Indiscrétion

Par Bleiz
Notes de l’auteur : J'avais hâte d'arriver à ce chapitre ! N'hésitez à me partager vos impressions :)
Bonne lecture !

Deux heures que j’ai le nez collé contre mon bureau et pour l’instant, rien de spécial n’apparaît. Entre temps, d’autres idées me sont venues, cependant aucune ne sorte de l’ordinaire, en termes de statistiques. J’entends les pas de mes amis à travers la porte, traversant le couloir à intervalles réguliers. Charlotte et Baptiste marchent à grandes enjambées et leurs pieds résonnent contre le parquet, tandis que Martin, par exemple, est presque silencieux et beaucoup plus lent. Tristan glisse presque dans ses chaussettes contre le bois ciré, Élias a une allure très régulière, un métronome humain. Ça ressort d’autant plus lorsqu’il se balade avec Gemma, posée mais qui tourne sur elle-même en marchant, avec de petits pas de danse par-ci, par-là. Froitaut n’est pas sorti de sa chambre, il me semble.

J’ai conscience d’être distraite, mais que puis-je dire ? Mes Héros sont devenus plus intéressants que ma formule, à ce point. Ce qui est regrettable car c’est ma bosse des maths qui pourraient potentiellement leur sauver la peau, hé. Bref, je retourne à mon travail.

J’ai atteint les limites de mon imagination. Il n’y a rien que je ne vois dans calculs, pourtant j’ai du mal à y croire. Il semblerait que rien ne puisse changer le cours des choses à ce point de notre aventure, ou alors pas immédiatement. Seulement, et pardonnez mon manque de rigueur scientifique, j’ai un mauvais pressentiment. Je vais continuer de chercher. Je suis en train de manquer quelque chose, mais quoi ?

8 Mars : Bon sang ! Je pense avoir mis le doigt sur mon problème. Ma logique elle-même est défectueuse. Depuis le début, je me concentre sur les actions des Héros ou ce qui pourraient leur arriver directement. Mais qu’en est-il du reste ? Quelles seraient les conséquences si quelque chose à l’extérieur de notre bulle affectait non seulement la Quête, mais aussi le reste du monde…

Oh non. Je déteste quand mon cerveau génial a raison en de telles circonstances ! Je vérifiai mes calculs plusieurs fois, croisai mes sources et changeai les variables : rien à faire. Mon résultat n’en était pas affecté. Je me levai de ma chaise mais dus brusquement me rasseoir. Des ombres se baladaient devant mes yeux. Serait-ce dû à la fatigue ? J’ouvrai les rideaux et écarquillais les yeux avec horreur. Le soleil était déjà haut ! J’avais passé une nuit blanche à chercher et n’avais trouvé que maintenant ? J’oubliai mon manque de sommeil et sortis de ma chambre comme un boulet de canon.

—Hé ! Y’a quelqu’un ? Où êtes-vous ?

—Pythie ? s’exclama Élias au tournant d’un couloir. Que se passe-t-il ? 

Je repris mon souffle avec difficulté, tentant de ne pas flancher sous son regard alarmé. Comment expliquer la situation en peu de mots ?

—Élias, on a un problème. Les Héros et toi allez devoir partir en ville très bientôt, et je pense que Vercran- 

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase. Tout à coup, le sol se mit à trembler. Légèrement d’abord mais la secousse augmentait en intensité à une vitesse effrayante. Ce que je craignais était en train d’arriver : Granada était en proie à un séisme. 

Aussitôt, l’Assassin me prit dans ses bras et me souleva, m’éloignant des tableaux sur les murs. Dans tous les coins de la villa, on entendait des éclats de porcelaine et de verre s’écraser et se briser en mille morceaux. Mes os se cognaient les uns contre les autres à l’intérieur de mon corps et, sans le soutien d’Élias, je serais certainement tombée à la renverse. Mes dents claquaient et j’avais beau serrer la mâchoire, les secousses n’en finissaient pas.

