III.3 Remords

Par Flammy

Chapitre 3 : Remords

 

~820 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

Il n’existe aucune trace de témoignages ou d’histoires écrits par les Athanoriens eux-mêmes pour relater leur passé ou leurs traditions. Tout se transmet à l’oral, au sein des tribus, avec très peu de communications avec les autres clans, renforçant l’idée de barbares illettrés et rustres. Ils sont en réalité très ouverts au dialogue, pour peu qu’on leur pose des questions et les écoute sans a priori.

Notes de Max.

 

~0~

 

Callune se sentit soulagée quand Tomoe pénétra dans la chambre de Hawk avec Armita. Il ne lui restait plus qu’à annoncer la nouvelle à Noelia et tout irait mieux. Elle sortit de la demeure dans l’espoir de la retrouver et s’apprêtait à explorer les environs à sa recherche lorsqu’une main se posa sur son épaule. Maxwell.

 

— La jeune femme à la natte a l’air de s’être beaucoup éloignée. Mais elle reviendra, j’en suis sûr.

 

Le regard perdu entre les troncs d’arbres, Callune hocha la tête. Oui, elle reviendrait, au moins pour vérifier de ses yeux la mort de Hawk. Elle n’avait pas de souci à se faire. Malgré tout… Elle aurait aimé pouvoir lui annoncer la nouvelle elle-même et profiter de son sourire. Mais elle se sentait trop fatiguée pour partir dans une expédition idiote. Il faudrait attendre. Callune s’assit délicatement sur le sol, le dos contre le mur de la maison. Maxwell patienta avec elle avant de retourner dans le salon.

 

Le silence régnait, aucun son ne lui provenait de l’intérieur ou de la forêt. Cela donnait l’illusion d’un rêve étrange. Le ciel restait noir, malgré la descente au loin du tsuki. La nuit éternelle des royaumes izanamiens. Quelques bruits d’insectes lui parvenaient, mais à part de légères taches lumineuses dans les ténèbres brumeuses, elle ne distinguait rien.

 

Ils étaient seuls, isolés du monde.

 

Callune somnolait lorsque la porte de la maison s’ouvrit. Tomoe la chercha des yeux avant de s’adresser à elle, d’un ton aimable mais sans appel.

 

— Hawk est soigné mais il faut quelqu’un pour le veiller. Tous les autres sont couchés et j’apprécierais de pouvoir aussi me reposer un peu. Peux-tu t’en occuper ?

 

Callune tiqua. Elle n’avait pas l’habitude que des inconnus la tutoient d’emblée et cela la perturbait grandement. Elle ravala une remarque. Que dire de toute façon ? Ils s’étaient tous invités chez cette femme, ils ne pouvaient rien lui refuser. Callune hocha la tête et se redressa péniblement à cause de ses articulations douloureuses. Rester à côté de quelqu’un d’endormi, elle devrait pouvoir gérer. Elle était sûre que Noelia y viendrait à son retour, elle la croiserait forcément. Callune suivit Tomoe sans un mot. À l’intérieur, la guérisseuse demanda :

 

— Tu ne te renseignes pas sur son état ?

— Je suppose qu’il est en vie et soigné. Sinon, vous ne me feriez pas perdre mon temps.

 

La réponse pragmatique, dénuée de toute émotion, aurait pu choquer. Tomoe se contenta de hocher la tête. Arrivée devant la porte de la chambre, Tomoe marqua une seconde d’arrêt. Le feu était éteint dans la cheminée et les ombres empêchaient Callune d’observer correctement son expression.

 

— Tiens-lui la main. Il faut qu’il sente une présence près de lui.

 

Tomoe partit sans lui laisser le temps de poser des questions sur cette étrange instruction. Il ne lui restait plus qu’à jouer les gardes malades.

 

~0~

 

Le temps s’écoula dans un silence troublant.

 

Même dans l’oasis, au milieu de la Lande Océanique pourtant désertique, il y avait eu plus de bruits, plus d’animation. La vie paraissait anesthésiée, cachée sous le voile de la nuit. Assise sur un tabouret, Callune somnolait. Elle n’était pas pressée que Hawk se réveille, mais elle espérait pouvoir être présente lorsque Noelia reviendrait et lui apprendre la nouvelle. Malheureusement, elle craignait que Hawk termine de récupérer avant que cela arrive. Il commençait doucement à remuer, signe qu’il reprendrait bientôt connaissance.

 

Callune changea de position et se tapota les joues. Il ne s’agissait vraiment pas du moment le plus propice pour s’assoupir. Hawk s’agitait de plus en plus. Callune fronça les sourcils. Cela ne ressemblait pas à un réveil paisible après avoir échappé de peu à la mort. Il paraissait au contraire lutter contre quelque chose. Le visage tendu, les muscles crispés, il se débattait de plus en plus dans les draps. Il marmonnait quelques bruits et des paroles incompréhensibles. Callune se leva et se rapprocha précautionneusement. Un cauchemar ? Est-ce qu’elle devait tenter de le tirer du sommeil ou risquait-elle des représailles ?

 

Hawk arrêta brutalement de s’agiter. Callune se pencha sur lui, inquiète. Il ne manquerait plus qu’il rouvre une blessure et qu’il meurt d’hémorragie à cause d’un mauvais rêve. Le décès le plus stupide de l’histoire. Pas que cela ne la dérange, mais Noelia aurait du mal à s’en remettre. Callune hésitait sur la conduite à tenir lorsque Hawk bougea de nouveau. Un geste vif et brutal, toujours contre cet ennemi invisible. Son poing percuta le visage de Callune. Un craquement sinistre retentit et elle bascula en arrière. Il lui fallut un moment pour réaliser ce qui venait de se passer. La douleur sourde restait secondaire face à la surprise et elle ne pensa même pas à essayer de contenir le flot de sang. Dans un état second, elle porta la main à son nez. Cassé.

