III.9 Fleur

Par Flammy

Chapitre 9 : Fleur

 

~836 jours avant le cataclysme

 

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Le royaume dryadien est situé au centre d’Atlantide, argument supplémentaire pour affirmer que ce clan domine bien les autres sur tous les aspects. Grâce au contrôle climatique et à une bonne gestion des ressources, cette contrée est de très loin la plus fertile de tout le continent, spécialisée dans les fruits, les légumes, les céréales et le coton. Sans les Dryadiens, c’est la survie de tous les magiciens qui deviendrait impossible, comme ils se plaisent régulièrement à le rappeler.

Notes de Max.

 

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Fleur sursauta et rouvrit brutalement les yeux quand les cris d’un bébé déchirèrent le silence. Trop concentrée sur sa magie, elle n’avait pas senti sa fille s’agiter dans ses bras et la petite, d’habitude si calme, avait été forcée de pleurer et de hurler.

— Chut mon amour, chut, murmura-t-elle doucement. Ta maman est là Sakura, tout va bien.

Fleur, assise en tailleur au milieu d’une clairière, se pencha pour embrasser la touffe de cheveux noirs qui tranchait avec la peau si blanche du nourrisson. Ses yeux bridés étaient crispés de frustration et des taches rouges coloraient ses joues. Le bébé se débattait, brandissant ses minuscules poings. Comme depuis sa naissance, un fómhar plus tôt, la magicienne sentit son cœur se serrer. Elle n’aurait jamais cru devenir mère un jour. Elle avait abandonné cette idée depuis des timthrialls, ayant dépassé l’âge normal d’enfanter pour une Dryadienne depuis longtemps. Et pourtant… Elle ne se lassait pas de s’émerveiller sur ce véritable cadeau des Esprits. Sakura arrêta de chouiner, mais elle continuait de remuer. Elle avait faim. Fleur sourit tendrement et dénoua certaines attaches de son vêtement. L’instant d’après, elle allaitait son bébé qui se calma enfin.

Le silence revint sur la forêt. Rapidement troublé.

— Qu’est-ce qui se passe ? Je croyais que tu avais planifié de la pluie. Tu sais que tu dois prévenir en cas de changement.

Une voix sèche, dans son dos. Fleur ne montra aucun signe de surprise, malgré le fait qu’aucun bruit de pas n’avait trahi son approche. Depuis le temps qu’elle le côtoyait, elle avait pris l’habitude des manières bourrues de Shigeta. Sans se troubler, elle leva un doigt vers le ciel sans quitter sa fille des yeux. Quelques nuages cotonneux s’amoncelaient, tout sauf menaçant.

— C’est toujours prévu. J’avais commencé à y travailler mais l’estomac de Sakura ne l’entendait pas ainsi. On ne fait pas attendre les demoiselles, n’est-ce pas ma petite puce ?

Le bébé gazouilla un instant avant de roter et de régurgiter un peu de lait. Fleur sourit, amusée. Elle replaça une longue mèche d’un blond verdâtre derrière son oreille et se tourna vers le nouveau venu. Shigeta, raide, se tenait quelques pas en retrait, les bras croisés. Le visage fermé, il la fixait de ses yeux tellement bridés qu’on distinguait mal la couleur de ses iris. Il avait attaché ses cheveux d’un noir profond en un chignon typique de son clan, ce qui dégageait la musculature de ses épaules et de son cou. Grand et bien bâti, il avait été entraîné à manier les armes et à obéir depuis son enfance. Tout son contraire et elle savait qu’elle l’horripilait. Il n’aimait pas venir la surveiller, préférant ses missions à la capitale izanamienne. Pourtant, il respectait scrupuleusement sa parole et apparaissait toujours le jour dit, où qu’elle se trouve. Même s’il semblait avoir mangé des épines, son Meiyo comptait encore plus pour lui que son bonheur.

