où la possibilité d’une visite virtuelle, pour ceux qui ont moins d’argent et de temps.

            L’enfant aime bien les girafes. Le professeur en a une en porte clé sur un badge. C’est l’occasion d’en voir une en vrai ! Car l’enfant n’aura jamais plus vrai qu’en cet instant. Impossible de sortir du laboratoire. La girafe a aperçu l’enfant, qui doit avoir l’apparence de l’hologramme du professeur dans le monde réel, et s’approche pour le renifler. Elle a une langue bleue ! L’enfant ignorait que c’était possible ! Elle tente alors de lécher la projection. L’enfant appréhende la sensation de la bave sur sa joue, que l’Interface peut lui retransmettre via des données qui touchent des parties précises de son cerveau.

            Puis tout à coup, l’enfant et le professeur sont déconnectés. La langue bleue disparait, de même que les chanteurs. L’enfant rouvre les yeux et retire le casque. Sa tête tourne un peu. Le professeur fixe quant à lui la porte de son laboratoire. Son visage est décomposé.

            Le directeur Ross les fixe par-dessus ses lunettes.

            – Va-t’en ! ordonne aussitôt le professeur à l’enfant.

            En à peine quelques secondes, le casque est jeté sur le sol et l’enfant s’enfuit par une porte dérobée.

            – J’espère que vous avez une bonne excuse à cela, professeur Vancroft, siffle le directeur.

            – Je souhaitais simplement… Nous ne faisons rien de mal !

            Les yeux du directeur se firent ronds comme des soucoupes.

            – Rien de mal ? Vous plaisantez j’espère ! Vous l’avez introduit dans l’Interface publique ! C’est contraire à nos protocoles !

            Le professeur prit une grande inspiration et fixa son supérieur droit dans les yeux :

– Monsieur le directeur… je ne cautionne plus ces actes barbares ! s’exclame-t-il d’une voix tremblante. Ce sont des enfants ! Et… il s’agit du vôtre !

– Le mien ? ricane le directeur. Vous plaisantez ? Ne mélangez pas tout. Ce n’est pas parce que la plupart des sujets ici ont mon ADN que ça en fait mes enfants ! Ce sont des rats de laboratoires qui ont grandi en éprouvette ! Mes vrais enfants sont chez moi, dans ma villa, avec mon épouse, et suivent actuellement la meilleure éducation qui soit, dans le meilleur lycée qui soit !

» En revanche, on ne peut pas en dire autant du vôtre professeur. Votre fils à grand besoin d’argent il me semble non ? Sinon qui va lui payer sa quatrième désintoxe ? En seulement sept ans ! Passé la deuxième, l’Etat ne fournit plus aucune aide financière.

Le professeur baisse la tête, vaincu. De l’autre côté du mur, l’enfant a tout entendu. Une boule de culpabilité se forme dans son estomac. Est-ce sa faute si le professeur a des ennuis ? Si c’est le cas, son fils est en danger !

– Où est l’enfant ?! Où est le sujet A03-93 ?! Amenez le moi !

La porte s’ouvre à la volée. Le directeur attrape le bras de l’enfant et tire avec force, sourd à ses protestations.

– Ne lui faites pas de mal ! C’est uniquement ma faute !

– Il est trop tard pour avoir des regrets professeur. Ce sujet vous est retiré !

Le directeur quitte alors le bureau, trainant l’enfant qui tente de résister en tapant du poing sur la main solidement accrochée à son bras. Les petits cris se changent en sanglots à mesure que l’enfant comprend qu’il n’y a aucune échappatoire. Le duo quitte l’aile du bâtiment réservée aux laboratoires et entre dans la partie réservée aux sujets. Le directeur se dirige vers une jolie porte bleue, décorée d’un papillon et de fleurs, sur laquelle est écrit « sujet A03-93 ». Il l’ouvre et jette l’enfant à l’intérieur. Puis résonne ensuite le signal sonore indiquant que la porte est verrouillée.   

L’enfant reste quelques instants sur le sol. Des larmes coulent sur son visage, et son bras endolori est en train de se couvrir de bleus.

Les motifs enfantins sur les murs et les jouets ne parviennent pas à lui redonner le sourire. Il n’y a plus qu’à faire face. L’enfant se relève et s’assoit sur le lit en forme de voiture. Il lui faut oublier. Faire son deuil de son seul ami, le professeur Vancroft. L’enfant ne le reverra jamais.

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