Finalement, le monde s’arrêta de trembler. L’Assassin me lâcha et prit un peu de recul. Il me dévisagea et me dit d’un ton très calme :

—Tout va bien. C’est fini, d’accord ? Respirez-moi avec moi… 

Il ouvrit la bouche et inspira, puis expira, avec des gestes un peu exagérés. Néanmoins, je finis par suivre son exemple. Je n’avais pas réalisé que mon souffle était haché. Pendant ce temps, le pas rapide et anxieux de Baptiste grimpait les marches qui menaient à l’étage. Il s’écria :

—Élias, Ingrid ? Vous n’êtes pas blessés ? Ses épaules retombèrent quand il nous aperçut, sains et saufs. Le séisme a duré deux minutes entières. On n’a pas encore de nouvelles via internet, mais Amos confirme qu’il y a beaucoup de dégâts en ville.

—Vous devez aller les aider, ordonnai-je en me remettant debout. La raison pour laquelle vous êtes des Héros… vous n’êtes pas là juste pour réussir des missions et mettre fin à la Quête. Vous devez y aller. Je sais que vous en avez envie, en plus, dis-je en nettoyant mes lunettes avec ma manche.

—Mais, Pythie ! rétorqua Élias, l’air inquiet. Avec l’accident à Marseille, l’attaque à l’aéroport… On ne peut pas vous laisser seule ici.

—Je ne serai pas seule, il y aura Tristan et Charlotte. Et Amos, bien sûr, ajoutai-je avec un peu de retard. Et puis, pas la peine d’insister ! J’ai pris ma décision. À vous de prendre la vôtre, je suppose, mais si vous ne prêtez pas main-forte aux civils en cas de crise… 

—Pas très héroïque, c’est sûr, conclut le Chevalier en se frottant la nuque avec lassitude. Bon, Gemma, Martin et Froitaut ont probablement pensé à la même chose. Ils doivent déjà être sur le pied de guerre. La villa est sécurisée au maximum, insista-t-il en voyant le visage toujours soucieux de son ami. Rien que ce matin, j’ai failli me faire attraper par un filet en allant à la salle de bain. Ils ne courent aucun danger.

—Baptiste a raison ! Partez maintenant et tenez au courant. 

Les Héros disparurent dans la Méhari une quinzaine de minutes à peine plus tard. Charlotte secoua sa main encore quelques secondes avant de laisser retomber son bras et de me glisser :

—Je leur ai filé ta carte bleue, au cas où. La banque t’a débloqué ton compte deux heures avant le tremblement de terre. Comme quoi, les petits coups de pression, c’est parfois bien pratique.

—Ouais, soupirai-je. Dommage que ça ne marche pas dans toutes les situations…

—Allez, pas la peine de s’faire du mouron maintenant, me dit-elle en passant son bras par-dessus mes épaules. On n’est pas obligés de rester à rien faire en les attendant. Je suis certaine qu’on peut aider de notre côté, OK ?

—Mouais. Je suis juste pas sûre qu’on en aura le temps…

—Tu crois que Vercran va profiter du chaos pour attaquer ? chuchota Tristan en se rapprochant de nous.

Je hochai la tête, mais me tus. Amos, debout dans le vestibule, était pâle comme un linge. Entre notre arrivée brutale dans son quotidien, le séisme et la menace de son ancien ami qui planait continuellement au-dessus de lui, il était épuisé. Il ne servait à rien de l’inquiéter davantage. Nous le dépassâmes en silence. Une fois dans les escaliers, j’osai lui jeter un coup d’œil : il n’avait pas bougé, fixant la route poussiéreuse où l’on ne voyait plus la voiture. C’était pas gagné, cette affaire…

Charlotte claqua la porte de sa chambre derrière elle. Tandis que ma chambre était dans des nuances de rouge, la sienne était violette, avec des draps blancs, des orchidées sur le bureau et une sculpture en améthystes qui remontait le long d’un mur comme du lierre. Drôle d’ambiance, mais je n’avais pas suffisamment d’énergie pour être sarcastique. Si j’avais raison, nous étions pressés par le temps. Tristan sembla penser à la même chose :

—Ils arriveront quand ?

—Aucune idée, mais je dirais une heure à tout casser. Balancez toutes vos suggestions, c’est le moment de me prouver que vous amenez avec moi dans cette Quête était une bonne idée !

—C’est-à-dire que… dit Charlotte en grimaçant, sans les Héros, on est mal barrés. On fait pas vraiment le poids contre lui. Sans parler des mastards qu’il nous lâche dessus ! Se retrouver face aux types de l’aéroport reviendrait à signer notre arrêt de mort. 

