III.5 Le Pendentif

Par Flammy

Chapitre 5 : Le Pendentif

 

~828 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

Ondine, agacée par les tensions et les coups bas entre les clans, a décidé de protéger les siens en les isolant des autres magiciens. L’idée était qu’une vie en autarcie valait mieux que de continuer à voir ses enfants sombrer dans la haine et la violence. Au début, les Ondiens étaient ravis d’un tel changement. Ils pourraient vivre entre eux, construire leur propre utopie et créer leur propre monde parfait. Cela a fonctionné quelques années. Mais après…

Notes de Max.

 

~0~

 

Noor plissa les yeux, protégés par des lunettes de vol. Il essayait de déterminer sa position, perdu au milieu des nuages sombres. Les vents le frappaient furieusement et ses tresses volaient en tout sens, fouettant sa nuque. Pour les maintenir, il avait le choix entre lâcher la bride de l’aéris ou Callune, inconsciente devant lui. Des sangles l’attachaient à la selle, mais elle était ballottée dans tous les sens dès qu’il ne la tenait plus. Des hématomes commençaient déjà à fleurir sur sa peau et Noor redoutait la réaction de Hawk lorsqu’il le découvrirait. Le dilemme, insoluble, arracha un soupir à Noor. Au final, autant ne rien tenter et se fier à son instinct, comme d’habitude. Les dragons volants étaient habitués à ce voyage, systématiquement ponctué des mêmes arrêts. Ils réussiraient bien à retrouver la clairière coutumière. Lui devait se concentrer sur sa chevauchée et sur Callune.

 

De chaque côté du corps musculeux de l’aéris, de grandes ailes membraneuses battaient l’air. Il fallait s’adapter aux puissantes poussées, aux écailles aussi glissantes que tranchantes et aux mouvements imprévisibles du long cou de l’animal. Noor connaissait tout cela depuis son plus jeune âge. Mais voler dans de telles conditions météorologiques, avec un passager endormi… Cela tenait de la folie. Sans compter les autres dragons qui évoluaient autour de lui, l’un d’eux portant des cavaliers inexpérimentés. Si l’état de Callune ne s’était pas empiré, il aurait attendu pour donner le signal du départ. Mais là… S’ils parvenaient à destination sans accident, il pourrait remercier les Esprits pour leur clémence.

 

Noor se redressa au maximum et lança quelques jappements. Les aéris réagirent et changèrent de configuration de vol. L’un d’entre eux plongea et passa sous le tapis de nuages, dont la couleur virait de plus en plus au gris sombre menaçant. Il ne tarderait pas à pleuvoir. Avec de la chance, cela ne dégénérait pas en orage. Au bout de quelques minutes, le dragon revint et émit une série de cris courts et aigus. Ils touchaient au but. Ils pouvaient perdre de l’altitude.

 

Point inquiétant, l’éclaireur était trempé. La pluie tombait déjà. Entre le vent violent et les rafales d’eau… il devait prévenir Hawk et Noelia. Noor tira sur les rennes et la trajectoire de sa monture s’inclina. Il se rapprocha des deux autres cavaliers aussi près que possible et hurla de toute ses forces.

 

— On va descendre ! Attention ! Il pleut, tenez-vous bien !

 

Il répéta plusieurs fois, à s’en casser la voix. Il n’arrêta qu’une fois qu’il fut sûr et certain que Hawk avait compris. Noor hésita, conscient du danger de la manoeuvre. Mais ils ne pouvaient pas rester au-dessus des nuages beaucoup plus longtemps. Les aéris commençaient à faiblir.

 

Il prit une profonde inspiration et poussa quelques cris. Dans un ensemble parfait, tous les dragons plongèrent. Ses doigts se crispèrent autour des brides et ses cuisses se resserrèrent sur les flancs de l’animal. Ce n’était pas le moment de glisser. Il se pencha en avant, pour protéger de Callune de la pluie, et la seconde suivante, ils pénétrèrent dans la masse cotonneuse. Aussitôt, sa vue ne rencontra plus que du gris à perte de vue. Une pause avant la tempête. Ses vêtements se recouvrirent de gouttelettes.

 

D’un coup, ils émergèrent.

 

Le vent et l’eau les fouettèrent immédiatement, au point de dévier la trajectoire des dragons. Des éclairs zébraient le ciel, particulièrement obscur. S’il n’avait pas aperçu le khor un peu plus tôt, Noor aurait juré que la nuit était déjà tombée. Les conditions météorologiques se révélaient encore pires que prévu. Le tonnerre vrillait ses oreilles ainsi que celui de ses bêtes, l’empêchant de communiquer efficacement ses instructions. Brusquement, son aéris fit une embardée et esquiva de peu la foudre. Si un dragon était touché, il s’écraserait au sol sans aucune chance d’être secouru. Noor plaça sa survie entre les griffes de sa monture. Seul un instinct infaillible pourrait les mettre en sûreté sans dégât. Il avait joué avec le feu avec ce voyage. Les conséquences risquaient d’être lourdes à payer.

