ill[F]Umi[M]nEE

J’ai perdu connaissance. En tout cas, j’ai un trou noir entre le moment où je suis tombée et maintenant. Je me redresse, mais je n’arrive pas à me lever. Ma cheville gauche me fait mal. Si je ne bouge pas, c’est supportable. Je crois que j’ai essayé d’amortir ma chute, je suppose que si j’ai si peu de blessures, c’est que j’ai dû réussir. Au moins un petit peu… Ma montre ? Je l’ai lâchée en tombant… Le rayon lumineux s’est éteint. Je tâtonne les environs, mais pas moyen de la retrouver. Je… Je n’arrive pas à me lever, sans elle je ne peux pas lancer un appel de détresse. J’essaye de me concentrer, si je peux me faire léviter…

 

Mais la douleur m’empêche de me réfléchir correctement. Je vais rester coincée ici ? Non, j’ai ma tablette. Si je parviens à joindre Hylia, elle pourra m’apporter un Medikit ! Je me contorsionne pour la récupérer et… Une fissure traverse l’écran. Impossible de l’allumer. Merde ! Merde ! Qu’est-ce que je vais faire ? J’vais mourir de faim ou de froid, c’est ça ? Est-ce qu’on va seulement me retrouver un jour ? J’essuie une larme sur mon visage. J’ai mal, putain ! Non, demain, peut-être même ce soir, Hylia ne me verra connectée nulle part. Je la connais, elle va comprendre qu’un truc m’est arrivé… Elle va venir, c’est sûr. Je crois. 

 

— Y a quelqu’un ? 

 

Je sursaute. Holy fug’ y a quelqu’un… faut que je me planque ! Non, attends, il peut m’aider… Mais si c’est quelqu’un de louche ? C’est forcément quelqu’un de bizarre s’il traîne dans une église, n’est-ce pas ? J’entends un bruit métallique des gonds qui crient et une porte s’ouvre sur un couloir éclairé. Une silhouette immense se détache de la lumière.

 

— Je... suis tombée, j’articule. Ma cheville...

 

— Oh… Réponds une voix masculine. 

 

L’homme s’avance, s’arrête, hésite.

 

— On a une station médicale dans l’autre pièce, m’explique-t-il avant de me rejoindre. 

 

À contre-jour, je ne vois pas son visage, mais je devine qu’il est grand et bien bâti. Il s’agenouille et pose sa lampe torche.

 

— T’arriveras à marcher ? me demande-t-il. 

 

Je fais non de la tête et ni une ni deux me soulève. Ça me surprend tellement que par réflexe, je me débats. À cause de ça on manque de tomber tous les deux. Il se rattrape de justesse. Je n’aurais pas dû bouger, j’ai douillé comme jamais. 

 

— Je peux te reposer si tu préfères. 

 

Je secoue la tête. Même si je ne suis pas vraiment à l’aise je n’arriverai pas à marcher seule. 

 

À la lumière, je me rends compte qu’il est jeune, il ne doit pas avoir plus de vingt ans, carré d’épaule et de visage. Ses longs cheveux d’un châtain très foncé sont relevés en chignon lâche. Il porte une chemise très cintrée, assez douce. Comme ça, on dirait qu’il sort d’une pub… Depuis quand les dissidents ont cette gueule ? Parce que c’en est forcément un, j’veux dire, on est sur le port et il traîne dans les sous-sols. 

 

Après quelques minutes, pousse une porte du pied pour entrer dans une pièce éclairée par la lumière jaune agressive qui m’arrache les rétines.

 

Lorsque je retrouve la vue, je vois… des livres. Des centaines, plus peut-être ! Une petite fortune ! Le garçon me pose sur un vieux meuble, ma main rencontre une couverture souple. Tandis que le jeune homme ouvre un placard de fer, je le ramène vers moi pour en lire le titre :

 

Le seigneur des anneaux, les deux tours, J.R.R. Tolkien. 

 

Je… Attendez… Je connais le film… On étudie même des extraits à l’école... Quant au livre… C’est une œuvre d’avant la révolution culturelle ! 

 

— Trouvé ! s’exclame mon porteur.