Après un soupir, Fleur se rhabilla d’une main et se releva, péniblement. Ses articulations la faisaient souffrir. Elle avait fêté ses trente-cinq ans récemment. Un âge avancé pour son clan, clairement pas le moment où devenir mère. Mais les caprices des Esprits ne s’expliquaient pas. Dicton d’autant plus justifié depuis l’Extinction de la magie. Fleur s’approcha de Shigeta et lui tendit avec un sourire le bébé. Celui-ci s’agita, réclamant que Shigeta le prenne dans ses bras.

— Va la coucher pendant que je termine de m’occuper du climat. C’est bientôt l’heure de sa sieste.

Il trahit un léger mouvement de recul, comme à chaque fois qu’il devait manipuler sa fille. Il n’avait pas l’habitude de gérer de quelque chose d’aussi délicat et de fragile. Dans sa culture, seules les femmes élevaient les enfants jusqu’à leur cinq timthrialls, âge où ils commençaient à apprendre le maniement des armes. Saisir Sakura le mettait toujours mal à l’aise, mais il l’acceptait comme faisant partie de sa mission. Particulièrement guindé et d’un pas moins rapide qu’à l’accoutumée, il s’éloigna au milieu des arbres.

Fleur secoua la tête, amusée. Malgré l’apparente aversion de Shigeta pour tout ce qui portait des couches, elle savait que Sakura ne risquait rien avec lui. Il se refusait juste de l’admettre. Probablement pas assez de Meiyo et de virilité dans le rôle de nourrice. Elle inspira profondément et se reconcentra sur sa tâche. Elle leva les yeux, vers les rares nuages qui paressaient dans le ciel. Elle devait travailler un peu avant de provoquer l’averse prévue pour alimenter en eau la forêt du sud des royaumes dryadiens et l’Yggdrasil.

Contrôler le climat.

Elle n’aurait jamais cru un jour être affectée à cette mission de prestige, d’habitude réservée aux hommes. Et encore moins superviser toutes les manipulations météorologiques du continent. La Senso avait décidément eu de drôles de conséquences. Elle était passée de vieille fille étudiant les variations de taux de magies claniques à jeune mère maîtresse du climat. Un petit rire lui étira les lèvres. Elle devait se dépêcher si elle voulait pouvoir profiter de la sieste de Sakura pour se reposer.

Elle ferma les yeux et se concentra. Elle avait appris sur le tas, avec pour seul aide quelques ouvrages obscurs. Le premier fómhar avait été compliqué à gérer. Pour provoquer la pluie, peu de solutions s’offraient à elle. Il fallait faire monter la température près d’un point d’eau, pour stimuler l’évaporation et la formation des nuages. Magie athanorienne. Puis, déplacer les masses d’air vers l’endroit voulu. Magie sylphienne. Il suffisait ensuite de baisser la température. Magie athanorienne. Engendrer un orage exigeait de diminuer la pression atmosphérique, magie sylphienne, et d'augmenter l’humidité, magie ondienne. Mais elle maîtrisait mal les tempêtes et préférait les éviter. Elle déclenchait parfois des cataclysmes sans s’en rendre compte. Elle manquait de subtilité et de finesse dans son contrôle météorologique. Normalement, les Dryadiennes sous ses ordres s’étaient déjà occupées de la première partie du processus. Manipuler le climat à grande échelle demandait de la coordination entre plusieurs magiciens. Il ne lui restait plus qu’à amener les nuages jusqu’à elle et à les faire se déverser. Un jeu d’enfant. Elle aurait fini rapidement.

 

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Fleur mit plus longtemps que prévu pour rentrer chez elle. L’orage grondait, particulièrement violent. Elle s’était laissée surprendre par la vitesse du changement. La luminosité avait chuté d’un coup et l’eau avait commencé à s'abattre à grosses gouttes tandis que les éclairs déchiraient le ciel. Il y avait eu plus d’évaporation que prévu et on avait oublié de la prévenir. Ou alors, elle avait encore gaffé. Difficile à dire. Elle s’était élancée en direction de sa maison, mais entre ses articulations douloureuses et le sol boueux, elle peinait. Elle était tombée plusieurs fois et s’était perdue, ne retrouvant pas son chemin dans l’obscurité. Complètement trempée et à bout de force, ses muscles n'étaient plus capables d’avancer. Elle continuait pourtant, habituée à lutter contre les limites de son corps. Malgré toute sa volonté, elle finit par trébucher. Elle ne réussirait pas à se relever. Peut-être demain. Ou peut-être pas.

