III.4 Les Ruines de Flamiella

Par Flammy

Chapitre 4 : Les Ruines de Flamiella

 

~872 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

L’une des factions les plus connues de Vianium est, bien entendu, celle de la Prêtrise de Lumière. Il n’existe pas toujours de Prêtre à sa tête, mais le Temple gère en continu les tensions et les disputes au sein de la Cité, ainsi que la garde de la ville. Position souvent contestée, les Ephëws protègent cette confrérie contre toute attaque suite à un ancien pacte.

Notes de Max.

 

~0~

 

Après presque deux lunes d’argent de voyage, ils étaient enfin parvenus à destination. Les ruines de la capitale de Flamiella. Le tremblement des mains de Méliantys s’accentua et il s’empressa de les cacher dans ses poches. Il ne devait pas inquiéter ses compagnons.

 

Ils avaient traversé les anciens territoires du royaume maudit qui reprenaient peu à peu vie. Personne n’osait encore prétendre à ces terres, aussi bien à cause des superstitions que des conditions dans lesquelles cette dynastie s’était effondrée. Tout le continent se réjouissait en secret de cette disparition, mais personne ne voulait la revendiquer. Cela aurait trop fait jaser, donné une trop mauvaise image. Les pâturages fertiles avaient longtemps été laissés à l’abandon et la nature avait un moment repris ses droits, le lierre envahissant les vieilles briques. Puis les anciens Flamielliens avaient enfin fait leur deuil et étaient timidement revenus chez eux. Des parias des autres royaumes, des exclus qui voulaient recommencer leur vie de zéro les avaient rejoints.

 

De façon surprenante, la cohabitation s’était bien passée, très facilement. Une existence paisible accueillait ceux qui venaient jusque-là. Une petite utopie sans chef, au milieu des ruines. En traversant certains champs proches de la frontière, des natifs leur avaient enjoint de prendre garde. Selon certaines rumeurs de plus en plus persistantes, la malédiction de Flamiella réapparaissait parfois sporadiquement, prenant son dû auprès des étrangers et protégeant le territoire. Il y aurait eu des accidents recensés une lune d’or plus tôt, et aussi quelques lunes d’argent auparavant.

 

Méliantys avait accueilli la nouvelle avec un sourire doux. Une telle stratégie éloignerait les profiteurs et forcerait les contrées voisines à respecter les limites. Il s’agissait d’une excellente idée, un léger mensonge qui mettrait tout un peuple à l’abri des ravages. Comme il s’y était attendu, la malédiction ne les accabla pas au cours de leur voyage. Les champs fertiles avaient alterné avec les terrains vagues et quelques ruines. Certains villages semblaient n’avoir jamais été abandonnés. Tout le trajet s’était déroulé paisiblement.

 

Épuisé par sa marche sur une route en partie détruite, Méliantys s’arrêta, le souffle court. Ils avaient laissé les chevaux un peu plus tôt, au moment de pénétrer dans l’ancienne capitale. La progression dans les décombres aurait juste risqué de leur casser une patte. Autant continuer à pied, la solution la plus sûre, même si plus éprouvante. Et puis… Les ruines avaient quelque chose d’imposant. Les grandes bâtisses de pierre avaient dû être glorieuses à une époque et, à chaque quartier traversé, tous les vestiges trahissaient la même qualité d’ouvrage, sous le lierre qui reprenait petit à petit ses droits sur la roche. Pas de zones riches ou pauvres, juste une ville tout entière construite et entretenue avec le même soin, sans faste indécent mais avec bon sens. Les rues, pourtant à l’abandon depuis des lunes d’or, paraissaient en meilleurs état que la majorité de celles de Vianum, malgré les mauvaises herbes qui poussaient un peu partout.

 

Méliantys essuya la sueur qui coulait de son front et sourit, presque distraitement, incertain de ses sentiments. L’expédition s’était bien déroulée, sans le moindre problème. Cole s’était souvent plaint à cause de l’ennui. Aucun brigand à mettre en déroute, aucune demoiselle à séduire. Il avait passé son temps à parler et parler, encore et encore. Méliantys avait pris l’habitude de l’ignorer, de manière ostensible. Cole imposait donc ses monologues au Fauconnier, qui restait égal à lui-même.

 

Lorsqu’il avait eu besoin d’un garde du corps pour ses voyages, Méliantys avait naturellement pensé à demander conseil à Maxhirst. Il vivait avec des guerriers, il avait pu le renseigner. Cole l’avait d’abord suivi pour des missions ponctuelles, particulièrement professionnel. Quand Leihulm l’avait mis à la porte, Cole était rentré entièrement à son service. Sans la menace que ses impairs pouvaient être remontés à son maître, Cole s’était détendu. Un peu trop. Il parlait beaucoup, se montrait parfois insolent, séduisait tout ce qui ressemblait à une femme et se permettait de se jouer des phobies de Méliantys.

 

Il aurait pu le renvoyer. Ou juste arrêter de l’entretenir. Il aurait pu. Mais il ne l’avait pas fait et malgré tous ses bougonnements, il ne le ferait pas. Cole était un bon combattant, sérieux quand il le fallait, et fidèle. Et surtout… Ses babillages le sauvaient de ses démons. Plus Cole parlait et moins Méliantys réfléchissait. Plus le souvenir de la mort de sa femme et de son fils s’éloignait. Et ces instants de répit… Il en avait besoin. Pour ne pas devenir fou.