—Je n’ai même plus le taser de Gemma, se lamenta Tristan en tombant à la renverse sur le lit. Mais peut-être qu’on n’aura pas besoin de se battre ? Vous avez vu le plan de la villa ? 

Je fis non de la tête. J’ignorais que notre hôte avait distribué un plan du labyrinthe dans lequel il vivait. Tristan nous regarda avec désapprobation avant de soupirer et d’abandonner toute idée de nous réprimander :

—Cette maison est un vrai dédale. J’ai tenté de visiter un peu ce matin, voir au-delà de nos chambres et du salon. Je me suis perdu en cinq minutes. Je suis passé dans une salle de bains, par des escaliers, je suis tombé sur une verrière et enfin j’ai atterri dans les jardins. Magnifiques, soi-dit en passant, mais impossible d’en sortir. Martin m’a repéré depuis sa fenêtre et a dû aller chercher Amos pour me sortir de là. Et en remontant jusqu’à ma chambre, nous n’avons pas pris le même chemin. Je n’ai même pas réussi à le retrouver ! Et puis, il y a ces pièges…

—Ça, je m’en rappelle ! le coupai-je. Finalement, on mourra peut-être dans cette maison avant que Vercran ne tente quoi que ce soit.

—Tu plaisantes, mais je n’ai jamais rien vu de pareil, assena le gratte-papiers d’un ton grave. Je crois pas que la moitié des choses installées ici soit légale !

Je me mordis la langue. Ce n’est pas comme si ce que je faisais était légal non plus… Mais pas la peine de lui rappeler ça. Au lieu de quoi, je me penchai sur la carte qu’il me tendait. Charlotte laissa échapper un sifflement admiratif. Tristan n’avait pas menti : la villa était pleine à craquer de pièges divers. Je lis certains noms à voix haute, de plus en plus décontenancée :

—Trappe, filet, piège-à-loup, boules de feu… Il a pas dû s’ennuyer à tout construire ! Je savais qu’il serait bizarre.

—Tu as bonne mémoire, non ? Tu pourrais apprendre la position des pièges par cœur. Ça serait utile en cas d’assaut… suggéra Tristan.

Il avait raison. Ma mémoire était excellente : il ne me fallut qu’une minute pour graver dans mon esprit la construction de la villa, les différents chemins et bien sûr, les dangers mortels qui s’y cachaient. Je roulai la feuille et la rendit à Tristan, tandis que Charlotte remarquait :

—Et moi, dans tout ça ? J’ai pas de supers-pouvoirs, hein. Toi non plus, au passage ! 

Elle frappa l’épaule de Tristan en haussant les sourcils. Ce dernier se massa l’épaule en marmonnant :

—Non, mais à force de me perdre, j’ai fini par retenir une dizaine de routes dans la villa. Tu sauras te débrouiller en cas de problème, Charlotte. Tu n’as qu’à… les insulter, courir partout, et si tu croises un danger, tu sautes et esquives. Comme tu fais d’habitude, vraiment !

—Il a raison, le soutins-je. Tu es la personne la plus débrouillarde que je connais. Tu survivras !

—Je vais finir par y passer, avec vos bêtises ! râla mon amie en claquant sa langue contre son palais. Vous me regretterez.

—Profondément. On se fera une joie d’assister à tes funérailles et d’y pleurer l’équivalent de la Méditerranée, mais peut-on garder ça pour plus tard ? dis-je avec un soupçon d’ironie.

Mon agent ouvrait la bouche pour rétorquer quand une explosion secoua la bâtisse. Je plaquai mes mains contre mes oreilles, trop tard. Elles vrillaient avec force et je crus un instant avoir perdu l’ouïe. Le son revint pourtant bientôt.

—C’était quoi ça ? Un nouveau séisme ? paniqua Tristan, la main déjà sur son téléphone, prêt à rappeler les Héros.

—Pire, fis-je en suivant Charlotte du regard.

Celle-ci tira sur le rideau et sa bouche se tordit en un rictus enragé. Je n’avais pas besoin d’autre confirmation. Vercran était là, et ses hommes avec lui. 

—Combien ? demandai-je simplement.

—Quatre, cinq en comptant ce rat de Vercran, dit-elle, crachant le nom. Ils ont bousillé la moitié du massif de bégonias, avec leur dynamite à la noix !