Elle ne toucha pas le sol. Trop surprise pour comprendre immédiatement ce qui se passait, elle sentit des bras l’attraper et la soulever. Rapidement, la pluie arrêta de l’agresser et la température augmenta. Fleur ouvrit un œil. Shigeta la surplombait, le visage fermé. Il la déposa délicatement sur un tabouret.

— Tu arriveras à tenir toute seule un instant ?

Elle se contenta de hocher faiblement la tête, la gorge trop serrée pour articuler le moindre mot. Il s’éloigna et elle sentit le sol tanguer sous ses pieds. Elle n’eut pas le temps de vaciller que Shigeta était de nouveau à ses côtés. Il l'enroula dans une couverture et commença à la frictionner.

— Tu as des potions de prêtes ? demanda-t-il sèchement.

Hochement de tête.

— Où ça ?

— Avec… Avec les réserves de simples. Au fond du cellier.

Shigeta hésita, avant de juger qu’il ne pouvait pas laisser Fleur seule si longtemps sur son siège. Il la souleva de nouveau et l’allongea sur le lit. À côté, Sakura dormait dans son berceau. Un sourire absent éclaira son visage. Il avait même pensé à l’installer de façon à pouvoir observer sa petite bouille d’ange assoupie.

— Elle… Tu n’as pas eu de soucis avec elle ? souffla-t-elle.

Malgré la distance, il l’entendit et lui répondit, trahissant un mouvement d’humeur.

— Occupe-toi d’abord de toi ! À moins que tu veuilles qu’elle devienne orpheline avant l’heure. Mais dans ce cas, préviens-moi, je t’aiderais à faire ça proprement, ça nous fera gagner du temps à tous.

Il fouillait avec énervement dans ses réserves. Il ne trouvait pas ce qu’il cherchait et cela l’agaçait de plus en plus. Il n’avait pas l’habitude de devoir se préoccuper des corvées ménagères. Il s’agissait des tâches réservées aux femmes chez lui, mais s’il ne prenait pas les choses en main, personne ne le ferait. Ils étaient seuls, isolés au milieu des forêts dryadiennes. La première habitation se situait à plusieurs journées de marche.

Il finit par revenir avec un petit flacon. Il aida Fleur à se redresser sur le matelas et à boire le liquide légèrement rosé. Immédiatement, elle sentit son esprit s’éclaircir et elle arrêta de trembler. Sa gorge n’était pas encore dénouée, mais cela viendrait bientôt. Shigeta s’éloigna de quelques pas. Il fixait le feu qui ronflait dans la cheminée, mais Fleur savait qu’il les observait du coin de l’œil, Sakura et elle. Le silence s’installa longuement, tandis qu’elle reprenait petit à petit des forces. Shigeta serra et desserra convulsivement les poings. Brutalement, il se retourna et ficha son regard perçant sur elle.

— Ta réserve de potion est vraiment… très importante. C’est beaucoup pour une seule personne, releva-t-il.

Il était de son devoir de la surveiller et de vérifier qu’elle ne profitait pas d’avoir gardé ses pouvoirs pour commettre des impairs. Il avait toujours pris sa tâche très à cœur. Sans s’offusquer de la question, Fleur répondit avec un sourire tranquille.

— Je préfère prévoir large, au cas où. Si je tombe malade durablement, il me faudra une réserve suffisante pour tenir jusqu’à l’arrivée de quelqu’un capable de me soigner. Et puis…

Elle hésita un instant. Elle posa les yeux sur son bébé qui dormait paisiblement.