 

Le Fauconnier suivait ses pérégrinations depuis des lunes d’or. Depuis le jour où l’un de ses oiseaux avait été blessé et où Méliantys avait pu le guérir. Rien ne comptait plus pour le Fauconnier que ses rapaces. Il était capable de passer des soirées, immobile, à attendre le retour d’un faucon en retard. Lorsqu’il y avait un oeuf, il le couvait plus précieusement que ses propres parents et il donnait la béquée avec un soin méticuleux. Il ne trahissait jamais la moindre émotion. Mais ses protégés représentaient toute sa vie. Et pour avoir sauvé son préféré, il suivrait Méliantys, jusqu’à ce qu’il estime sa dette épongée. Cela durait depuis presque six lunes d’or.

 

Un trio étrange et disparate. Grâce à ses deux compagnons, Méliantys n’avait jamais eu d’ennuis sur les routes. Et les oiseaux du Fauconnier étaient un atout précieux pour communiquer avec certaines personnes éloignées. Quelques tensions émaillaient parfois le voyage et l’ambiance pouvait se révéler pesante. Mais bizarrement, il ne les aurait échangés pour rien au monde.

 

Même si… Il avait douté.

 

Il gardait les menaces de Ludificus dans un coin de son esprit. Lui-même s’en fichait. Ses recherches, c’était tout ce qui lui restait. Mais pour ses compagnons ? Il avait hésité à leur en parler ou même simplement à partir sans eux pour s’assurer qu’ils ne prennent pas de risques. Cela aurait mis en péril son voyage, mais… Ce choix, plus que tout autre, l’avait rendu malade. Au final, il n’en avait rien fait. Ludificus était connu pour ses étranges lubies et sa perpétuelle envie de charmer ses ouailles. Pas pour de la sauvagerie et les meurtres. Il devait s’agir d’un nouveau jeu, ou juste d’une blague de mauvais goût. Il avait presque réussi à s’en convaincre. Presque. Les tremblements de ses mains lui rappelaient régulièrement son dilemme.

 

Méliantys s’ébroua pour se sortir de ses pensées et se remit en marche sans un mot. Ils n’allaient pas visiter les ruines ce jour-là, la nuit commençait à tomber. Mais demain…

 

Demain, il en apprendrait peut-être enfin plus sur ce fameux Oracle. Le seul but qui lui restait dans sa vie.

 

~0~

 

Malgré tous les panthéons des différentes régions, Méliantys était persuadé d’une chose. Il n’existait qu’un seul véritable dieu, Ludificus, qui changeait parfois d’apparence. On pouvait séparer les déités en deux groupes. Celles dont il était impossible de dénicher des preuves convaincantes de leur réalité et celles qui partageaient au moins un trait de ressemblance avec Ludificus.

 

Sauf pour l’une d’entre elles. L’Oracle. La divinité de Flamiella. D’après les témoignages qu’il avait pu recueillir, Flamiella possédait auparavant de nombreux arguments établissant son rôle dans l'Histoire et ses interactions avec les Hommes. Malheureusement, tout avait probablement été détruit pendant la guerre qui avait causé la chute du royaume. Mais il s’agissait de son unique piste, alors Méliantys avait tenu à faire le déplacement.

 

L’Oracle.

 

Un être d’apparence banale, dont la description variait selon les époques. Seuls ses pouvoirs demeuraient. Il était capable de prédire l’avenir, aussi bien les catastrophes naturelles que les décisions des Hommes. Le royaume de Flamiella avait pu prospérer pendant des lunes d’or grâce à lui. Même s’il s'absentait souvent, il laissait assez d'indications derrière lui pour que tout se déroule au mieux. Jusqu’au drame, une vingtaine de lunes d’or plus tôt. L’Oracle n’avait pas prévu la guerre qui avait détruit Flamiella. À moins que cette disparition ne l’arrange. Difficile à dire. Les textes qui faisaient référence à l’Oracle étaient rares et peu développés. Difficile de deviner ses véritables objectifs, mais tous s’accordaient sur le fait que la famille royale de Flamiella l’avait servi avec ferveur pendant des générations. En découvrir plus sur les missions réalisées en son nom aiderait à mieux le cerner.

 

Méliantys contourna les débris d’une habitation en ruine sans même y prêter attention. Il avait longuement douté. L’Oracle existait-il vraiment ou pas ? S’agissait-il simplement d’une autre apparence de Ludificus ? Ou d’une légende pour expliquer l’ère prospère de Flamiella ? Jusqu’à peu, il n’était sûr de rien, mais les menaces de Ludificus avaient changé la donne. Ce n’était pas son genre de faire quelque chose pour rien. Il existait donc bien un secret entourant l’Oracle. Un secret visiblement très bien protégé. Ou une vaste fumisterie pour amuser Ludificus. Il serait bientôt fixé.

 

Il sentait qu’il s’approchait de la solution, d’un début de réponse. Il n’avait jamais osé s’aventurer à Flamiella jusqu’à présent, l’ancien royaume gardant une trop mauvaise réputation. Mais s’il voulait avancer dans ses recherches, il ne lui restait que cette terrifiante piste.

 

Il ne savait pas vraiment ce qui l’inquiétait le plus. Tomber sur des bandits, une malédiction ou sur une vérité peut-être un peu trop dérangeante ?