 

La descente se révéla longue et fastidieuse. Noor ne distinguait rien dans l’orage. Il ne parvenait plus à évaluer leur altitude ou à apercevoir les autres aéris. Des rafales poussaient sa monture sur le côté ou gonflaient ses ailes, le forçant à regagner de la hauteur. Noor remercia les sangles qui le maintenaient sur la selle. Seul, même avec de telles conditions, il aurait été impossible à désarçonner. Mais avec Callune…

 

Au bout d’une lutte interminable, ils arrivèrent enfin près du sol. L’aéris essaya plusieurs fois de se poser, sans succès. Finalement, un coup de vent le projeta dans la boue. L’animal émit un long cri de rage, mais il ne perdit pas l’occasion. Il plaqua ses grandes ailes membraneuses contre son corps pour ne pas risquer d’être remporté. Aussitôt, Noor retira ses lunettes recouvertes d’eau et tenta de percer les ténèbres autour de lui. Le dragon avait atterri dans une clairière. Sans même attendre d’instruction, il avança péniblement sur ses pattes arrière, jusqu’à rejoindre la protection des arbres. La pluie transperçait les feuillages, mais ils offraient un répit non négligeable.

 

Noor poussa une série de cris. Il entendit seulement trois aéris lui répondre, sur les cinq de l’expédition. Il sentit son coeur se serrer. Il espéra de toutes ses forces qu’il ne s’agissait que de problèmes de contretemps. Non seulement, Hébrun ne lui pardonnerait jamais la perte d’aéris, mais si la monture de Hawk et de Noelia faisait partie des absents… Ou même si l’un des deux avait été éjecté de la selle… Il le regretterait toute sa vie. Partir seul avec Callune aurait été plus censé.

 

Les dragons se rassemblèrent spontanément. Noor hésita. Un hurlement retentit au loin, ténu entre les tonnerres. Immédiatement, les reptiles réagirent et se mirent en marche à travers les arbres, sans écouter les ordres de Noor, qui ne comprenait pas ce qui se passait. Au bout d’une dizaine de minutes, les aéris pénétrèrent dans une vaste grotte, plongée dans l’obscurité. Ils s’ébrouèrent et prirent leurs aises, sans penser aux cavaliers. Noor enleva prestement les sangles qui les maintenaient, Callune et lui. Il sauta ensuite souplement au sol, le corps inconscient dans les bras.

 

— C’est pas trop tôt.

 

Noor sursauta et regarda autour de lui. Le temps que ses yeux s’adaptent aux ténèbres, il remarqua que toutes les bêtes de l’expédition s’étaient réunies dans la caverne. Hawk et Noelia étaient toujours juchés sur la leur, visiblement incapable de bouger.

 

— Les sangles se sont enroulées. On peut pas descendre.

 

Noor hocha la tête. Il déposa Callune dans l’endroit le plus sec de la grotte avant de se diriger pour les aider. Un poids énorme venait de quitter ses épaules.

 

~0~

 

Dès les premiers rayons du khor, Noor sortit de la grotte et s’occupa des aéris. Il examina chaque bête, pour vérifier s’il y avait une blessure, un muscle foulé ou une écaille arrachée. Le travail, minutieux, dura plusieurs heures.

 

La nuit s’était déroulée sans surprise. Elle s’était révélée longue, sans vrai sommeil à cause du froid et de l’humidité. Les dragons s’étaient réunis dans un coin de la caverne pour conserver la chaleur, tandis que leurs cavaliers se plaçaient derrière eux, pour profiter d’une protection contre les vents. Noor n’avait même pas essayé d’allumer un feu, sachant pertinemment qu’il n’y parviendrait pas. Les heures s’étaient écoulées lentement, avec à peine quelques mots échangés. Le repas s’était limité à quelques vivres extraits des fontes des selles.

 

 Une fois toutes les vérifications terminées, Noor s’étira de toute sa hauteur en bâillant. Il caressa distraitement ses tresses tout en observant les environs. Il ne pleuvait plus, mais la forêt était encore gorgée d’eau. Les feuilles ployaient sous les gouttes et les animaux pataugeaient dans la boue. Le ciel, d’un bleu magnifique, était parfaitement dégagé et le vent ne soufflait plus. Des conditions de vol idéales. Dommage qu’ils ne puissent pas reprendre le voyage tout de suite. Les dragons avaient besoin de plus de repos après toute la fatigue accumulée.