— Je ne sais pas si Sakura en aura besoin ou pas. Elle… Elle n’a pas encore montré de faiblesses typiques de mon clan mais…

Elle ne réussit pas à terminer. À chaque fois qu’elle pensait aux malheurs qui pouvaient malmener sa fille, elle sentait les larmes poindre. Elle n’aurait pas dû mener cette grossesse à terme. Cela avait été égoïste. Et si elle léguait ses tares à son amour de bébé ? Cette simple idée lui minait durablement le moral. Après la naissance, elle avait mis plusieurs des jours et des jours pour arrêter de pleurer à cause de ses remords.

Shigeta sentit tout de suite son changement d’humeur. Sa mission était de la surveiller, comme un criminel qu’on garderait en prison. Mais tant que cela n’allait pas contre ses ordres, il pouvait lui montrer ses bons côtés. Il n’aimait pas la voir malheureuse ou malade. Il posa une main sur son épaule, le seul geste réconfortant qu’il connaissait. Il savait gérer beaucoup de situations, mais réagir aux émotions des autres restait compliqué pour lui. Ils demeurèrent longuement immobiles, côte à côté, sans échanger le moindre mot. Fleur reprit contact avec la réalité lorsque Sakura chouina. Elle s’agita un instant et se retourna dans son berceau, de nouveau calme. Un rire sans joie la secoua.

— Et dire que je voulais te préparer un repas chaud.

— C’est bon, maugréa Shigeta. J’ai l’habitude des nuits dans la nature sans aucune provision. Je survivrai.

Fleur soupira.

— J’ai bien remarqué que tu n’appréciais pas particulièrement de venir ici et que tu préférais tes missions plus… classiques. J’aurais aimé que tu gardes au moins des souvenirs agréables de tes séjours.

Il resta longuement silencieux. Les grandes discussions pleines de bons sentiments, ce n’était décidément pas sa tasse de thé. Il se força pourtant. Il passa son bras autour des épaules de Fleur et l’attira contre lui. Après un instant d’hésitation, il embrassa ses cheveux.

— J’ai déjà des souvenirs agréables.

Écrasée contre le torse de Shigeta, Fleur sourit. Elle lui rendit son étreinte, infiniment soulagée de ces quelques mots. Suite à la victoire izanamienne, ils avaient été mariés de force. Elle devait contrôler le climat et lui, la surveiller. Et pourtant, malgré l’origine de leur union… Sakura était née. Elle avait appris à apprécier son époux et ses sentiments bourrus. Malgré tous les bouleversements du monde, elle était heureuse. Égoïstement heureuse.

 

~0~

 

Le lendemain, Fleur se sentait mieux. Sa potion et une bonne nuit de sommeil avaient éloigné le début de fièvre. Lorsque les pleurs de Sakura la réveillèrent, elle constata que Shigeta s’était levé et avait quitté leur maison. Il devait surveiller les environs. À part ses hommes, personne n’avait le droit de s’approcher. Ils se trouvaient en zone sacrée, à proximité du Bifröst et de l’Yggdrasil. La construction de leur petit nid d’amour tenait déjà du sacrilège pour beaucoup de Dryadiens.

Pas pour elle. Au contraire. Elle n’avait jamais cru aux Esprits.

Elle s’était toujours passionnée pour la théorie de la magie. Les flux, les niveaux d’énergie, les transformations… Il y avait quelque chose de fascinant qu’elle avait longtemps étudié à l’académie. Un domaine de recherche que tous dédaignaient à part elle. Elle et Callune. Le visage de Fleur s’assombrit. Elle avait fait partie de ses tuteurs. Feue la princesse avait été une enfant extrêmement intelligente. Trop pour son bien peut-être. Elle s’était intéressée à tous les sujets, plus vive et curieuse que n’importe qui. Tout avait basculé le jour où sa tare… s’était révélée. Callune s’était renfermée, on l’avait raillée et sa soif de connaissances avait été éteinte de force.