 

Il verrait le lendemain.

 

Enfin.

 

~0~

 

— T’es sûr que tu veux pas m’en filer un ou deux ? Le ragoût serait vachement mieux avec un oeuf. C’est bon, tes piafs en pondront d’autres ! T’as jamais pensé à élever des poules plutôt ?

 

Tout en terminant de préparer leur tambouille du soir, Cole parlait, encore et toujours, assez pour donner au campement perdu dans les ruines d’une maison noble un petit air sonore de taverne surpeuplée. Ils avaient réussi à dénicher quelques meubles dont le bois n’était pas pourri et ils pourraient manger leur repas installés à table et profiter d’une nuit dans un lit, à l’abri des courants d’air. Le temps et la pluie avaient décoloré les tapis et détruit les peintures, ne laissant qu’un intérieur gris et froid. Mais il s’agissait de plus de confort qu’ils auraient pu en espérer.

 

Le Fauconnier s’occupait de ses oiseaux tout en l’ignorant, même si ses yeux se réduisaient à deux fentes. Il surveillait son compagnon du coin de l’œil, au cas où. Cole aimait flirter avec les limites, mais il ne les dépassait jamais. Le seul souci était que sa notion des limites se révélait souvent beaucoup trop personnelle. Leihulm ne l’avait pas mis à la porte pour rien.

 

Méliantys contemplait la scène, blasé. Il essayait de se concentrer sur ses notes pour préparer l’expédition du lendemain mais il n’y parvenait pas. Un mauvais pressentiment lui trempait les tempes et secouait ses mains. Continuer ses recherches lui était toujours apparu comme une évidence. Pas un choix. Un besoin, comme respirer ou manger. Et pourtant, il commençait à douter. Il ne fallait pas douter. Absolument pas. S’il envisageait autre chose que de se lancer corps et âme dans ses études, il finirait paralysé, comme à chaque fois qu’il devait prendre une décision depuis la mort de sa femme.

 

Ellen. L’accouchement. Le sang, partout, et…

 

Méliantys sentit son esprit s’engourdir.

 

Qui ?

 

La mère ou l’enfant ?

 

L’enfant ou la mère ?

 

Qui ?

 

QUI ?

 

Méliantys sursauta. Cole se tenait accroupi devant lui, ses yeux vairons vaguement anxieux. Il ne l’avait même pas vu s’approcher, il avait fallu qu’on lui secoue l’épaule pour qu’il réalise ce qui se passait.

 

— Eh, ça roule ? Ya un souci ?

 

Méliantys hésita un instant. Cole semblait inquiet pour lui. Malgré les défauts de chacun, à force de vivre ensemble, de voyager ensemble et de parfois risquer sa vie ensemble, cela créait des liens. Forcément. Même s’il n’avait pas souhaité s’investir émotionnellement, c’était arrivé.

 

Pouvait-il vraiment mentir à ses amis sur les dangers qu’ils couraient le lendemain ? Cela changerait-il quelque chose de les prévenir ? À part les inquiéter inutilement ? Le Fauconnier viendrait à cause de sa dette et Cole voudrait prouver sa bravoure. Ils l’accompagneraient de toute façon. Autant ne pas troubler cette soirée-là.

 

Méliantys se força à sourire et secoua négativement la tête. Cela suffit à rassurer ses compagnons et la veillée reprit son cours normal.

 

Ou presque.

 

Si seulement il pouvait se débarrasser de ce désagréable pressentiment et de ses tremblements. L’idée que ce ragoût représentait son dernier repas se révélait un peu trop glauque et dérangeante pour lui.

 

Surtout qu’il n’arrivait pas à se convaincre que ce n’était pas le cas.

 

~0~

 

Le lendemain matin, ils ne croisèrent personne.

 

Depuis qu’ils avaient pénétré dans l’ancien royaume de Flamiella, ils avaient souvent rencontré des petits groupes, de sédentaires ou de vadrouilleurs, qui les avaient accueillis avec un peu de suspicions mais aussi beaucoup de politesses. Une fois que chaque parti s’était jaugé, des conversations amicales, voir des échanges de bons procédés s’effectuaient et Méliantys en gardait toujours un souvenir paisible.

 

Là, les ruines restaient mortes, les rues désertiques et les bâtisses à l’abandon. Même les mauvaises herbes peinaient à reprendre le dessus.

 

Ils avaient enfin atteint le centre de la capitale où, jadis, s’élevait le palais de la reine Dimélia. S’il en croyait quelques bribes de légendes et des fragments d’écrits anciens, sous l'édifice était cachée la crypte de l’Oracle. Le lieu où on vénérait l’Oracle, le lieu d’où était née la malédiction qui avait protégé Flamiella pendant des centaines de lunes d’or. C’était là qu’il devait aller. Là où il trouverait les réponses qu’il cherchait.

 

Cole, toujours si volubile, restait coi. Ils traversaient des ruines depuis des jours, mais celles du palais se révélaient différentes. Beaucoup plus impressionnantes, il s’agissait de vestiges d’une ancienne bâtisse majestueuse, mais lugubre. La végétation aussi avait fui les lieux. Étrange. Les tapis et les meubles avaient été abîmés par le feu, le temps et la pluie, mais aucun animal ne s’y était fait les griffes. Tout paraissait dans le même état que lors de la destruction de la ville, seules les couleurs s'étaient délavées.