 

Avec un soupir, Noor se dirigea vers la grotte, pour vérifier comment se portaient ses compagnons de voyage.

 

~0~

 

Noelia et Hawk étaient réveillés et discutaient à voix basse près de l’entrée. Ils s’interrompirent à l’approche de Noor et un silence désagréable s’installa. Noor se malmena le cuir chevelu avant de demander :

 

— Votre soeur va mieux ?

— Non, elle est toujours inconsciente.

 

Noelia avait répondu dans un souffle, inquiète. Son regard se perdit un loin.

 

“De l’écorce de saule pourrait aider la petite arduina. Quitte à faire semblant de l’aider pour servir vos propres intérêts, autant le faire correctement.”

 

Noelia eut un léger sursaut. Depuis sa révélation, Ondine n’avait que peu parlé, ne réagissant à aucune sollicitation. Elle n’avait plus rien commenté, n’avait plus donné son avis. Quelle intervienne maintenant surprenait Noelia, mais si l’Esprit lui offrait l’information dont elle avait besoin…

 

— Noor ! Savez-vous à peu près où nous sommes ?

— Euh… Oui, bien sûr. On est à mi-parcours, dans les royaumes dryatiques. Entre la capitale, Lyanie, et l’Yggdrasil.

 

Noelia se redressa d’un coup. Elle sortit de la grotte et détailla les environs. Peu avant, elle songeait à abandonner Callune. Mais la voir malade, tremblante dans son sommeil, la remuait étrangement. Elle se devait de faire quelque chose pour elle. Callune avait besoin d’elle, ce qui la faisait se sentir étrangement vivante.

 

— Je… Je ne m’y connais pas beaucoup en plante, mais on m’a toujours dit que l’écorce de saule pouvait faire baisser la fièvre.

— Je vais vous aider à chercher ! Les aéris ont besoin de repos. Autant en profiter.

 

Elle adressa un sourire reconnaissant à Noor. À eux deux, ils parviendraient à quelque chose.

 

~0~

 

En plein vol, Callune s’éveilla.

 

Les joues rouges, la tête embrumée par une migraine, elle s’affola immédiatement. Sa fièvre transforma ses mouvements de panique en quelques saccades molles.

 

Perdue dans le ciel. Juchée sur un dos écailleux.

 

Elle ne comprenait pas ce qui se passait, sa respiration se fit plus laborieuse encore. Elle sentit quelqu’un derrière elle se pencher et tenter de la rassurer.

 

— Du calme, tout va bien ! Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien.

 

Du coin de l’oeil, Callune aperçut péniblement des tresses sombres. Quelque chose comme… Noor. Avec son visage caché par de grosses lunettes, sa peau marbrée suffisait pour le reconnaître. Elle arrêta de s’agiter et essaya d’analyser la situation, malgré la douleur lancinante sous son crâne. Prendre les données petit à petit. Ne pas s’inquiéter. Si on lui avait voulu du mal, on l’aurait déjà malmenée. De toute façon, elle n’avait pas la force de se défendre. Autant réfléchir et comprendre.

 

Elle se trouvait sur le dos d’un aéris. Callune se redressa légèrement, le temps d’observer le paysage. D’une main, elle protégea ses yeux des rafales de vent et de ses cheveux. À sa droite, un arbre géant s’élevait, dominant tous les environs. Ses racines dépassaient en hauteur les bois des alentours. Yggdrasil, l’arbre sacré d’Atlantide. Autour de lui, toute magie était impossible, et ce depuis toujours. À sa base se trouvait le Bifröst, la porte vers l’ancien monde, celui des canitas. À sa gauche, les immenses forêts laissaient place à un patchwork de champs, céréales, fruits et parfois même des prés pour du bétail. Grâce à leur contrôle de tous les éléments, les cultures dryadiennes étaient les plus productives d’Atlantide. Les sourcils de Callune se froncèrent. Les champs paraissaient en bon état. Comment était-ce possible sans la bénédiction des Esprits ?

 

La trajectoire du dragon s’infléchit et se rapprocha d’un autre aéris. Callune tourna la tête et remarqua Hawk et Noelia. L’homme dans son dos hurla. Malgré leur proximité, elle l’entendait à peine à cause des rafales.

 

— Votre soeur s’est réveillée !