—Seulement quatre ? releva Tristan. Avec si peu d’hommes, il devait savoir que les héros étaient partis.

—Je vois. Dans ce cas, rejoignons-les ! On ne peut pas ignorer des invités, même quand ils s’introduisent par effraction chez vous. 

Je sortis de la chambre, suivie de mes amis, et je les remerciai en silence de ne pas m’avoir lâchée. J’aurais été à leur place, je ne suis pas certaine que je serais allée à la rencontre du psychopathe qui avait tenté de tuer nos amis et ruiner nos plans. Je dévalai l’escalier menant à la cour intérieure quand Tristan me rappela :

—Et Amos ? Qu’est-ce qu’on fait de lui ?

—Oh, c’est bon ! explosa Charlotte en accélérant le pas. Il est grand, il peut se débrouiller. Le connaissant, il doit être planqué dans un abri nucléaire dans le sous-sol. Sauvons nos peaux, on verra ce qu’on peut faire pour lui plus tard !

Ne trouvant rien à répondre à cela, je continuai d’avancer sans un mot. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une vague grandissante de culpabilité. Je sais, lecteurs, que suis-je devenue ? N’empêche, d’un point de vue parfaitement logique, il était difficile de ne pas penser que j’exagérais. Je m’incrustais chez le type, accompagnée d’une bande d’adolescents qui risquaient leurs vies quotidiennement pour des raisons obscures, et pas deux jours plus tard, son pire cauchemar débarquait chez lui et commençait à tout détruire !

—Si on le croise, demandez-lui d’aller chercher les Héros. Je doute qu’ils répondront à leurs téléphones et on aura besoin de toute l’aide possible. Laissez-le partir, encouragez-le même ! ordonnai-je sans les regarder en face. Compris ?

—Raaah, t’es lourde, Ingrid ! s’écria Charlotte. Face à ma mine mécontente, elle roula les yeux au ciel et céda alors que nous entrions dans les jardins : D’accord, d’accord. Mais je continue de penser qu’il est capable de se débrouiller seul. 

Nous marchions d’un pas rapide, muscles tendus, sur le qui-vive. De gigantesques fleurs colorées nous accompagnaient, chaque recoin nous poussait à retenir notre souffle. Était-il caché derrière, prêt à nous sauter à la gorge ? J’eus une pensée volatile : s’il me poussait ou m’attrapait par le col et me soulevait, je ne pourrais rien faire. J’étais trop petite et trop légère. J’avais pris trois centimètres au cours des derniers mois, mais pas moyen que je fasse le poids face aux hommes de la dernière fois. Surtout s’ils étaient armés. Soudain, ma gorge se serra et je crus que j’allais m’évanouir ou pire, faire demi-tour. Je me forçais à relever le menton et avancer. Ne pas montrer ma peur. J’allais me présenter et entamer des négociations. Après tout, on ne savait pas ce qu’il voulait… à part moi. Mon don de prophétie, ma formule mathématique. Mon Dieu, s’il apprenait mon secret et décidait de voler ma formule ? Je ne lui serais plus d’aucune utilité et il serait libre de se débarrasser de moi. Quant à Charlotte et Tristan ? Ils étaient innocents et virtuellement invisibles aux yeux de Vercran. Il n’aurait pas de scrupules à les éliminer eux aussi. Bon sang, qu’est-ce que j’avais créé ?

Ce n’est qu’en dépassant une allée de roses rouges et blanches que nous finîmes par les trouver. J’en étais presque soulagée. Au moins, nous allions pouvoir faire quelque chose, même si cela nous menait à notre perte. Il n’avait pas changé depuis la première fois où je l’avais vu : toujours cet horrible sourire artificiel, ce postiche poivre et sel gonflé de laque. Il avait laissé en France son abominable cravate bleu électrique, pour la remplacer par une chemise de la même couleur. Urgh, si je survivais, j’allais devoir me laver les orbites à la Javel pour m’enlever cette vision d’horreur. Je repoussai discrètement Charlotte, de façon à ce qu’elle soit derrière moi. Tristan resta à ses côtés. Il était temps pour moi d’entrer en scène.

—M. Vercran ! J’aimerais dire que c’est un plaisir de vous revoir, hélas ce serait mentir.