Fleur passa une main dans ses cheveux et s’extirpa de son lit. Elle n’aimait pas repenser à cette époque. Surtout depuis que son bébé était né. Maintenant plus que jamais, elle comprenait à quel point elle avait abandonné une enfant qui avait eu besoin d’elle. Sakura pourrait bien avoir n’importe quel handicap, elle l’adorerait et l’aiderait toujours. Elle aurait dû réagir pareil avec Callune et non la tenir éloignée des recherches qui l’intéressaient tant.

Fleur prit dans ses bras son bébé et le nourrit, le regard perdu par la fenêtre. Une bonne épouse devrait ensuite faire le ménage et préparer le repas pour son époux chéri. Mais elle n’était pas une bonne épouse. Elle ne le serait jamais, même si elle avait essayé, elle en avait parfaitement conscience. Elle préférait ses études à une vie bien rangée.

Et à l’occasion, elle fournissait aussi la résistance en potions de soin et d’endurance. De quoi la condamner pour haute trahison.

Mais elle ne pouvait pas abandonner son frère, même si elle trouvait sa quête vaine. Il voulait renverser les Izanamiens, rétablir un ordre passé où les Dryadiens écrasaient les autres clans de leur supériorité. Les Dryadiens contrôlaient la météo, la majeure partie des récoltes du continent et toutes les formes de magie existantes. Des êtres particulièrement choyés par les Esprits. Comment s’y opposer ? Il avait fallu la Grande Extinction pour que tout cela change.

Xanthoceras voyait les Izanamiens comme des monstres. Fleur envisageait plutôt tout cela comme un juste retour des choses. Et de toute façon, même si son frère parvenait à chasser les envahisseurs, que se passerait-il ? Réséda, le roi dryadien, avait disparu. Personne ne savait s’il était toujours en vie.

Mais Xanthoceras lui resterait fidèle, jusqu’au bout.

Et s’il se lançait dans une quête désespérée, son devoir d’aînée la poussait à le soutenir. Coûte que coûte. Elle espérait juste qu’en cas de problème, il n’y aurait aucune conséquence pour son bout de chou. Mais son sang izanamien ainsi que sa filiation du côté de Shigeta, la protégeraient efficacement. Du moins, elle voulait y croire.

Une fois Sakura de nouveau assoupie, Fleur récupéra une grande écharpe pour la harnacher contre sa poitrine. Elle devait se mettre au travail. En théorie, Xanthoceras aurait dû passer prendre les stocks de potions quelques jours plus tôt. Shigeta avait tiqué face à la taille de ses réserves. Se doutait-il de quelque chose ? Elle savait qu’elle avait toujours été considérée comme la plus dangereuse des Dryadiennes qui avaient conservé leurs pouvoirs. La plus âgées, la plus libre d’esprit. Et sœur d’un individu qui avait juré de renverser l’empereur izanamien. C’était d’ailleurs pour cela qu’on l’avait mariée à Shigeta, un ninja de haut rang. Capable de la maîtriser. Capable de la tuer sans une hésitation.

Son bébé serré contre elle, Fleur leva les yeux au ciel. Sa relation avec Shigeta était étrange. Mais elle l’aimait. Autant que son frère. Elle ne pouvait pas choisir. Elle aurait voulu être une meilleure épouse. Mais à son âge, elle ne changerait plus. Elle ne se mettrait pas à croire aux Esprits, ces dieux que personne n’avait vus depuis plusieurs générations, elle n’apprendrait jamais à tenir correctement un ménage et ses recherches continueraient de l’accaparer plus que tout le reste.