 

Il ajouta quelques mots, mais les oreilles bourdonnantes de Callune ne les saisirent pas. Hawk posa son regard sur elle et lui adressa un léger sourire, tout en gardant son air froid et distant. Pour peu, elle l’aurait vraiment cru content de la voir. Quelque chose le poussait à jouer la comédie. Mais quoi ? Elle ne révélerait pas la supercherie. L’idée que Hawk puisse se montrer amical envers elle, voire affectueux, la mettait horriblement mal à l’aise. Mais tout plutôt que de risquer de s’attirer une nouvelle fois ses foudres. Noor tira sur ses rennes et les dragons prirent de nouveau de la distance. Callune se replaça sur la selle et s’allongea sur le dos du reptile. La position, inconfortable au possible, soulageait au moins ses muscles endoloris. Elle ne s’était pas sentie aussi malade depuis des années. Il lui faudrait beaucoup de temps et de chance pour guérir sans magie.

 

Elle ferma les yeux.

 

Le sommeil la rattrapa.

 

Callune se réveilla après un court répit.

 

Elle était à présent allongée dans une clairière, à côté d’un feu. Une couverture glissa de ses épaules lorsqu’elle se redressa. Personne ne se trouvait à proximité, seuls quelques aéris se reposaient près d’elle, roulés en boule sur le sol et le museau niché sous leur aile. Callune ne s’inquiéta pas de sa solitude. On prenait soin d’elle. Elle ne craignait rien pour le moment. Malgré sa migraine persistante, elle s’assit en priant les Esprits pour que la terre arrête de tanguer. La soif lui tiraillait la gorge et elle se refusait de sombrer de nouveau sans s’être désaltérée. Elle ferma les yeux, le temps de calmer son mal de mer. Le bruit d’une rivière, derrière elle. Elle se retourna, soulagée de trouver si rapidement de quoi boire.

 

Elle se figea.

 

Quelqu’un se baignait dans l’eau. Dos à elle. Une personne fort peu vêtue. Entre la surprise et ses migraines, Callune se sentit incapable de réfléchir correctement. Ou de saisir l’inconvenance de la scène. Elle se contenta d’analyser les faits, complètement détachée de la réalité. La silhouette d’un homme musclé, la peau parsemée de cicatrices. Certaines résultaient d’anciens combats, d’autres semblaient trop précises. De la chirurgie ? Entre le gant à la main gauche, seul vêtement incongru, et les longs cheveux attachés au niveau de la nuque, elle reconnut Hawk. Ces détails lui parurent insignifiants. Le souffle coupé, elle restait obnubilée par l’étrange tatouage qui s’étalait de ses reins à ses omoplates. Il s’agissait d’une rose dont la tige s’enroulait autour de la colonne vertébrale tandis que la fleur venait s’épanouir sur l’épaule. Callune savait qu’elle aurait dû s’attendre à tout avec lui et ne plus être choquée.

 

Et pourtant…

 

Exposer ainsi sans honte l’un des plus grands tabous d’Atlantide… Les tatouages revêtaient un tel aspect sacré que seuls de rares élus avaient le droit d’en arborer. Des magiciens respectables étaient morts pour cela. Hawk tenait-il tant que cela à empirer sa situation ? Cette offense, plus que tout le reste, l’indigna profondément. Elle en oublia sa fièvre. Sa faiblesse se rappela à elle lorsqu’une crise de toussotement l’agita. Hawk se figea et se retourna. Ils se fixèrent un instant, jusqu’au moment où Callune se rendit compte qu’elle détaillait sans vergogne un homme nu depuis plusieurs minutes. Elle rougit violemment et cacha son visage dans la couverture.

 

— Eh bien princesse ? On est tellement désespérée qu’on mate en douce ? Ou alors, t'as peur d’avoir souillé ta haute âme sensible de Dryadienne à reluquer un être inférieur comme moi ?

 

La voix, mi-railleuse mi-aigrie se rapprocha d’elle. Honteuse comme jamais, Callune n’osa pas esquisser le moindre mouvement. Qu’est-ce qui lui avait pris de le fixer ainsi ? Il manquait de pudeur. Certes. Mais elle avait contrevenu à toutes les règles de bienséance. Elle savait pourtant qu’elle devait essayer de se faire oublier, pas aller à la recherche d’ennuis. Elle se garda bien de répondre aux provocations. Autant ne pas détériorer encore sa situation précaire. Elle entendit Hawk se rapprocher du feu de camp et manipuler des objets. Si elle ne se trompait pas, il se rhabillait. Mais elle n’osait pas rouvrir les yeux pour vérifier ses conjectures.

 

— Tsss… Et dire que j’dois m’faire passer pour ton frère. Qu’est-ce qu’il faut pas faire.