 

Méliantys ne se laissa pas distraire. Normalement, son naturel curieux l’aurait déjà poussé à tout explorer et à s’extasier devant les anciennes tentures encore présentes pour essayer de trouver un sens aux scènes représentées. Là, il désirait juste atteindre son objectif le plus rapidement possible. Il espérait qu’il dénicherait ce qu’il cherchait assez vite pour partir avant que Ludificus ne se rende compte qu’il avait désobéi à ses ordres. Après tout, le dieu n’était pas omniscient. Peut-être que…

 

Sans une hésitation, il traversa les vestiges de couloirs. Il avait assez étudié les plans et émis assez d’hypothèses et de contre hypothèses pour être quasiment sûr de l’endroit où devait se trouver la crypte. Elle existait, forcément. Ludificus ne l’aurait pas menacé sinon. Au vu de la construction du palais, l’entrée ne pouvait se situer qu’à l’arrière de la salle du trône. Une pièce où seules les femmes de la lignée royale pouvaient pénétrer selon les chroniques qu’il avait pu retrouver. Nombre de visiteurs s’étaient demandé ce qui se cachait là, trésors merveilleux ou simple lieu de repos. Il allait le découvrir.

 

Au bout d’une interminable marche éreintante dans les décombres, Méliantys peinait de plus en plus à se repérer. Plus ils s’approchaient du centre des ruines et plus tout avait été dévasté. À croire que quelqu’un s’était acharné à détruire un maximum de murs à cet endroit pour en empêcher l’accès. Et au vu du nombre de colonnes écroulées à escalader ou d’éboulis à déblayer, cette personne avait atteint son objectif. La sensation désagréable qui tordait l’estomac de Méliantys se renforça, ainsi que ses tremblements.

 

Il s’était parfois demandé la raison de l’effondrement du royaume de Flamiella. Certes, ses voisins n’appréciaient guère de partager une frontière avec une contrée dont la prospérité reposait sur une malédiction. Mais aucun incident diplomatique n’était à déplorer. Pas plus que d’habitude. Maxhell avait une fois émis à voix haute l’hypothèse qu’il s’agissait de sa faute à lui. Les étrangers ne pouvaient pas vivre normalement en Flamiella, justement à cause de la malédiction. Et lui s’était acharné jusqu’à réussir. Mais Méliantys avait trouvé trace dans les archives d’autres personnes y étant parvenues.

 

Alors ? Qu’est-ce qui avait changé ? Qu’est-ce qui avait rompu l’équilibre ?

 

Rien.

 

Plus Méliantys avançait et plus il en était persuadé. Il ne savait pas comment ni pourquoi, mais la chute de Flamiella avait été provoquée, pour bloquer l’entrée de la crypte de l’Oracle. Au vu de la manière dont les couloirs avaient été systématiquement massacrés près de la salle du trône, tous les accès semblaient avoir sciemment été bouchés. L'aménagement des décombres se révélait trop parfait pour être dû au hasard lors de l'invasion.

 

Un faucon planait loin au-dessus d’eux, leur indiquant d’un cri la direction à prendre. Les oiseaux, pourtant très bien dressés, avaient rechigné à survoler l’enceinte du palais. Régulièrement, Le Fauconnier sifflait pour communiquer avec lui. Il s’agissait des seuls échanges entre les intrus. Les ruines en trop bon état, avec ses squelettes d'un blanc immaculé, avaient quelque chose de gênant. De faux. À plusieurs reprises, ils durent escalader des décombres, Méliantys aidé par ses deux compagnons. Parfois, il se servait de ses pouvoirs pour dégager un passage. Ils pénétraient dans des lieux inviolés depuis la destruction de Flamiella.

 

Leurs efforts finirent par payer lorsqu’ils atteignirent la salle du trône après avoir rampé un moment sous des blocs de roches écroulés. Méliantys épousseta un instant ses vêtements, le temps de réfléchir et de réunir ses résolutions. Une petite voix quelque part ne pouvait s’empêcher de lui répéter en boucle la même question.

 

« Es-tu sûr ? C’est la mort que tu risques. »

 

Il essaya de toute ses forces d’éviter d’y penser et d’ignorer ses tremblements. Ce n’était pas le moment. Surtout que Cole et le Fauconnier n’étaient pas idiots. Instinctivement, ils sentaient que quelque chose ne se déroulait pas normalement. Il ne fallait pas leur donner de raison de s’inquiéter. Méliantys leva un doigt et le tendit vers le trône brisé, petit tas de bois exotique, d’or et de pierres précieuses, seulement éclairé par les rares rais lumineux qui parvenait à traverser les décombres qui les surplombaient.

 

— Ce que je cherche est derrière. Mais on doit déblayer un peu.

 

Ses compagnons hochèrent la tête sans protester. Ils auraient pu se contenter de récupérer les richesses de la pièce et de vivre comme des rois pour le restant de leurs jours. Ils ne firent même pas mine de s’y intéresser. Des amis loyaux et fidèles. Peut-être aurait-il dû leur dire que… Non. C’était trop tard pour faire demi-tour de toute façon.

 

Le silence revint, pesant.