 

Putain, Hylia verrait ça, elle pèterait un plomb. C’est un des bouquins qui a disparu avec la dictature. Je crois qu’un riche millionnaire à l’étrange à quelques pages qui valent une blinde. Le type ne me regarde pas, si je cache le livre sous ma veste, je pourrais peut-être avoir la chance de le lire… Mais ça ne se fait pas non ? Si… 

 

Avant que j’aie le temps d’agir, il se retourne et dépose au pied de la table une boîte rectangulaire, en métal qui à l’air lourde. C’est quand il l’active que quatre bras mécaniques en sortent. Une unité médicale ? Mais ce truc doit être antique ! Mais pour un appareil de cet âge, il agit vite. La machine me scanne, puis m’injecte un antidouleur, avant de lever un écran occultant autour de ma cheville et… d’opérer ? Ce machin n’est clairement pas lié au système, sinon, il m’aurait réclamé une identification et une autorisation. Les médicaments me font du bien, j’ai moins mal et je sens mon contrôle mental revenir. 

 

— Un café, un thé ? me propose le garçon. 

 

Je fais « non » de la tête et un long silence suit. Il reste à distance, me regarde bizarrement. 

Il se retourne, vers une sorte de plan de travail, pour y mettre le feu ? Je pousse un cri qui surprend le type. Il se tourne vers moi et loin d’être inquiet par l’incendie, il me demande si tout va bien. 

 

–Beh… Ça brûle ? j’explique.

 

— Il faut que je fasse bouillir l’eau, me répond-il d’un haussement d’épaules.

 

 Il y a des moyens moins dangereux de réchauffer des trucs, j’ai envie de dire, mais je me tais. Sans me quitter des yeux, il pose une bouilloire antique sur les flammes. Il s’assoit loin et reste immobile. Il jette de temps à autre des œillades vers moi, comme s’il voulait dire quelque chose, mais se ravise pour regarder le plan de travail. Je crois que je dois dire quelque chose, mais je ne sais pas trop quoi dire. Comment commence-t-on une conversation ? Avec un « Bonjour » ? Non, Reynia, c’est con. Super con même. 

 

— Je m’appelle Fumée. Et toi ? 

 

— Fumée ? Ce n’est pas un nom ça !

 

Merde, ce qu’il fallait dire c’est : « Enchantée, moi, c’est Reynia ! » Là, je sonne comme la pire des connasses. Je fais quoi ? Je m’excuse ? Ça serait bizarre ? Quoique, je ne suis pas sure que lui révéler mon identité soit une bonne idée.

 

— Non, admet-il avec un sourire forcé. Mais tout le monde m’appelle comme ça.                     

 

Je ne sais pas quoi répondre. 

 

— Je… Veux bien un thé, je dis finalement.

 

 Je sursaute lorsque la bouilloire se met à siffler. Il se lève pour rejoindre la station, et je ne saisis pas trop ses gestes, mais je le vois transvaser l’eau dans une théière avant de remplir deux tasses. 

 

— Par contre, n’allez pas raconter à mon frère que je vous ai offert son thé, il n’aime pas qu’on touche à ses affaires, plaisante-t-il en me donnant un mug en fer. 

 

À l’odeur, je comprends que ce n’est pas le Fo-T habituel, c’est quelque chose que je n’avais pas senti depuis des années. Un peu trop rapidement, j’y plonge mes lèvres, pour juste réussir à me brûler la langue.

 

— Ah, oui c’est chaud, dit-il. 

 

Trop tard. 

 

— Du coup… qu’est-ce qui t’amène ici ? me demande Fumée.

 

Je souffle sur le liquide pour le refroidir. Pas question de lui parler de mon fric, bien sûr.

 

— Je n’avais jamais vu d’église.  

 

Il éclate de rire.

 

— C’est bizarre, note-t-il.

 

C’est vraiment étrange ? Ben, je n’ai jamais visité d’Église donc c’est normal de vouloir en découvrir une, non ? Arf ! Je ne sais pas !

 

— Désolé, je ne voulais pas me moquer. 

 

Je détourne le regard lorsque je me rends compte que je le dévisage depuis près d’une minute, sans rien dire. 

 

Un bip me fait sursauter, les bras de l’unité médicale se rétractent. La machine grésille, un message vocal parasité. Je ne le comprends pas, mais l’écran reste et des mots y défilent, surement ce que l’appareil essaye de dire au-dessus d’un timer. 