 

Les intonations, pleines d’amertume, la blessèrent particulièrement. Malachite. Avait-il eu honte de l’avoir pour soeur, lui aussi ? Après une inspiration, elle se redressa et regarda de nouveau autour d’elle. Hawk était assis près du feu, fixant les flammes. Il avait revêtu un pantalon. Callune soupira intérieurement. Elle s’estimait déjà heureuse de cette amélioration. Mal à l’aise, elle détailla la rose dans le dos de Hawk. Un tel tatouage, un tel affront… Même pour lui, cela relevait de l’indécence. Les minutes s’égrenèrent, longues et dérangeantes. Hawk finit par remarquer son trouble ou, en tout cas, y accorder de l’attention. Il jeta un coup d’oeil derrière lui et comprit ce qui clochait. Ses sourcils se froncèrent.

 

— Alors là, j’t’arrête tout de suite ! Tu fais un seul commentaire, Noor ou non, j’t’en colle une que tu s’ras pas prête d’oublier ! Raz le cul des superstitions débiles des magiciens !

 

Callune se recroquevilla sur elle-même. Elle ne s’autoriserait la moindre remontrance auprès de Hawk. Mais tout de même…

 

— C’est pas un tatouage, mais une tache de naissance. Fomoire !

 

Elle déglutit péniblement. Il n’avait aucune raison de lui mentir. Mais cela paraissait si… improbable. Elle détailla plus attentivement la marque et la surprise lui écarquilla les yeux. Il disait vrai. Elle avait déjà entendu des rumeurs sur des cas plus exotiques, mais voir une telle tache de naissance l’impressionnait. Hawk lui lança un regard furieux avant de se lever pour attraper le reste de ses vêtements. Visiblement, débattre avec elle sur ses marques corporelles ne le gênait pas, mais il appréhendait un peu plus la réaction des autres. Ou juste de Noor probablement. Pour une fois, il préférait éviter les polémiques inutiles.

 

Tandis qu’il s'habillait, Callune constata qu’il portait un talisman. Suspendue au bout d’un cordon, une étoile à six branches, sculptée dans un matériau étrange, était appliquée contre une petite plaque ovale de métal recouvert de symboles. L’une des extrémités était cassée, seule trace apparente de l’ancienneté du bijou. Callune n’osa pas poser de questions et se contenta de détourner le regard. Sa surprise l’avait éloignée un temps de sa fièvre, mais ses migraines revenaient.

 

Avec difficulté, elle chercha un instant dans ses vêtements, à la recherche de son propre médaillon. Perdu au fond d’une poche, accroché par une couture grossière, elle dénicha son triskèle. Malgré tout ce qu’elle avait vécu, il n’avait pas disparu. Elle laissa échapper un soupir de soulagement et le serra dans ses mains, adressant des remerciements aux Esprits.

 

— Tu peux vraiment pas faire d’la magie ?

 

Callune sursauta. Hawk la fixait d’un air étrange. Son regard oscillait entre son pendentif et elle, comme s’il voulait vérifier quelque chose. Le visage de Callune s’assombrit et elle baissa les yeux, horriblement gênée.

 

— Je… Je n’ai jamais pu.

 

Elle avait répondu dans un souffle presque inaudible. La raison même de tous ses ennuis. La honte suprême de son père. La risée de son clan. Il arrivait parfois qu’un enfant naisse sans pouvoir. Il était toujours exilé dans le monde des canitas. Mais lorsqu’il s’agissait de la princesse héritière des Dryadiens et que la reine était devenue stérile… Le destin et son ironie grinçante s’était acharné sur elle.

 

— Ça, c’est quoi ?

 

Callune regarda Hawk pointer du doigt son bijou sans comprendre. Elle ne saisissait pas le rapport, mais répondit tout de même d’une voix hésitante.

 

— Un cadeau de mon père. Le seul qu’il ait pris la peine de m’offrir.

 

Hawk parut sceptique, mais il ne commenta pas, se contentant de la jauger en silence. Il la fixa encore un instant, méfiant, avant de se lever. Il s’approcha d’elle et lui arracha des mains le bijou. Du bout des doigts, il passa le métal dans les flammes jusqu’à ce qu’il rougeoie. Il le lança ensuite aux pieds de Callune.

 

— Et tu vas m’dire que t’étais pas au courant pour ça ?

 

Elle baissa les yeux. Qu’est-ce qu’il…

 

Toute pensée se tut dans son esprit.

 

Le vide et le silence. Étrange. Elle ne se rappelait pas que cela lui soit déjà arrivé. Cela avait un aspect réconfortant. Reposant même. Si on oubliait la douleur lancinante qui lui déchirait la poitrine. Même les Sidhes restaient absentes. Elles seraient toujours moins horribles que la réalité.

 

Le triskèle avait une teinte verdâtre. Il avait été forgé avec des feuilles d’Yggdrasil.