 

Méliantys donna quelques instructions sur comment dégager un chemin sans que tout le tout ne s’effondre. Il s’occupa de la majeure partie du travail grâce à la sorcellerie mais ses compagnons l’aidaient dans la mesure de leurs moyens. Cole, de façon désordonnée et le Fauconnier, un peu tendu. Ses oiseaux volaient au-dessus des décombres, sans possibilité de le rejoindre. Cela le mettait toujours particulièrement mal à l’aise, de crainte qu’il arrive quelque chose à ses petits protégés. Rapidement, un chemin s’ouvrit devant eux, dans l’obscurité. Un dernier bloc de pierre fut déplacé et un souffle d’air vint caresser leur visage et apporter une désagréable odeur de renfermé.

 

« Es-tu sûr de toi ? »

 

Imaginait-il cette voix ou… ? Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale.

 

Méliantys se secoua. Il touchait enfin au but. Sa femme aurait été si fière de lui. Il fit apparaître une flamme au bout de ses doigts et il prit la tête de l’expédition. Les inscriptions sur les murs n’avaient rien de décoratif. Cela ressemblait à des glyphes, vestiges d’un ancien langage. Il s’arrêta un instant avant de repartir. Il ferait des schémas plus tard, cela n’était pas le plus urgent. Une chose était sûre, il ne s’agissait pas de l’écriture classique de Flamiella. Ils arrivèrent jusqu’à une salle à moitié détruite, mais tout de même étonnamment bien conservée. Les mêmes glyphes ainsi que des peintures étranges recouvraient la roche, toujours intactes malgré les affres du temps. Au centre, un escalier s’enfonçait dans les ténèbres.

 

La flamme vacillait, trahissant l’excitation de Méliantys. Au fond, il en saurait plus sur ce fichu Oracle. Il s’engagea sans une hésitation, suivi par ses compagnons. Ils descendirent longuement et la température chuta rapidement. Les marches n’avaient pas du tout été atteintes par les destructions. Le matériel qui les constituait était insolite. Sombre et froid, il reflétait en partie la lumière, comme une lame d’épée bien aiguisée. Mais cela ne ressemblait à aucun métal connu. Étrange… La crypte semblait bien antérieure au palais, mais construite par qui ? Et dans quel but ?

 

Méliantys parvint dans une immense salle, à tel point que sa petite flamme n’en éclairait qu’une fraction. Il s’avança prudemment, l’écho de ses pas se répercutant à l’infini. Ses compagnons hésitèrent un instant avant de le suivre. Il y avait quelque chose de grandiose et de malsain. Méliantys longea un mur, toujours dans l’étrange matériel où étaient gravés des glyphes. Mais elles semblaient si régulières… Était-ce vraiment un homme qui les avait tracés ? On aurait plutôt dit… En les regardant, il ressentait la même chose que face à une ruche ou à un flocon de neige. La structure était trop géométriquement parfaite pour être naturelle, preuve de la présence des dieux. Se pouvait-il que…

 

Crac.

 

Méliantys fit un bond en arrière et, immédiatement, Cole vint se placer devant lui, son épée brandie, et attendit une attaque, tendu. Rien. Après une rapidement inspection, il s’avéra que Méliantys avait juste marché sur la main d’un squelette. Ici aussi, des os d’une blancheur immaculée décoraient les lieux, mais certains semblaient avoir été brisés par des chocs. Une masse d’armes peut-être. Des lames traînaient un peu partout, un combat s’était visiblement fini dans cette pièce. Étrangement, aucune trace d’armures ou de protections, que des ossements simplement armés.

 

Le groupe continua à faire le tour de la salle jusqu’à arriver à une porte, masquée dans les ténèbres. Et devant elle, deux squelettes, différents du reste. Ils portaient des vêtements, l’un était équipé d’une armure et le second d’une magnifique robe, avec des bijoux. Tous deux étaient armés, une épée pour le premier et une petite masse et une rapière pour la deuxième. Ils s’étaient battus l’un contre l’autre, jusqu’à la mort. Les atouts de la femme intriguèrent un instant Méliantys. Il était certain de les avoir déjà vus quelque part, mais où ?

 

Il sentit son sang se glacer.

 

Dimélia. La reine de Flamiella.

 

Il était face à son cadavre. Il en était sûr. Mais pourquoi s’enterrer là pour mourir pendant que son royaume courrait à sa destruction ? Il avait toujours cru qu’elle était décédée en protégeant son peuple. Pourquoi venir se réfugier ici ? Sa bravoure avait été reconnue et non sa lâcheté. Alors ? Méliantys rapprocha ses flammes pour étudier mieux la scène. Il lui semblait… Oui, il y avait des inscriptions près de Dimélia. Noirâtres. Probablement écrites avec du sang.

 

« J’ai réussi à m’en débarrasser pour le moment, mais il va revenir. Cela faisait peut-être même partie de son plan. Méfiez-vous des enfants nés après ma mort. Senti ne doit pas... »

 

Méliantys fixa un instant le message sans comprendre. Contre quoi s’était battue la reine Dimélia ? D’après ses dires, cela paraissait primordial de le mettre hors service, au point d’abandonner son peuple et d’en mourir. Mais… Il ne saisissait pas le sens de la moitié de ce qu’elle avait écrit. Et Senti... Cela évoquait Maxhirst et les Fragments qu'il recherchait pour sauver Lise. En quoi l'Oracle et Senti étaient-ils liés ? Et Senti ne devait pas quoi ? Il faudrait absolument qu'il en parle avec Maxhirst une fois rentré à Vianum. Toute cette histoire les dépassait plus qu'ils ne l'imaginaient.