 

« L’opération s’est déroulée avec succès. Veuillez garder votre jambe immobile pendant : » 

 

Oh… Ça doit être parce que l’unité est vieille. Normalement, j’aurais dû déjà pouvoir gambader et enfin partir… Me laisser partir ? Attends, qu’est-ce qui me dit que j’vais être libre ensuite ? J’ai l’impression d’avoir vu quelque chose que je n’aurai pas dû voir. 

 

Une pile de livres s’écroule. Je crois… non, c’est ma faute. Évidemment, c’est parce que je souffre plus, les dons sont revenus. Je m’immisce dans l’esprit de ce Fumée, je dois savoir s’il me souhaite du mal ou pas…

 

Un mur de brique. Une sorte de rempart épais entoure ses pensées. C’est à la fois chelou et suspect. Personne ne fait ça, sauf s’il y a une nécessité absolue de le faire, sauf un antisystème qui veut donner du fil à retordre à des exec’ ?  

 

Je pourrais briser cette barrière. Sans problème même. Mais je ne sais pas dans quel état je laisserai le garçon…

 

–...lire ? 

 

Je crois qu’il me parle. 

 

— T’aimes lire ? répète-t-il avant de prendre une gorgée de son thé. 

 

— Je ne sais pas, je réponds rapidement. Pourquoi ?

 

Pourquoi j’ai dit ça ? 

 

— T’arrêter pas de jeter des coups d’œil à ce livre. 

 

Il dessine le volume du seigneur des anneaux. Je le récupère. La couverture souple est typique d’une édition du début du XXI° s, de poche à la taille. Elle représente un homme, un modèle vêtu d’une robe blanche, un magicien, je crois. La jaquette doit reprendre une image du film. Il date de quand déjà ? 2000… ? 2001 ? Donc le livre a dû être publié vers ces eaux-là…

 

— La demoiselle ?

 

— Reynia, je le corrige par réflexe.

 

Merde. Je ne devais pas lui apprendre mon nom.

 

— C’est juste que j’aime les vieux trucs…

 

C’est la seule vraie explication que je peux lui fournir. Fumée me regarde, puis le livre. Je le repose rapidement, je ne dois pas donner l’impression de vouloir partir avec. 

 

Un bip et l’écran occultant autour de ma cheville s’éteignent. L’unité vomit quelques décibels avant de s’endormir complètement. Je pose mon thé et me mets sur mes deux jambes. 

 

J’hésite. 

 

— Où… est la sortie ? 

 

Je ne sais pas trop comment demander ça autrement. Je n’allais pas lui dire : « Est-ce que je peux partir ou est-ce que tu vas essayer de me jeter au fond du port ? ».

 

Il hésite, ouvre la bouche, mais on lui coupe la parole. 

 

— Je vais la raccompagner, intervient une voix à la porte.

 

Un homme s’y tient. Je ne l’ai pas entendu venir. Pourtant, la canne qu’il utilise comme béquille pour supporter une jambe visiblement faible résonne sur le sol de béton. C’est la première fois que je vois quelqu’un de handicapé. Je sais que certaines certaines personnes refusent de se faire soigner par contestation, mais… À une époque où la boîte qui repose à mes pieds traite un cancer comme un simple rhume, c’est un choix difficile à comprendre. 

 

— Oh ! Pops ! s’exclame Fumée. 

 

–Pop’s? Je m’étonne. C’est ton père ?

 

Le garçon acquiesce. 


 

Là où Fumée semble sortir d’un commercial pour une planche de surf, « Pop’s » lui, c’est le personnage du professeur dans les vieux films qu’on regarde souvent avec Hylia, livré avec ces grandes lunettes et sa veste en velours côtelé. Même au niveau de la taille et du gabarit, ils ne sont pas pareils, il faudrait au moins deux Pops pour faire un Fumée, en hauteur et en largeur. 

 

— Vous ne vous ressemblez pas, je fais remarquer.

 

On m’observe en silence. 


 

Le père de Fumée me fait un signe de la main, m’invite à le suivre. J’hésite. Mais je dois partir right ?

 

Je n’ai pas le choix. 

 

— Au revoir, Reynia. Je me souviendrai de toi, me lance le fils. 

 

— D’accord. Je me souviendrai de toi aussi. 

 

Il rit à ma remarque, un peu triste. Yep, c’est bizarre, mais je suis mal placée pour juger.