 

Mais… Mais… Mais…

 

La conclusion logique apparaîtrait naturellement à n’importe quel magicien. Pourtant, elle ne parvenait pas à la formuler. Un collier en Yggdrasil. Le matériau qui empêchait la magie. Se… Se… Se pouvait-il que son incapacité à pratiquer la magie vienne de là ? Elle…

 

Les ténèbres la rattrapèrent d’un coup et dissipèrent la souffrance qui lui déchirait aussi bien le coeur que le cerveau. Quelque part, au loin, Hawk la raillait. À moins qu’elle délirait.

 

— Ton père aurait pas pu t’offrir des dagues ? Ça nous aurait été plus…

 

Des cauchemars agitèrent son sommeil. Sombres. Inquiétants. Terrifiants. Il fallait qu’elle…

 

Quelqu’un la secoua.

 

Elle respirait difficilement.

 

Hawk se tenait à côté d’elle, un verre à la main. Derrière lui, Noelia et Noor. Il la releva de force, sans tendresse, et lui fit boire une décoction étrange. Il en profiter pour lui glisser discrètement quelques mots. D’une voix calme et sans la moindre trace d’énervement, mais aussi tranchante qu’une lame.

 

— Avant que tu pionces de nouveau, que les choses soient claires. Si tu nous balances, t’es morte, même si ya une armée à côté ! N’oublie pas que j’ai toujours ma magie, et tu sais pas de quoi j’suis capable.

 

Un petit rire secoua Callune, qui se termina en crise de toussotements. Hawk l’avait probablement déjà enchantée et il ne lui restait qu’à claquer des doigts pour la tuer. De toute façon, si elle avait vraiment voulu les dénoncer, elle se serait lancée depuis longtemps auprès de Noor. Et puis… Elle avait d’autres préoccupations plus obsédantes. Sa toux finie, Callune remarqua le regard froid et dur posé sur elle. Il n’avait pas apprécié qu’elle s’esclaffe, mais elle se sentait trop cotonneuse pour ressentir de la peur. Même son instinct de survie s’était éteint. Toutes ses entraves abolies par la fièvre, elle répondit.

 

— Que crois-tu ? Si j’avais voulu parler, je n’aurais pas attendu.

— Et je dois te remercier d’avoir une vitesse de réaction de mollusque ?

— Comme si je me taisais pour toi…

 

Callune se sentait dans un état second. Elle savait parfaitement que provoquer Hawk risquerait de diminuer fortement son espérance de vie. Les mots s’échappaient sans qu’elle parvienne à les retenir. Son coeur lui faisait mal. Peut-être qu’un coup ou deux lui remettrait les idées en place ? Sa vue se troubla durablement et ses oreilles bourdonnèrent. Elle attendit une réplique cinglante ou une gifle qui ne vint pas. Elle ne comprit pas pourquoi. Elle se sentait coincée dans une torpeur oppressante. S’était-elle rendormie sans s’en rendre compte ? Quelqu’un la secoua. Elle écarta ses paupières dans un sursaut. Noelia se tenait juste devant elle, une expression inquiète sur le visage.

 

— Callune ? Je suis désolée de vous… de te déranger, mais il faut que tu boives ça.

 

Elle baissa les yeux sur un gobelet en bois, rempli d’une tisane fumante. Sans chercher à réfléchir, elle tendit les mains pour attraper le récipient, mais, à cause de ses tremblements, elle manqua de peu de le renverser. Noelia l’aida à s'abreuver.

 

— Ça allait mieux après les premières prises. J’espère que ça marchera encore une fois.

 

Callune hocha la tête, totalement dépassée par les événements. Hawk s’était éloigné, il discutait avec Noor en périphérie de la clairière. Il paraissait énervé, même s’il se contenait. Noor l’ignora et insista. Ils finirent par s’enfoncer tous les deux dans les bois.

 

— Hawk veut chasser. Je ne comprends pas vraiment pourquoi Noor tient tant à l'accompagner…

 

Noelia avait suivi son regard et répondu à sa question muette. Callune se contenta de hocher la tête. Le geste amplifia sa migraine et lui tira une grimace. Aussitôt, Noelia se pencha vers elle, inquiète.

 

— Tout va bien ? Est-ce que je peux faire quelque chose ?

 

Callune appréciait énormément Noelia. Une véritable bulle d’air frais et de réconfort dans sa vie. Mais à cet instant, ses questions trop pressantes et ses mouvements rapides devant ses yeux lui donnaient la nausée. Elle n’osa pourtant pas la rabrouer franchement. Elle se contenta donc de souffler timidement :

 

— T-Tout va bien. Je ressens juste le besoin de me reposer un peu…

 

Un sourire doux éclaira le visage de Noelia. Sans un mot de plus, elle l’aida à s’allonger et à s’installer confortablement. Avant de s’éloigner, elle lui chuchota :

 

— Je m’occupe de préparer à manger. S’il y a un souci, appelez-moi.