 

Cette fois-ci, il prit le temps d’extirper de son sac le lourd volume dans lequel il inscrivait des notes de manière organisée. Très organisée. Maxhirst s'était déjà moqué gentiment de lui, avec sa manie de toujours tout référencer. Méliantys consigna une nouvelle entrée sur l’une des premières pages bien remplies et, ensuite, il trouva un espace vierge où recopier les dires de Dimélia. Il en profita aussi pour reproduire de mémoire quelques glyphes, celles qui revenaient le plus souvent. Il pourrait chercher plus tard leur signification, peut-être dans la bibliothèque d’Astée.

 

Une fois ses observations inscrites, Méliantys se redressa et, après un signe de respect envers le squelette de Dimélia, se dirigea vers le couloir plongé dans l’obscurité. Il avait à peine fait quelques pas qu’un grondement sinistre retentit. Surpris, il se retourna. Cela venait de l’immense salle qu’ils avaient à peine explorée. Un piège ? Qu’est-ce qui pourrait bien leur arriver ? Et pourquoi…

 

Certains glyphes scintillèrent. Avant que Méliantys ne réalise ce qui se passait, Cole le poussa violemment sur le côté. L’instant d’après, une flèche le frôlait puis rebondissait contre le mur. Le lieu était bloqué depuis des lunes d’or. Qui avait bien pu…

 

Méliantys étouffa un hoquet de stupeur. Devant lui, certains squelettes anonymes se mirent à trembler avant de se reconstituer et de se redresser, arme à la main. Il y en avait cinq, qui se rapprochait doucement d’eux dans un cliquettement d’os. Le sorcier fixa un instant les glyphes.

 

— Il s’agit d’un sort ancré pour manipuler les squelettes ! Peut-être que je peux l’inverser et…

 

Cole le poussa une nouvelle fois, l’invita à s’engager plus dans le couloir. Il lui adressa un large sourire.

 

— T’inquiète, j’m’en occupe ! C’est pas des trucs morts qui m’filent les chocottes. J’me faisais chier, ça tombe bien !

 

Il paraissait sûr de lui, toujours aussi vantard et certain de ses capacités.

 

— C’est important pour toi d’voir c’qui s’passe ici, non ? Alors fonce. Ça s’trouve, une porte va s'fermer ou une connerie du genre. Des combats, j’peux gérer. Juste, pour la lumière…

 

Méliantys hocha la tête. Il claqua des doigts et des sphères étincelantes vinrent voleter autour de Cole pour l’éclairer sans l’éblouir.

 

— Parfait !

— Tu es sûr que…

 

Cinq ennemis à la fois, cela faisait quand même beaucoup. Et puis, sans être certains de leur force… Sans lui laisser plus le temps de s’interroger, Cole s’élança sur son adversaire le plus proche. Une attaque rapide, pour prendre le squelette de vitesse. Il lui trancha la colonne vertébrale et les os retombèrent au sol, inertes.

 

— Tu vois ? Facile. Fonce !

 

Cole avait l’air de bien s’en tirer. Après une dernière hésitation, Méliantys s’enfuit en courant dans le couloir. Plus vite il trouverait ce qu’il cherchait et plus vite ils pourraient tous sortir de ce guêpier. Le Fauconnier lui adressa un petit signe de tête avant de partir à son tour. Cole leur hurla une ultime parole et se concentra entièrement sur le combat.

 

— J’vous promets qu’ils passeront pas ! Vous inquiétez pas pour ça !

 

~0~

 

Cole raffermit sa prise sur son arme, étudia son environnement de quelques coups d’œil et se concentra sur le combat à venir. Il n’en restait que quatre. Il pouvait se servir du couloir pour éviter de se faire encercler. Il avait toutes les chances du monde de s’en sortir, même s’il ne pourrait probablement plus surprendre ces cadavres ambulants. Il s’en foutait. Il était le meilleur épéiste de Consort, il s’en tirerait et tiendrait sa promesse.

 

Il engagea de nouveau le combat. Cette fois-ci, il peina nettement plus. Les quatre squelettes restants synchronisaient leurs mouvements et se défendaient les uns les autres. Il était délicat de réussir à les toucher sans soit même se mettre particulièrement en danger. Cole serra les dents et se concentra. Ça faisait un bail qu’il avait pas affronté des trucs aussi forts. Mais avec l’entraînement de Leihulm, il était prêt à vaincre absolument tout et n’importe quoi. Il allait pas se laisser faire par des machins pareil.

 

Le combat dura.

 

Malheureusement, lui-même commençait à fatiguer alors que les squelettes tenaient le rythme. S’il voulait les battre, il devait se débarrasser d’au moins un, et ça serait impossible sans prendre de risque. Putain de merde. Il résisterait pas longtemps à cette cadence, il fallait qu’il agisse, et vite. Cole inspira profondément et passa une nouvelle fois à l’attaque. Il repoussa une lame, esquiva une feinte et se précipita vers l’un des monstres en se forçant à ne plus tenir compte de ce qui l’entourait. Son épée fracassa l’un des crânes lorsque son flanc se déchira. La douleur l’électrocuta et il jura.

 

Il avait pas pensé que ça ferait aussi mal.

 

Mais il s’en foutait.