Fleur hésita un instant sur son programme de la journée. Elle devait envoyer quelques dragonnets pour s’accorder sur le climat des prochains jours, mais elle n’aurait pas à modifier la météo avant un moment. Que faire alors ? Remplir son rôle d’épouse ? Aider son frère et sa résistance ? Ou… se faire plaisir ? Un sourire aux lèvres, elle se décida, consciente qu’il ne s’agissait pas d’un vrai choix. Dès qu’elle avait un instant de libre, elle mesurait les niveaux de magie. Shigeta n’avait fait de commentaire qu’une seule fois, notant que pour la garder prisonnière, pas besoin d’un mari. Il suffisait de lui fournir de quoi travailler et elle se créait elle-même ses chaînes. Il n’avait pas tout à fait tort. Et cette constatation s’était révélée un brin vexante pour son époux. Enfin, elle le pensait. Elle n’était pas sûre de comment décrypter ses sentiments.

Fleur hésita sur le pas de sa porte. Elle pourrait emporter sa réserve de potions et la laisser à l’endroit habituel pour son frère. Sauf que Shigeta le remarquerait. Il remarquait toujours tout. Elle aurait aimé parler à Xanthoceras, mais avec leurs contraintes respectives… Il ne devait même pas savoir qu’elle était mère à présent. Il devrait se passer de potions pendant un moment. Le risque était trop important, aussi bien pour elle que pour lui.

Sans plus tergiverser, elle quitta sa maison. Si elle croisait Shigeta, elle prétexterait qu’elle allait chasser pour leur repas. Il ne serait pas dupe. Comme d’habitude. Il se montrait bien trop laxiste avec elle pour un Izanamien. Il s’en fichait peut-être. Ou c’était de l’amour. Difficile à savoir. Dans tous les cas, du moment qu’elle pouvait travailler… Elle devait se rendre au Bifröst. Et aussi jusqu’à l’Yggdrasil, mais le voyage lui prendrait des jours. Il lui faudrait un peu plus de préparation. Et…

— Fleur, claqua une voix sèche. Tu pourrais te souvenir des règles, surtout quand je suis là. Et évite d’entraîner Sakura dans l’illégalité.

Fleur ne pensa même pas à sursauter. Malgré les timthrialls et le nombre de fois où Shigeta avait surgi de nulle part, elle ne parvenait toujours pas à anticiper ses arrivées. Elle le chercha, un peu perdue.

— En haut. Tu devrais le savoir depuis le temps. Apprends un peu.

Elle leva les yeux et dénicha un Shigeta agacé, posté dans un arbre. Sa position favorite, pour être hors de portée et observer tout. Une position parfaite pour un ninja, mais elle n’y songeait jamais. Trop déroutant pour elle.

— Tu n’as pas le droit de sortir du périmètre sans autorisation. Arrête un peu de jouer avec les nerfs de ceux qui t’entourent.

Fleur eut le bon goût de paraître gênée. Elle passa une main dans ses cheveux, d’un blond qui tirait sur le vert.

— Je hum… Je voulais aller cha…

Un kunaï se planta au sol, entre ses deux pieds.

— Ne me mens pas.

Un petit rire la secoua. Elle ne réussissait même pas à être inquiète, juste embarrassée d’avoir été prise la main dans le sac.

— Si tu continues, je serais obligé de te tuer.

— Je sais, soupira-t-elle. Excuse-moi. Je ne veux pas te forcer à faire quelque chose dont tu n’as pas envie.

Shigeta ne répondit pas. Ses sentiments, un sujet tabou. Fleur ne se vexa pas, bien au contraire. Son silence en disait plus qu’il ne le pensait.

— C’est juste que depuis quelque temps… Il y a quelque chose de bizarre avec les niveaux magiques et ça m’inquiète…

Du haut de son perchoir, Shigeta fronça les sourcils. Il sauta au sol et se rapprocha d’elle.

— Ça t’inquiète ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Eh bien… Depuis la Grande Extinction, les énergies liées à chaque clan diminuaient quasiment toutes, sauf celle d’Ahura. Je… Je me demandais d’ailleurs si on ne finirait pas par avoir une disparition totale de la magie ou des impacts sur la cohérence d’Atlantide. Il y a eu quelques signes pour…

Face à elle, son époux restait imperturbable, ne trahissant aucune émotion. Il ne comprenait pas ce qu’elle racontait. Fleur se maudit mentalement. Il ne l’admettait jamais quand cela arrivait et il avait passé une fois une matinée à l’écouter sans rien dire pour donner le change. Il fallait aller à l’essentiel, tout de suite.

