"Il n'y a pas de mort, il y a des vivants sur les deux rives"

Par Maud14

Ali resta aux côtés de Hyacinthe jusqu’au jour des funérailles de Pierrot. C’était un samedi matin, sur le parvis de la petite église de Saint-Tudy. Les cloches sonnaient, les bourrasques de vent venues du large pressaient les passants, les nuages sombres surplombaient le bâtiment de pierres grises, dernière demeure du loup de mer. La simplicité bretonne offrait aux amis et villageois venu lui dire un dernier adieu un décor épuré à l’intérieur de l’édifice. Ardoise, pierre, bois et vitraux colorés. Simple, pittoresque, traditionnel, brut. Comme lui.

Peu de temps après que tout le monde fut installé, la pluie se mit à tomber répandant son odeur de pétrichor, trempant les marches usées de l’église, saupoudrant sur la cérémonie une musique élégiaque, presque intimiste. Un silence religieux tomba alors, et le prêtre commença à parler. Installée entre Ali et Erin, la main dans chacune des leurs, Hyacinthe écoutait le croyant d’une oreille distraite, trop occupée à s’imaginer le visage souriant et fripé aux favoris frissonnantes du vieux marin.

Puis, se fut à son tour de prendre la parole. La jeune femme se leva, rassembla tout son courage et prit la place du prête, face aux habitants de la presqu’île.

« Bonjour à tous, et merci d’être venus si nombreux pour dire au revoir à Pierrot… J’aimerais, si vous le permettez, dire un petit poème de William Blake qui était cher à notre ami, et qui… me le rappelle beaucoup :

 

Je suis debout au bord de la plage.

Un voilier passe dans la brise du matin,

et part vers l'océan.

Il est la beauté, il est la vie.

Je le regarde jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'horizon.

Quelqu'un à mon côté dit : « il est parti !»

Parti vers où ?

Parti de mon regard, c'est tout !

Son mât est toujours aussi haut,

sa coque a toujours la force de porter

sa charge humaine.

Sa disparition totale de ma vue est en moi,

pas en lui.

Et juste au moment où quelqu'un prés de moi

dit : «il est parti !»

il en est d'autres qui le voyant poindre à l'horizon

et venir vers eux s'exclament avec joie :

«Le voilà !»

C'est ça la mort !

Il n'y a pas de morts.

Il y a des vivants sur les deux rives.

 

J’espère que les Morgans sont venus te chercher, Pierrot. Embrasse Marie pour moi… »

 

La voix de Hyacinthe se brisa sur les derniers vers et des sanglots douloureux inondèrent silencieusement ses joues alors que le piano de Penn Ar Roch de Yann Tiersen se déversait dans l’église. Ses pas la ramenèrent près des amis qu’il lui restait, et la cérémonie prit fin au cimetière de la commune.

Sa tombe avait été creusée entre deux allées fleuries. Avant la mise en terre, Hyacinthe déposa sur son cercueil d’une main tremblante le cadre de sa Marie et sa canne fétiche de Fou de bassan. Puis, elle le regarda gagner le ventre de la planète, un noeud indénouable dans la gorge.

 

Soudain, une petite brise frôla sa nuque, puis sa joue, comme la caresse d’une plume. Le Zéphyr fouettait les manteaux des habitants, hurlait en s’engouffrant sous les parapluies, mais ce vent-là semblait différent. Ses organes se retournèrent violemment et la nausée lui brûla la gorge. Ses yeux se mirent à fouiller autour d’elle, chaque silhouette présente, chaque visage, chaque angle, chaque ombre…

 

« Je… vais prendre l’air », lâcha-t-elle à Ali et Erin.

 

« Mais.. on est en plein air », bredouilla Ali, interloqué.

 

« Je vous retrouve à la maison »

 

Ses amis ne bataillèrent pas et la laissèrent filer.