 

Avant même la fin de la phrase, Callune avait sombré dans un demi-sommeil oppressant.

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Jibdvx
Posté le 18/12/2019
Tiens tiens tiens... Le roi aurait-il eut une raison de faire disparaître sa propre fille après l'avoir publiquement rabaissée ? Ou bien s'agit-il d'un complot plus vaste ? Du coup je me demande bien ce qui pourrait s'éveiller chez Callune !
Sinon tu arrive à rendre les périodes de voyage intéressantes et ça c'est pas facile ! La tempête était une bonne idée et a permis d'un peu plus affiner la personnalité de Noor. Quant à la tâche de naissance d'Hawke.... il a besoin de très bon dermatologue !
Flammy
Posté le 27/12/2019
Coucou !

Ya en effet moyens de se poser beaucoup de questions dans ce chapitre, je suis contente que ça te titille, c'était exactement le but recherché :p

J'ai explosé de rire sur la réflexion sur le dermatologue xD Si le pauvre arrive déjà à voir un médecin sans se faire tuer, il aura du bol :p Et contente que le voyage te plaise, j'ai beaucoup aimé l'écrire <3

Merci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire !

Pluchouille zoubouille !
Hinata
Posté le 07/12/2019
Coucou !! ^^

pour conserver la chaleur > le déterminant fait étrange, je pense que "leur" passerait mieux

avec à peine quelques mots échangés. > maladroit

Une fois toutes les vérifications terminées, Noor s’étira de toute sa hauteur en bâillant. >> répétition de "toute"

Il caressa distraitement ses tresses >> autant jouer avec ses cheveux ou les réarranger je trouve ça logique comme tic, autant "caresser", hum...un peu bizarre

Son regard se perdit un loin. >> *au*

> le passage entre le POV de Noor et celui de Noelia arrive vraiment sans prévenir, y a un moment de flottement et quand la voix d'Ondine arrive, je croyais être encore côté Noor du coup j'ai bugé, puis j'ai compris...mais bref, je pense que ça peut être amélioré .

Quelle intervienne maintenant >> *qu'elle*

Noelia se redressa d’un coup. > quand elle s'est écrié juste avant, on l'imagine déjà se redresser donc pour éviter que ça fasse redondant ou incohérent, je préciserai ici qu'elle se lève.

Je ne m’y connais pas beaucoup en plante >>> plante au pluriel

En plein vol, Callune s’éveilla. > je mettrais le complément après pour plus d'effet ! sinon ça casse le rythme je trouve...

Les joues rouges, la tête embrumée par une migraine, >> brûlantes, pourquoi pas, mais rouges, elle peut pas le savoir (logique de POV interne)

quelques saccades molles. >> quelques molles saccades irait mieux (putain je pinaille beaucoup trop XD tuez-moi)

Raz le cul > ras le cul

Elle ne s’autoriserait la moindre remontrance auprès de Hawk. > je pense que c'est "à l'égard" plutôt que "auprès"

Le destin et son ironie grinçante s’était acharné sur elle. >> est-ce qu'il ne faudrait pas mettre le verbe au pluriel ?

À moins qu’elle délirait. >> *délirât*

Hawk l’avait probablement déjà enchantée > j'ai pas compris ce bout de phrase...

Avant même la fin de la phrase, >> c'est joli, mais ça ne va pas avec la narration interne. Pourquoi pas un truc du style "à peine sa phrase terminée, Callune sombra dans un..." ?

J'ai adoré ce chapitre, entre le profesionnalisme/ sensibilité de Noor, Hawk qui est tellement ambivalant (mais pas incohérent hein!), Noelia pareil fidèle à elle-même et notre pauvre Callune à moitié dans les vapes, avec toute sa vie remise en question (et Hawk désapé dans la rivière * - * On en parle?) Bref, on est comfy avec des personnages qu'on connaît de mieux en mieux mais en même temps le voyage a son lot de péripéties et on continue d'apprendre plein de trucs sur eux !
Bisous !
Flammy
Posté le 27/12/2019
Coucou !

Encore une fois, merci pour tout, tu es vraiment une perle <3

Alors, pour répondre à certains points : pour Noor qui caresse ses tresses, ce sont des tresses qui sont collées à son crâne, il ne peut donc pas les bouger ou autre. Et je sais pas, j'ai déjà eu des élèves qui faisaient ça (caresser leur tresses), ça parait si bizarre que ça ?