—Mademoiselle Karlsen. Je suis navré d’entendre ça. Pour ma part, c’est un honneur de rencontrer à nouveau celle qu’on appelle la Pythie des temps modernes, répondit-il en se penchant légèrement, dans une parodie de révérence.

Je croisai les bras, déterminée à ne pas me laisser intimider. À ma surprise, j’étais moins effrayée maintenant que j’étais face à lui. Depuis le début de notre voyage, je m’étais retrouvée dans un nombre incalculable de problèmes et avait dû me débrouiller face à nombre d’adultes menaçants, méprisants et qui me sous-estimaient. Dommage que Vercran me juge à ma juste valeur.

—Vous avez fait tant d’efforts pour me joindre, je me suis dit qu’il vaudrait mieux accéder à votre demande, lançai-je d’un ton léger. Vous savez, un coup de téléphone aurait suffi. Pas la peine d’envoyer vos chiens de garde… 

Ses hommes ne bougèrent pas, insensibles à ma provocation. Ils portaient la même tenue que lorsqu’ils nous avaient attaqué à l’aéroport : bonnet, gilets pare-balles, pantalons cargos noirs… Mon regard s’arrêta sur leurs mains. Ils avaient abandonné leurs gants et l’étoile à huit branches apparaissait clairement sur leur peau. Vercran vit mon regard et sourit plus largement encore. Mes ongles s’enfoncèrent dans la paume de mes poings serrés. Je crois que pour la première fois de ma vie, je détestais vraiment quelqu’un. Il fallait serrer les dents.

—Je ne vais pas y aller par quatre chemins, dit-il soudainement. Je veux savoir ce que ton père t’a dit. 

Quoi ? Qu’est-ce qu’il racontait ? Dans mon dos, Charlotte chuchotait des phrases à Tristan que je ne comprenais pas. Je retrouvai mes mots et balbutiai :

—Mon père ne m’a rien dit… Il ne m’avait jamais parlé de vous avant que vous ne débarquiez chez nous !

—Oh, ne fais pas l’innocente. Tu crois que j’ignore l’objectif de ta ridicule petite Quête ? Ton père t’a guidé jusqu’à moi pour ruiner mon travail ! hurla-t-il, une veine battant à sa tempe.

J’eus un mouvement de recul involontaire. Une longue goutte froide me glissa le long de la colonne. Il était complètement fou. Il débloquait complètement. Ma Quête, mon obsession, que j’avais créée de toutes pièces pour me divertir… Il pensait qu’elle me guiderait à lui ?

—Je vous connais à peine, finis-je par articuler. Je ne savais même pas que vous travailliez pour Star-all. Qu’est-ce que vous avez fait de suffisamment dingue pour penser que mes Héros avaient pour but de vous détruire, espèce de malade ?

Il renifla d’un air dédaigneux et leva la main. 

—Rien de bon ne viendra de cette conversation. Tu es bien la fille de ton père…

—Ingrid, baisse-toi ! cria Tristan.

Je vis une pierre voler par-dessus ma tête et pendant une seconde folle, je crus qu’il avait tenté de toucher Vercran. Mais quand elle atterrit contre le sol, dans un carré d’herbe un peu trop vert, je compris son intention. Je pivotai et courus vers mes amis au même moment que le piège se déclenchait. Un clic, puis un BOUM ! magistral retentit. Une fumée épaisse et grise se répandit aussitôt dans les jardins. La main de Charlotte s’enroula autour de mon poignet et me tira à elle. Je continuai de courir, sentant vaguement la présence de Tristan près de moi. Je me concentrais sur où je mettais les pieds, sans résultat. J’étais quasiment aveugle dans cette purée de pois. Des balles sifflèrent mais aucune ne nous toucha.

—Arrêtez, bande d’imbéciles ! Vous pourriez la tuer !

Il me voulait vivante. Cela nous laissait une chance. Je murmurai au brouillard :

—Une fois dans la villa, séparons-nous. Prenez de l’avance et ne les laissez pas vous rattraper. Ils ne prendront pas le risque de me tirer dessus, mais vous…

—Ça marche, répondit Tristan du tac au tac, haletant. On te fait confiance.

—Je sais, soufflai-je avec regret.