 

Hyacinthe quitta le petit cimetière sur la lande mauve et s’engagea sur un sentier longeant le bord de l’océan. Ses pas, nerveux, butaient contre des cailloux sur le chemin, manquaient se tordre dans les trous creusés par la pluie. Les bourrasques ramenaient la plainte de la mer à ses oreilles, occultant tout autre bruit. Faisant presque taire la sienne. La nausée s’intensifia lorsqu’une silhouette se détacha au loin, sur l’union grisâtre et morose de la mer et du ciel. Son sang se mit à battre furieusement contre ses tempes, bourdonnant dans ses oreilles. L’ombre était grande, trop grande. Elle l’attendait, sans bouger. Droite, dans les nuages gonflés de pluie. Hyacinthe s’arrêta brusquement.

Etait-ce un mirage? Une illusion? Un fantôme? Un esprit des Morgans venu jouer avec son deuil?

 

Puis, le vent autour d’elle se calma, faisant retomber ses cheveux sur ses épaules. L’esquisse se mit en mouvement, mais elle recula et ses contours se figèrent, sa démarche se fit incertaine, plus floue. La complainte de la lande reprit de plus belle, propageant son chant lancinant et déchirant. Tout à coup, la colère qui avait naquis dans son coeur monta en ébullition et l’entraîna vers elle.

 

Bientôt, la silhouette prit forme, l’ombre se fit lumière et tout se suspendit autour d’elle. Le titan approcha doucement. Il n’avait pas changé d’une ride. Sa chevelure noire reposait sur son crâne en vagues successives d’ondulations. Ses yeux bleus cyans à la tâche de lumière la sondaient, l’examinaient, agités. Sa bouche s’ouvrit, puis se referma, et il la regarda en silence arriver jusqu’à lui. A l’intérieur de Hyacinthe tout brûlait. A l’extérieur, elle tentait de garder une façade imperméable à la pluie, aux émotions, à sa présence.

 

Ainsi, il était revenu.

 

Sa silhouette de géant l’obligea à lever les yeux qu’elle planta dans les siens.

 

« Tiens, un revenant », lâcha-t-elle dans un souffle, comme si elle manquait soudain d’air.

 

« J’ai appris pour Pierrot… Je suis allé le voir à l’hôpital avant qu’il… et je voulais m’assurer que tu allais bien », déclara-t-il de son accent aux vagues roulantes qui s’écrasèrent sur elle, pleine d’écumes tièdes.

 

« Comment tu as su? »

 

Le titan fit un petit geste de la main et elle comprit que c’était sans doute grâce à ses aptitudes.

 

« Je vois. Eh bien, ça va, tu peux reprendre ton chemin », répliqua-t-elle avant de faire demi-tour. La fureur qu’elle ressentait paraissait presque irrationnelle, mais elle ne pouvait la taire, elle la consumait de l’intérieur, lui dévorait les veines de sa chaleur ardente.

 

« Hyacinthe », l’appela-t-il tout bas. Une brise effleura à nouveau sa joue et elle fit volte face, hors d’elle.

 

« Quoi? »

 

« Je suis désolé que tu aies eu à vivre ça toute seule »

 

Un rire jaune s’échappa de la gorge de Hyacinthe qui croisa les bras, un air outré transformant son visage. Lui, la dévisageait étrangement.

 

« Je n’ai pas besoin de ta pitié. Et je n’étais pas seule »

 

« Je n’ai jamais eu pitié de toi », protesta-t-il.

 

« Il avait besoin de toi, murmura-t-elle d’une voix blanche. Le visage du colosse sembla se fissurer. Il avait besoin de toi, mais tu n’étais pas là. Il ne pouvait pas te joindre. Il ne parlait que de toi, et aurait aimé que tu l’emmène en mer, une dernière fois, que tu reprennes les rênes du Morvaout. Il espérait, jusqu’à la fin »

 

Elle voulait que ses paroles lui fassent mal, réagir, qu’elles l’interpellent, qu’elle lui fassent ressentir quelque chose, n’importe quoi. Le moindre sentiment humain. Elle voulait qu’il souffre comme elle, qu’il partage sa peine.