Sinon va falloir que je fasse gaffe aux POV, ce chapitre me réussit décidément pas pour ça ='D (c'était encore pire avant).

En tout cas, contente que les personnages te plaisent <3 Et non, on va pas parler de Hawk à poil, s'pèce de perverse :p Et contente que le passage soit pas trop ennuyeux, j'avais un peu peur avec ce passage de l'arc de Caca ><"

Pluchouille zoubouille !
Rimeko
Posté le 23/04/2018
Coucou Flammy !
Pourquoi à chaque fois que je checke machinalement CE je découvre de nouveaux chapitres ? XD
<br /> Coquillettes et suggestions :
Chapitre III, 4 :
"... des cicatrices. Beaucoup trop nombreuse(s)."
" elle recula de quelques pas, effrayée par ses yeux propres vides (propres yeux vides ?)"
" elle se détourna de la glace l’espace d’un instant. Quand elle le (la ?) regarda de nouveau" La glace, c'est un mot féminin...
" Pour(quoi) une telle réaction ?"
" sans qu’elle (remarque ?) le comportement étrange de ses compagnons."
" Lise s’extirpa péniblement de son lit, malgré la protection de Mistigwi contre les gêneurs" Hein ? De qui, de quoi ? (Peut-être préciser qu'elle est fatiguée même si elle a bien dormi car le chat l'a "protégé", là on dirait qu'il l'empêche de sortir du lit XD)
" Une fois à destination, une bâtisse d’allure banale." Il manque un verbe ici ^^
" C’était même lui qui l’avait retrouvé(e) dans la plaine de Fyh."
" Dès les premières notes, Lise s’était figée (se figea ?). Incapable de respirer, elle se sentit (elle sentit) juste un long tremblement"
<br /> Chapitre III, 5 :
" et la seconde suite (suivante ?), ils pénétrèrent dans la masse cotonneuse."
" mais si la monture de Hawk et de Noelia faisait par(t)ie des absents…"
"Partir seul avec Callune aurait été plus censé (sensé)"
" Quitte à faire semblant de l’aider pour vos servir (pour servir) vos propres intérêts, autant le faire correctement.”
" Ses racines dépassaient en hauteur les bois des alentours" Alors, c'est peut-être effectivement le cas (je me rends pas bien compte de la taille de l'arbre), mais ça ferait quand même d'énormes racines ça :P
" Raz (Ras) le cul des superstitions débiles des magiciens !"
" Fomoire." D'après mon ami Wiki, ça a un rapport avec les demi-dieux dans la mythologie, mais... ??
" Même les Sidhes restaient absentes. Elles seraient toujours moins horribles que la réalité." Hein ?
" Les ténèbres la rattrapèrent d’un coup et dissipèrent la souffrance qui lui déchira(it) aussi bien le coeur que le cerveau." Hein ? #2
" Il en profiter (profita) pour lui glisser discrètement quelques mots"
" même si ya (y a) une armée à côté !"
" Elle n’osa pourtant pas rabrouer la (la rabrouer) franchement."
<br /> C'est toujours un plaisir de me replonger dans ton histoire :D En plus on s'immerge à nouveau  facilement dans ton monde malgré sa complexité ! (Sauf le petit passage sur les Sidhes que je t'ai indiqué dans le relevé...) J'aime beaucoup la référence à la mythologie nordique dans le chapitre de Callune d'ailleurs !
(Je me suis fait rire toute seule, en réfléchissant à ce com' je me suis dit que Lise jouait à la Callune, avec ses évanouissements, dans ce chapitre lol)
J'ai pas de remarque négative sur ces chapitres, le rythme est bon (la description du vol à dos d'aéri était classe !) et je me pose plein de questions, ça me donne très envie d'avoir la suite ! :)
Flammy
Posté le 09/11/2019
Une nouvelle fois, désolée pour le retard de réponses ='D Mais mieux vaut tard que jamais, non ? *file se cacher*

Pour les Sidhes, c'est normal si tu as eu du mal à comprendre, c'est un rajout que j'ai fait en cours de route x) Depuis loooongtemps, Callune est maintenant parfois harcelée par des Sidhes, une sorte de fantômes qui matérialises ses doutes et ses craintes. Les Sidhes prennent l'apparence de personne du passé de Caca et lui disent pleins de trucs pas très sympas pour la mettre plus bas que terre.

Pour Fomoire, la note explicative avait dû sauter, c'est utiliser comme une insulte en fait ^^

Et je suis contente que ça te plaise et que, malgré les gros moment de non postage, tu aies réussi à t'y retrouver =D

Vraiment un très grand merci pour ta lecture et ton commentaire <3

Pluchouille zoubouille !
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