Sous mes pieds, la surface changea. De la terre molle et fraiche, nous passâmes à la pierre. Nous étions devant l’entrée de la véranda. La porte coulissa et nous nous glissâmes à l’intérieur. Charlotte me lâcha avec une hésitation, puis sembla se décider. Elle poussa Tristan devant elle :

—Mène le chemin. Ingrid…

—On se retrouve plus tard, la coupai-je avec un sourire en coin.

Elle hocha la tête, détourna le regard, et ils disparurent dans le couloir. J’étais seule. 

—Cette fois, c’est pour de bon, murmurais-je à moi-même en caressant la branche de mes lunettes. 

Je me balançai d’un pied à l’autre. J’avais peur qu’en restant immobile, mes jambes ne cèdent sous moi. Des bruits résonnèrent de l’autre côté de la porte ; la fumée commençait déjà à se dissiper. Instinctivement, je pliai le genou légèrement. Dès que j’aperçus une silhouette derrière la porte de verre, je m’enfuis. Les voix étaient proches mais je m’en moquais. Mes Héros avaient couru tant de fois, devant tant de dangers ! Il ne serait pas dit que je sois incapable d’en faire de même. 

Le plan de la villa se déroulait dans mon esprit avec une clarté déroutante. Mon corps obéissait à mes indications sans se poser de questions. Je dépassai un palmier en pot et mon cœur manqua un battement : premier piège en approche. Un laser rouge, invisible pour celui qui ignorait son emplacement, illuminait faiblement la poussière du sol. Je sautai par-dessus avec aisance ; mon poursuivant passa en plein dedans. Deux fines trappes s’ouvrirent dans le plafond et en tombèrent des grilles métalliques. Le type attrapa les barreaux à deux mains, cria, poussa de toutes ses forces, mais rien à faire : il était enfermé. Et avec lui, cette route était bloquée. Ma tête tourna, de soulagement et de fatigue, sans doute, mais cette joie ne dura pas. Les couloirs étaient reliés entre eux et déjà, j’entendais Vercran et son sous-fifre se diriger vers nous à pas lourd. L’homme enfermé me jeta un regard mauvais depuis sa prison, que je lui rendis en ajoutant un signe de la main que je ne décrirai pas dans ce journal de bord. Mauvaise idée, je sais. Il s’écria :

—Ici ! Elle est ici !

Je jurai entre mes dents et repartit à pleine allure. Ma fierté allait vraiment finir par me coûter la peau. Du coin de l’œil, j’aperçus deux hautes silhouettes au tournant d’un couloir. J’accélérai sans me poser de questions. Je me répétais en boucle que le deuxième piège n’était pas loin. Je risquai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Bon sang, qu’ils étaient proches ! Cette réalisation manqua de me faire trébucher.

Enfin, j’atteignis le fameux couloir. Au bout, il y avait la porte d’entrée, à gauche le salon et sur le mur de droite, un capteur de mouvement qui précipitait quiconque passait dans un trou de trois mètres de profondeur. C’était dans ce même piège que Froitaut était tombé en découvrant la villa Guardabarranco. Je fermai les yeux et envoyais un message à quiconque veillait sur moi. L’Univers, divinités diverses, esprits malins, faites que ça marche !

—Aaah ! 

Les larmes me montèrent aux yeux. Ça y est, je m’étais débarrassé d’eux. Je fis volte-face et vit le parquet, ouvert en deux, avec un soldat gémissant au fond du trou. 

Et Vercran immobile, debout de l’autre côté. Ma respiration se coinça quelque part entre mes côtes. J’étais finie. Il franchit le trou avec un calme délibéré, ignorant les grognements de douleur de l’homme en dessous.

—Tu m’auras fait courir, Ingrid Karlsen. Je me considère plutôt patient, mais tu es parvenue à me pousser à bout. 

Il planta ses petits yeux durs dans les miens et grinça :

—Cessons ce jeu. 

—Vous avez raison. Il est temps d’arrêter ça, déclarai-je d’une voix qui ne tremblait pas, contrairement à mes jambes. Je ne sais rien de ce que vous racontez. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre vous, Amos et mon père, mais ça n’a rien à voir avec moi ni les Héros. 