 

« Et maintenant, il est parti! », s’écria-t-elle à travers les bourrasques qui s’étaient misent elles aussi à hurler, rejoignant son cri du coeur. Déboussolée, elle lui lança un regard plein de rancoeur et sentit les larmes perler au coin de ses yeux. Aussi, elle se détourna.

 

Une chaleur enveloppa doucement son corps avant qu’elle ne sente la main d’Hercule se poser sur son épaule. Elle la perçut maladroite, vacillante, hésitante.

 

« Je suis désolé », répéta-t-il.

 

Les ondes de chaleur qu’il diffusait sur elle apaisèrent légèrement ses nerfs et son corps se détendit un peu. Enfin, il retira sa main et elle se retourna, pantelante. Lui, semblait chanceler sur ses grandes jambes massives. Les sillons de son front témoignaient d’un tourment certain.

 

« Pierrot est partout. Il est dans l’air que tu respire, son emprunte est dans la terre que tu foule, sa marque est dans les flots qu’il arpentait si souvent. Il est dans les contours du navire de pêcheur que tu vois au loin, là-bas, dans le rire d’une mouette, dans l’envolé d’un l’albatros… La matière autour de toi, est emprunte de lui, partout »

 

Ses paroles ne lui firent ni chaud ni froid.

 

« Hyacinthe?, l’appela au loin une voix familière. Alexandre?! C’est toi?! »,

 

Ali courait à leur rencontre, la mine stupéfaite. Il arriva à leur niveau, essoufflé.

 

« Qu’est-ce que tu fou là bordel? T’étais pas censé être aux Philippines?! »

 

Les yeux d’Alexandre s’arrondirent.

 

« Je… j’en reviens… mais comment..? »

 

« Une seconde vidéo de toi circule sur internet. La discrétion c’est pas ton truc non? »

 

Puis, le visage d’Ali se détendit.

 

« Ça fait plaisir de te voir », souffla-t-il. Il lui tendit la main et le géant l’accueillit dans la sienne.

 

« T’es venu pour Pierrot? »

 

Les lèvres pleines d’Alexandre se pincèrent.

 

« Oui »

 

Ali acquiesça tristement de la tête, puis, avisa Hyacinthe.

 

« Ca va? »

 

« Ouais »

 

« Erin nous attend, vous venez? On va manger un bout »

 

Hyacinthe soupira et partit devant d’une foulée rapide. La pluie avait cessée, mais l’océan grondait toujours. Dehors, et dedans.

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haroldthelord
Posté le 21/07/2021
Comment peut-on parler du sourire des mouettes dans un moment si triste ?

Mais la vraie question, c’est : Est-ce-que les mouettes peuvent rire ?

Parce que j'ai vu pas mal de mouettes sur les plages mais j’en ai jamais vu une rire, enfin il faut croire que les mouettes qui vont à la plage n’ont pas le moral et qu’elles y vont sûrement pour se changer les idées.

Je ne vois pas d’autres explications à plus.
Jane Demo
Posté le 21/07/2021
aaah ! Ce rêve de Pierrot n'était pas qu'un rêve !
Je comprends complètement la colère de Hyacinthe !! Mais bon la tempête va finir par se calmer avec un petit bisou de retrouvaille :)
joanna_rgnt
Posté le 20/07/2021
OUIIIIIIIIIIIIIIII enfin !!!!!! Bon je m'attendais à des retrouvailles plus chaleureuses mais je comprends la réaction de Hyacinthe. Maintenant qu'il est de retour, ce n'est qu'une question de temps avant qu'elle lui pardonne ! En tout cas je me réjouie de continuer ton histoire qui m'avait trop trop plu !
Maud14
Posté le 20/07/2021
Trop contente de te lire à nouveau!! J'espère que la suite te plaira tout autant :)
joanna_rgnt
Posté le 20/07/2021
Il n'y a pas de raison !!! Dès que j'aurais la nouvelle version de mon roman je la publierai pour changer ^^ Sauf si tu veux lire avant au compte goutte ^^
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