 

Même blessé, à un contre trois, il allait les défoncer.

 

~0~

 

Complètement hors d’haleine, Cole se laissa tomber contre un mur. Il appuya péniblement ses mains contre sa blessure. Il faudrait faire un pansement une fois qu’il aurait repris son souffle. Il finissait son combat en moins bon état que prévu, mais il avait réussi. Il avait tenu sa promesse. C’était tout ce qui comptait. Il n’avait qu’à se reposer un peu en attendant le retour de ses compagnons.

 

Un cliquetis.

 

Cole se raidit. Lentement, il tourna la tête sur le côté. Les os qu’il avait abattus tremblèrent un instant avant de reconstituer trois squelettes. Quatre autres émergèrent doucement des ombres. Putain de merde. Cole serra les dents et se remit difficilement sur pieds, son épée dans une main. Sept, ça commençait à faire beaucoup. Et visiblement, juste les battre une fois ne suffisait pas toujours. Il allait devoir trouver une technique qui marchait mieux que ça.

 

Et surtout, ne pas les laisser passer.

 

Il avait fait une promesse à ses amis.

 

~0~

 

Méliantys se précipita en avant sans regarder les glyphes qui s’étalaient sur les murs. Tant qu’elles ne s’illuminaient pas, il pouvait les ignorer. Il allait juste récupérer ce qui l’intéressait, le maximum de documents sur l’Oracle, et repartir en courant. Il pourrait les étudier plus tard. Le couloir s’enfonçait toujours plus dans les profondeurs de la terre et des ténèbres. Méliantys ne comprenait même pas comment il avait été possible de construire une chose pareille en sous-sol. Rapidement, il déboucha sur une nouvelle salle, beaucoup plus petite que la précédente. Avec sa seule flamme, il pouvait distinguer tous les glyphes sur les murs de la pièce ronde. Au centre, il n’y avait qu’un piédestal, avec un livre posé dessus.

 

Son but.

 

Méliantys se précipita et tenta de le saisir pour partir avec. Malheureusement, l’ouvrage semblait être fait de pierre, dans le même bloc que son support. Impossible de le décoller. Pourtant, il pouvait tourner les pages. Étrange. Des glyphes étaient inscrits à l’intérieur, mais des annotations lisibles avaient été ajoutées. Peut-être par la reine Dimélia elle-même. Il survola les feuillets exposés, prit quelques notes. C’était ça. Exactement ça. Ce qu’il avait cherché depuis si longtemps. Une preuve de l’existence d’un autre dieu que Ludificus.

 

L’Oracle, capable de prédire le futur, de créer et de détruire des royaumes. Il tissait le destin, et…

 

Méliantys tourna fébrilement une page. Il devait faire vite pour…

 

Une secousse ébranla la pièce. Certains glyphes scintillèrent. Une pierre se délogea du plafond et tomba près de Méliantys qui se figea. Un autre piège. Il aurait dû s’en douter, quel idiot ! Le Fauconnier s’approcha de lui et attrapa son bras pour le tirer en arrière.

 

— Viens. Doit sortir avant que tout ne s’écroule. Pas le choix.

 

Pas le choix ? Il avait toujours détesté prendre des décisions. Et pourtant, pour une fois… Méliantys resta immobile. Il fixait les pages de pierre, malgré la salle qui continuait lentement mais sûrement de s’effondrer sur eux. Il finit par remarquer sa main. Elle ne tremblait plus. Pour la première fois depuis des lunes d’or, il savait avec certitude ce qu’il devait faire. Méliantys adressa un sourire à son compagnon.

 

— Si. Il y a le choix. Je m’en voudrai toute ma vie de partir, alors à quoi bon ? Garde ça.

 

Il tendit le lourd ouvrage dans lequel il avait résumé ses recherches, son existence. Il ne s’en séparait jamais, normalement.

 

— Je vais continuer à prendre des notes. Et ensuite… Tu enverras ça à Maxhirst. Il saura quoi en faire.

 

Le Fauconnier le fixa un instant sans un mot, ses yeux réduits à deux fentes sous sa capuche.

 

— Tu es sûr de toi ?

— Oui. J’ai fait mon choix.

 

Le Fauconnier hocha la tête puis, sans perdre de temps, il tourna les talons et partit en courant. Méliantys esquissa un sourire. Ellen serait si fière de lui. Bientôt, il pourrait enfin la retrouver. Il espérait juste qu’elle ne lui reprocherait pas trop son retard.

 

~0~

 

Le Fauconnier remonta le plus vite possible le couloir, l’obscurité simplement éclairée par l’ouvrage qui luisait faiblement. Méliantys continuait d’inscrire ses recherches dedans, jusqu’au bout. À chaque fois qu’un nouveau glyphe brillait près de lui, une dalle de pierre se délogeait et s’écroulait sur le sol. Plusieurs fois, il faillit être percuté. Le chemin était de plus en plus encombré et il devait régulièrement sauter par dessus des blocs déjà tombés. Le Fauconnier accéléra le plus possible et sa pénible fuite sembla durer une éternité. Finalement, il aperçut une lumière loin devant. Probablement la grande pièce. Il redoubla d’effort, puisant dans ses dernières forces. Une puissante secousse manqua de le faire chuter.

 

Les notes de Méliantys arrêtèrent de scintiller.

