Interlude

L’air a une odeur particulière. C’est un mélange étrange, un de ceux que l’on ne trouve que dans une pièce précise, à un moment précis. Une fabriquée par la main de l’homme, parce qu’il joue avec des produits de sa propre invention. Ou plutôt non, il ne joue pas, il teste. Il expérimente, il veut savoir si ce qu’il a passé des années à chercher peut se réaliser.

Les papiers, parcourus de notes et de chiffres, le tout donnant naissance à des théories, s’éparpillent sur de larges tables blanches, au milieu des instruments et des nombreux stylos vidés par les heures passées à écrire plus vite que sa pensée, pour ne pas oublier l’idée que l’on vient d’avoir, avant qu’elle ne s’envole pour laisser la place à d’autres.

Toute sa vie se joue durant un seul instant, celui où deux composés qui n’ont rien à faire ensemble se rencontrent. Ou celui où la simple pression d’un bouton, peut conduire à l’échec le plus total. Certain se font parfois en silence, d’autres ne laissent plus rien dans un rayon de plusieurs kilomètres. Mais ça ne les arrête pas pour autant. Quand survient l’échec, ils se penchent de nouveau sur leurs feuilles, cherchent l’erreur, le chiffre en trop, le signe oublié, celui qui a tout fait basculer. Et alors ils recommencent, continuent de vider l’encre et de laisser passer les nuits, sans jamais rejoindre le confort d’un foyer, ou simplement déguster le repas qui leur fait envie.

Non, cela n’a pas d’importance, comparé à ce qui se joue entre ces murs tristes et blancs. Seul moyen pour eux de briser le cercle : réussir, tout simplement. Trouver la solution, le chiffre qui manque, le signe dont ils se sont rappelés. Parfois, certains ont de la chance. Seules une année ou deux sont nécessaires, et alors, ils peuvent commencer un nouveau projet, ressentir à nouveau l’excitation des débuts, après avoir connu celle de la réussite. Mais certain ne connaitront jamais ni l’un ni l’autre. Ils passeront leur vie entière devant des feuilles, qui ne donneront jamais vie au projet de toute une vie. Et lorsqu’ils ne seront plus là, ces écrits s’en trouveront abandonnés, relégués là où ils ne gênent pas, espérant qu’un jour, quelqu’un s’intéresse de nouveau à eux, parce que ce qui est écrit dessus est dans l’air du temps.

Mais tout cela, l’enfant s’en moque. Impossible de saisir toute la grandeur de ce qui a été fait avant, et sera accompli par la suite. Il n’y que cette aiguille, qui s’enfonce profondément dans sa peau, qui ait de l’importance à cet instant. Cette tige de métal froid, injectant encore et encore des substances étranges, qui parfois rendent malade. L’enfant gémit quand son épiderme est percé et qu’une minuscule goutte de sang vient couler le long de son bras, pour finir son chemin jusqu’au bout de son doigt, tombant ensuite sans un bruit sur le sol carrelé, blanc lui aussi.

Mais à peine terminé, cela est déjà oublié. C’est une habitude, presque quotidienne que de recevoir d’étranges liquides dans ses veines, ou des casques aux formes étranges sur sa tête, pendant que des hommes en blanc crient victoire, ou pestent, devant des écrans qui affichent des courbes – certain semblent même lui reprocher ces échecs. Mais l’enfant ne connait rien d’autre, alors, est-ce bien ou mal ? Aucune idée.

– Là… c’est terminé.

La douce voix grave du professeur redonne toujours le sourire à l’enfant. Il lui caresse la tête, pendant qu’il applique un pansement là où l’aiguille est entrée. Puis il s’excuse à nouveau, comme à chaque fois. Mais est rapidement soulagé en voyant l’enfant rire, puis s’emparer d’un stylo et d’une feuille de papier, et entamer un dessin pour passer le temps jusqu’à la prochaine fois où il lui faudra tendre le bras ou regarder un écran.

Le professeur remet machinalement en place ses lunettes en demi-lunes, et chasse les mèches brunes qui gênent sa vue. Il a à peine le temps de ranger ses instruments, que déjà, l’enfant vient lui montrer fièrement son dessin. On reconnait de suite le laboratoire. Plus particulièrement, la pièce exclusivement réservée au professeur, la seule que l’enfant n’ait jamais connue, en dehors de sa chambre.

– Il est très joli ! Je vais le mettre avec les autres d’accord ?

Le professeur se lève doucement ; son dos le fait souffrir à force de passer des heures devant ses schémas et ses théories couchées sur papier. Il accroche alors la feuille sur le mur au-dessus de son bureau, comme ça, il l’aura en permanence sous les yeux dit-il à l’enfant.

La porte automatique s’ouvre soudainement. Un homme au regard dur et froid entre, sans même un bonjour, et approche. L’enfant rejoint rapidement une cachette, et observe le nouvel arrivant. Cet homme lui fait peur, et est méchant. Le professeur est la seule personne en blouse blanche que l’enfant aime.

– Directeur Ross…

– Bonjour Professeur Vancroft.

Il s’exprime d’un ton sec, et méprisant en toute circonstance. Il regarde son subordonné par-dessus ses lunettes, posées sur son nez semblable à celui d’un rapace, lui-même au milieu d’un visage peu avenant, en lame de couteau, qu’aucun cheveu n’encadre. Le directeur Adler Ross ignore le savant, et s’approche d’un tableau sur lequel sont accrochés des graphiques et des notes.

– Qu’en est-il ?

– Je... Toujours au même stade.

Le directeur fait claquer sa langue sur son palais, signe d’une irritation certaine.

– Il va falloir sérieusement vous mettre au travail professeur. Cet établissement – c’est-à-dire moi – vous paye gracieusement, et vous offre tout ce dont vous n’avez jamais rêvé en matière de science. Il me parait donc normal que des résultats justes et rapides soient un juste retour des choses…

Il promène son regard sur le bureau en désordre, sur lequel il jette un regard dédaigneux, lui qui ne jure que par l’ordre et la perfection. Puis ses yeux s’arrêtent sur le dessin. Il l’arrache rageusement, et le froisse, sous les yeux tristes du professeur, et de l’enfant, depuis sa cachette.

Ça. C’est justement le genre de chose qui n’a pas sa place ici, dit-il d’un ton acide. Je croyais pourtant avoir été clair. Ce genre de…relation, ne doit pas exister entre vous et vos sujets. Si vous n’étiez pas le seul qui puisse rendre notre projet possible, je vous aurais déjà renvoyé depuis longtemps. Mais n’abusez pas pour autant de ma patience, je pourrais changer d’avis si le cœur m’en dit, achève-t-il en déchirant la feuille.

Les restes du dessin sont jetés dans un bocal de liquide fumant, qui achève de les dissoudre lentement.

– Je veux des résultats pour la semaine prochaine, pour notre réunion mensuelle.

Le professeur est abandonné à sa tristesse. L’enfant sort aussitôt de sa cachette, et serre son ami dans ses bras menus. Le scientifique lui caresse la tête. Une petite voix lui souffle alors que cela pourrait être la dernière fois.

 

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