— Le niveau magique ondien monte en flèche depuis quelques jours. L’augmentation est vraiment très importante, c’est encore plus que ce qu’il y avait avant la Grande Extinction. Et… je ne comprends pas. Pourquoi juste cette magie ? Il n’y a presque plus d'Ondiens ! Pour expliquer les anomalies dans les flux ahuriens, je pouvais émettre quelques hypothèses, mais là…

Machinalement, Fleur serra son bébé contre elle.

— Je sais que je ne suis plus en charge de ça, mais je comptais envoyer un rapport à l’académie de Lyanie. C’est… vraiment anormal. Je voulais juste prendre quelques dernières mesures avant.

— Où ça ?

— Au Bifröst et à l’Yggdrasil. J'aimerai déterminer s’ils sont liés ou non à ce phénomène. Ça… Ça serait plus rassurant s’ils ne sont pas impliqués.

Shigeta hocha la tête.

— Je t’accompagne au Bifröst. Je ferai aussi passer des ordres pour qu’on t’escorte à l'Yggdrasil.

Fleur sourit. Plus que tout le reste, cette marque de confiance lui réchauffait le cœur. Son époux se fiait à ses inquiétudes. Par rapport à leurs débuts, leur relation avait bien évolué.

 

~0~

 

En début d’après-midi, Fleur parvint enfin aux abords du Bifröst. Une porte haute d’une dizaine de mètres s’élevait au milieu d’une immense clairière. Fleur l’avait étudiée plusieurs fois, sans réussir à déterminer le matériel utilisé pour sa construction. Des symboles étranges étaient gravés à sa surface, incompréhensibles. Plusieurs chercheurs s’étaient cassé les dents à tenter d’en tirer un sens. Elle-même avait essayé. Le Bifröst la passionnait, ainsi que l’idée d’un autre monde. Elle aurait donné n’importe quoi pour l’entrebailler et passer de l’autre côté.

Sauf qu’on ne lui en laisserait jamais l’occasion. L’ancien monde était tabou, les exils rarissimes. Les dirigeants préféraient tuer que d’ouvrir le Bifröst. Avec le temps, les pires superstitions étaient apparues sur ce qui se trouvait derrière. Mais un jour… Oui, un jour, elle…

 

Shigeta se figea.

Il lui saisit durement le bras et la tira sur le côté, contre un arbre. Une main plaquée sur sa bouche pour l’empêcher de parler, il étudiait les environs, tendu. Sakura se réveilla et commença à se débattre, mais Fleur essaya de la calmer silencieusement. Shigeta se pencha et murmura à son oreille :

— Un intrus. Quelqu’un nous observe. Cache-toi et protège Sakura.

Fleur était complètement dépassée par les événements. Elle voulut poser une question mais son époux la poussa sur le côté. Elle se mit à trembler, terrorisée. Elle n’avait pas vraiment vécu la Senso. Elle l’avait suivie de loin, dans son bureau. Et malgré ses restrictions de vie, elle ne s’était jamais sentie en danger. Mais là… Elle tomba à genou, le souffle court. Au-dessus d’elle, Shigeta jura dans sa langue.

La situation ne se présentait pas vraiment comme il l’avait espérée.

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Jibdvx
Posté le 01/02/2020
La rose encore....hmmm il y a comme un paterne ! En tout cas quelque chose me dis que quelqu'un fait mumuse avec l'espace temps et se prend pour le Maître de Docteur Who. Ça promet de sacré rebondissement tout ça !
Flammy
Posté le 04/02/2020
Re-Coucou !

Je ne vois pas du tout ce que tu veux dire :p Mais oui, ya parfois des trucs qui se retrouvent dans un monde ou l'autre, il faut ouvrir l'oeil pour les repérer ^^

Merci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire !

Pluchouille zoubouille !
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