 

Pop’s m’invite à le précéder d’un geste de la main. Je n’ai vraiment pas envie de le laisser dans mon dos, mais… 

 

Un coup de poing me plie en deux. On m’a frappé ? Oui. Non. Pas physiquement… on… il… Pops m’attaque. Putain, c’est un psy ! Il n’est pas comme moi, il n’est pas prudent. Peut être parce que je ne porte pas la lettre psy sur moi, il ne s’est pas méfié… mais…

Je le saisis par la gorge. Non, ce n’est pas ça, mes bras n’ont pas bougé. C’est mon esprit qui se referme sur les siens, comme un piège à souris. J’agis sans rien contrôler, comme à chaque fois qu’on m’attaque. Je ne suis pas violente, je n’ai pas envie d’être violente. Mais… mais… mais…

 

Mais si je le dois, je le serai. 

 

Ma poignée mentale se resserre sur la gorge de père de Fumée. La trachée, la colonne vertébrale, tout ça, c’est hyper fragile en vrai. 

 

Vous essayiez de faire quoi ? Me manipuler ? Effacer mes souvenirs ? 

 

Je sais qu’il m’entend et qu’il peut me répondre, mais ne le fais pas. Il lutte comme il peut contre l’étouffement. 

 

–Pop’s?! Reynia ? 

 

Fumée cherche à intervenir. Il fonce vers moi, pour récupérer son père, je crois. OK. Je lui rends. Ou plutôt, je lui lance. Il arrête sa course pour le réceptionner. Fumée appelle son Pop’s, j’entends le désespoir dans sa voix. Pops n’est pas mort okay ! Juste un peu… 

 

Oh, ma tasse de thé ! Je ne l’avais pas finie. Je la fais léviter vers moi. J’en bois une gorgée pour me rendre compte qu’il a vachement refroidi. Fumée tente de m’attaquer, je crois. Je ne sais pas trop. Il s’est mis à gesticuler dans ma direction. Je l’ai plaqué au sol assez fort pour le sonner et je suis partie.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Tac
Posté le 22/11/2022
Yo !
J'ai beaucoup aimé ce chapitre, même si je l'ai trouvé un peu... manquant de saveur ? j'ai eu du mal à ressentir les ambiances. Peut-être est ce la narration un peu détachée, peu dans l'émotionnel, qui me fait cet effet, cela dit !
J'atrouvé que c'était fluide, ça s'enchaînait bien, et pour une rencontre entre deux personnages de ce genre, j'ai apprécié le ressenti un peu lunaire que j'ai eu ; 'ai apprécié qu'il n'y ait pas de méfiance surdéveloppée ou de confiance instantanée entre eux. Je trouve cela étant que la fin pourrait être un peu plus claire, peut-être avec quelques descritpions des lieux (le protagoniste qui ramène sa tasse de thé vers elle alors que pour moi elle était sortie de la pièce et, j'imagine ,était dans une sorte de couloir ?)
Trois remarques très prosaïques :
"Je crois qu’un riche millionnaire à l’étrange à quelques pages qui valent une blinde." cette phrase ne fait pas sens pour moi
J'ai noté qu'il manque des pronoms pour plusieurs phrases à propos de FUmée, vers le milieu du chap.
"— La demoiselle ?" : j'ai trouvé dommage que dansu n avenir relativement proche on utilise encore ce genre d'adresse pour s'adresser à quelqu'un ; en plus d'assumer le genre auquel la personne s'identifie, ce qui est le truc qui m'agace tout personnellement en ce moment 0:-)
Plein de bisous !
Feydra
Posté le 19/08/2022
C'est très bien écrit : j'aime beaucoup ce chapitre. Comme d'habitude le dialogue est réussi : on sent la maladresse et la gêne de Reynia. J'aime bien la description de l'habitation du personnage. La scène de l'agression est bien racontée, bien qu'un peu rapide. Je suis restée sur ma faim, j'espère que l'on reverra ces deux personnages.
Il y a une chose que j'ai trouvée un peu décalée pendant cette scène : elle boit une gorge de sa tasse de thé alors qu'elle vient de (presque) tuer un homme !
Pandasama
Posté le 19/08/2022
Bonjour !

Ravie que ce chapitre t’ait plu ! Oui, cette chère Reynia est ultra maladroite et je suis heureuse d’avoir réussi à le retranscrire ! Je note ta remarque sur la scène d’agression, j’ignore si je vais la changer dans la version finale, mais je note ta remarque.
Quant à l’histoire du thé... y a une explication !
Vous lisez