 

Le Fauconnier déboucha enfin dans la salle, complètement illuminée par les glyphes. Il ralentit une poignée de secondes, le temps de graver dans sa mémoire le macabre spectacle qui s’offrait à lui. Des fragments de squelettes éparpillés un peu partout. Et du sang, une quantité impressionnante de sang. Surtout autour de Cole, couvert de blessures. Malgré tout, il souriait. Sans son regard voilé, on aurait presque pu croire que…

 

Une secousse, plus violente que les précédentes, faillit jeter le Fauconnier au sol. Même cette pièce allait s’écrouler. Il devait se dépêcher. Pour au moins réaliser le dernier voeu de Méliantys. Malgré la fatigue et la peur, il traversa le massacre sans une hésitation. Certains ossements commencèrent à trembler mais il n’y prêta aucune attention. Arrêter de courir, c’était la mort assurée. Il devait atteindre l’escalier. Et ensuite…

 

Et ensuite tout se révéla étrangement simple. L’écroulement de la crypte ne touchait pas les marches. Il aurait pu prendre son temps et remonter tranquillement, mais il ne voulait pas perdre un seul instant. Quelque chose de malsain restait ancré dans ces lieux. Et puis… Son instinct le titillait. Il ne serait apaisé que lorsqu’il aurait rejoint ses protégés.

 

Une fois de retour dans les vestiges de la salle du trône, il récupéra juste son souffle avant de ramper sous les décombres pour retrouver l’air libre. Il aurait pu en profiter pour voler de quoi vivre des lunes d’or, mais la réputation maudite de Flamiella l’en dissuada. Tout irait mieux une fois qu’il aurait une vision du ciel et son immensité. Et peut-être même que…

 

Une plume. Souillée par le sang.

 

Le Fauconnier la fixa un instant sans comprendre. Il s’extirpa de sous les décombres et se remit péniblement debout. Il en oublia de respirer. Devant lui, son pire cauchemar. Ses oiseaux, ses chers faucons. Tous tués, cloués au sol à jamais. Sauf un. Un survivant qui s’était enfui, avec de la chance. Au milieu du couloir écroulé et du massacre, Ludificus jouait avec une plume. Pour une fois habillé sobrement, il ne souriait pas du tout. Au contraire.

 

— J’avais pourtant prévenu ce vieux fou. Mais il n’écoute rien. Je… J’aurais préféré éviter cela, mais… Tout doit se dérouler selon le plan. Je ne peux pas te laisser partir avec ces informations.

 

Ludificus tendit un doigt en avant. Les notes de Méliantys s’envolèrent. Le Fauconnier lutta pour les retenir, en vain. L’instant d’après, elles s’enflammaient, sans produire aucune cendre. Les yeux du Fauconnier s’étrécirent.

 

— À ton tour maintenant, crois bien que…

 

Le cri d’un faucon. L’oiseau plongea en piqué vers Ludificus pour l’empêcher de blesser son maître. Sans même lui accorder un regard, le dieu claqua des doigts. Les deux ailes s’arrachèrent et il tomba lamentablement au sol. Le Fauconnier poussa un hurlement de rage et se jeta sur Ludificus. Celui-ci sortit une dague de ses vêtements, esquiva souplement la charge et planta son arme dans le dos de son adversaire. Ludificus fixa le ciel, comme si contempler son œuvre le dérangeait.

 

— J’espère que tu es content Félozis. Tu sais portant que j’ai horreur de tuer. Tss.

 

Ludificus avait disparu sans rien ajouter de plus.

 

Le Fauconnier se redressa difficilement sur ses coudes. Un toussotement le secoua, et le goût du sang envahit sa bouche. Dans son dos, la douleur cisaillait ses chairs de plus en plus. Il n’était pas mort, mais il n’en aurait plus pour longtemps. Il peinait de plus en plus à respirer et sa vue se brouillait déjà.

 

Mais avant… Mais avant… il devait encore faire quelque chose.

 

Lentement, il dut s’y reprendre à plusieurs fois, il extirpa de sa manche quelques pages arrachées. Il avait pu récupérer les dernières notes de Méliantys sans que le dieu s’en aperçoive. Quel idiot de ne pas le regarder de plus près. Mais il fallait qu’elles arrivent en lieu sûr. Il ne pourrait pas, lui. Mais… Il fouilla maladroitement dans ses poches intérieures.

 

L’oisillon.

 

Il piaillait de mécontentement d’avoir autant été secoué. Il était maintenant couvert de plumes et d’une bonne taille. Il savait voler, même s’il n’avait jamais fait de voyage longue distance. Pourtant, ça devrait suffire. Le Fauconnier attacha grossièrement les papiers roulés à la patte de son protégé, quitte à le faire souffrir. Malgré cela, aucun son de contestation. Il avait compris que…

 

La vue du Fauconnier se brouilla et il cracha du sang. La douleur le réveilla.

 

— Va. Trouve Maxhirst. La haute tour à Vianum. Lise, celle que tu aimes bien. Va et reste avec eux.

 

L’oisillon hésita un instant. Il sautilla et étendit les ailes, sans plus bouger.

 

— Va !

 

Il prit son envol, au début maladroitement, puis il gagna peu à peu de l’altitude. Tandis qu’il rétrécissait de plus en plus, la vue du Fauconnier s’obscurcissait.

 

Bien. Il y en avait au moins un de sauvé. Bien…

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