Il fronça les sourcils et murmura comme pur lui-même :

—Tu ne serais donc vraiment pas au courant… ? Quand je secouais la tête, il ouvrit un peu la bouche, l’air de réfléchir, puis reprit : Très bien. Je vais t’expliquer, Pythie. Il était une fois trois amis, tous doués et très différents. Ils s’étaient fait la promesse de ne jamais se séparer. Ils voulaient changer le monde et le transformer à leur image, tu comprends, le rendre meilleur.

Il avançait d’un pas à chaque phrase et moi, faute de mieux, je reculais à son rythme. Ses yeux me fixaient mais il avait l’air ailleurs, plongé dans ses souvenirs :

—Et un beau jour, l’un devint meilleur que les autres, et les abandonna. Le second prit peur du monde et s’enferma loin, hors de portée. Quant au dernier… Il prit une longue inspiration par le nez. Le dernier jura de devenir plus fort que quiconque.

—Vous plaisantez ? dis-je en sentant un sourire moqueur s'esquisser sur mes lèvres. Vous essayez de me tuer, moi et mes amis, parce que mon père et Amos vous ont laissé tomber ? C’est pathétique.

Il eut un geste méprisant du poignet.

—Ce que Charles et Amos veulent ne m’importe pas. Mon but, d’avoir le monde dans le creux de ma main. Je suis sûr que tu peux comprendre ça. 

Je restai silencieuse. Une part de moi était d’accord avec lui. Si j’avais connu des gens aussi doués que moi, j’aurais voulu les garder auprès de moi. 

—Mon domaine, c’est l’électronique. Celui d’Amos, l’architecture et les artifices. Charles Karlsen a poussé l’étude du nucléaire à un point que nul autre n’a atteint avant lui. Il a révolutionné son domaine. Tu as toi-même fait bon usage des fruits de l’imagination d’Amos… Ne comprends-tu donc pas ce que nous pourrions faire ensemble ?

—Je ne vois toujours pas le rapport avec moi, rétorquai-je, le dos à présent collé au mur.

—J’ai tenté de convaincre ton père, mais ça n’a pas fonctionné. J’ai tenté de le menacer, ça n’a pas marché non plus. J’ai donc décidé de jouer le tout pour le tout : j’ai acheté ses recherches. Pas à lui, à un de ses collègues : je n’ai pas besoin de lui en tant que tel, juste de son travail !

—Vous avez volé le travail de mon père ? hoquetai-je.

Je brûlais de rage. Papa avait-il la moindre idée de ce que son ancien ami tramait ? Vercran m’ignora et mes questions restèrent sans réponse :

—Oh, si tu savais… tu as de qui tenir. Ton père est un vrai génie. Un jour, tu deviendras comme lui, si tu as de la chance, dit-il avec condescendance.

—Je ne sais pas si vous êtes au courant, dis-je avec colère, mais je suis un génie.

—Tu veux parler de ton petit tour de passe-passe du Loto ? De ta minable prophétie ? 

Mon corps se raidit instantanément. Il savait, ce damné sale type, il savait ! 

—Je suis tes progrès depuis le début, Ingrid. On pourrait dire que je suis ton plus grand fan ! Dès que j’ai vu que tu avais un don pour les mathématiques, j’ai compris que c’était ma chance pour ramener Charles à la raison. Il a de nombreux défauts, mais il veut le meilleur pour ses enfants. Or, quoi de mieux que d’utiliser son don pour reconstruire le monde à son image ? Ingrid, m’interpella-t-il avec une douceur insupportable, tu ne vois pas l’avenir. Tu le calcules. Et c’est ô combien plus impressionnant.

—D’accord ! m’écriai-je, exaspérée. J’avoue, je ne vois pas vraiment l’avenir. Mon vrai talent, c’est les maths. La Quête, c’est du bidon ! Je m’ennuyais, alors j’ai décidé d’inventer une histoire de toutes pièces. Ça veut pas dire que je vais travailler pour vous. Qu’est-ce que ça peut vous faire, de toute façon ?

—Moi, pas grand-chose, fit-il en baissant la tête, affichant une mine contrite. En revanche, je ne crois pas qu’eux le prennent très bien.

Je portai mon regard vers la porte d’entrée. Baptiste, Froitaut, Martin, Élias et Gemma se tenaient là. Ils étaient sales, épuisés et à bout de force. Pire que tout : ils m’avaient entendu.

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