 

Hawk continuait de lutter contre son drap. À l’extérieur de la chambre, une dispute éclata et des cris troublèrent le silence.

 

— J’irai le voir, que vous le vouliez ou non ! Je n’ai pas à vous écouter alors que…

 

Noelia semblait furieuse. Callune ne l’avait jamais entendue ainsi, ayant à ce point perdu le contrôle de ses nerfs. Elle aurait aimé l’appeler, lui expliquer, l’apaiser. Constater son soulagement, son sourire. Mais avec son visage en sang, elle n’était pas sûre de réussir à calmer qui que ce soit. Sans parler du fait d’être compréhensible. Pourtant, il fallait agir, elle ne pouvait pas rester sans rien faire. Et Hawk qui s’agitait toujours… Elle devait peut-être essayer de le réveiller.

 

Callune se redressa maladroitement, une main plaquée contre son nez pour limiter les dégâts. Un cri plus strident que les autres. Hawk arrêta de se débattre. Au milieu d’un enchevêtrement de draps et de couvertures, il ouvrit les yeux, passant sans transition d’un cauchemar à un esprit totalement vif. Callune pouvait le voir étudier sa situation, cherchant à comprendre comment il s’était retrouvé là avec elle.

 

La porte de la chambre s’écarta avec violence et Callune sursauta, tachant encore un peu plus ses vêtements d’écarlate. Noelia entra à l’intérieur comme une furie, tellement hors d’elle qu’elle ne réalisa pas tout de suite ce qui se déroulait devant elle. Toujours en partie tournée vers l’extérieur de la pièce, elle continuait de déverser sa rage sans s’occuper du reste.

 

— Qu’est-ce que vous allez faire de toute façon ? cria-t-elle. Vous…

— Y s’passe quoi Noe ?

 

Noelia se figea. Derrière elle, Hawk écarta lentement les draps, les muscles tendus. Il paraissait suspicieux, prêt à attaquer au moindre mouvement suspect. Il ne portait plus aucun bandage et il ne restait qu’une trace blanchâtre de sa blessure, perdue parmi les autres cicatrices. Un sanglot secoua Noelia. Elle se retourna et le contempla, sans y croire. Tomoe entra dans la pièce, un léger sourire narquois aux lèvres. Elle se passa une main dans les cheveux avant de commenter à voix basse.

 

— Je voulais juste que tu ne fasses pas trop de bruits. Des gens essayaient de se reposer et…

 

Tomoe remarqua enfin Callune, ensanglantée. Elle fronça les sourcils et s’approcha d’elle.

 

— Je suppose que tu n’as pas suivi mon conseil. Tu m’écouteras la prochaine fois. Viens, on va voir ce qu’on peut faire pour cela.

 

Tomoe tenta de l’entraîner à l’extérieur de la chambre, mais Callune hésita, ses yeux fixés sur Noelia. Elle aurait vraiment aimé que cette scène se passe autrement. Mais pour le moment, elle n’existait plus vraiment pour elle, toute son attention étant concentrée sur son ami. Callune battit en retraite, il ne servait à rien de s’obstiner. Sa chance s’était envolée. Elle sortit en compagnie de Tomoe et referma la porte derrière elle.

 

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Sans oser y croire, Noelia regarda Hawk attacher ses cheveux avant de se lever et de s’étirer distraitement. Il se comportait comme toujours, indifférent au fait qu’il venait de frôler la mort. Comment était-ce possible ? Par quel miracle les Esprits l’avaient-ils sauvé ? Il ne portait plus aucune séquelle de sa blessure. Est-ce qu’elle avait rêvé tout ça ? Est-ce que ça n’avait été qu’un horrible cauchemar ?

 

— Alors, ya quoi à manger ? demanda-t-il tranquillement.

 

La réplique tira un son étrange à Noelia. Elle-même ne savait même pas s’il s’agissait d’un rire ou d’un sanglot. Les larmes lui montèrent aux yeux et elle baissa la tête, incapable de se contenir plus longtemps. Elle n’avait pas envie que Hawk la voie dans un état pareil, qu’il la charrie pour sa sensibilité.

 

— Crétin, souffla-t-elle.

 

Une larme coula, puis une autre.

 

Hawk la serra dans ses bras, sans un mot.

 

Il n’y avait pas besoin de plus.

 

~0~

 

— Arrête de bouger.

— En même temps, vous n'usez pas une tendresse extrême avec elle, commenta Ewoomi avec légèreté.

— Pourquoi me vouvoies-tu ? Tu ne le fais pas avec Maxwell.

— Je ne vous connais pas aussi bien que lui...

— Tutoie-moi, c'est un ordre.

— Vos désirs sont des ordres.

— C'était déjà un ordre...

— Euh... Dites, on pourrait peut-être s'occuper de la princesse, non ? intervint timidement Armita.

 

Elle constatait bien que, même si Tomoe et Ewoomi parlaient activement devant Callune, son nez n'était toujours pas prêt à être soigné.

 

— Si tu insistes.

 

Tomoe tordit d'un coup sec le nez qui craqua une nouvelle fois avant de le remettre en place correctement. Toutes les personnes présentes avaient sursauté et tous les regards se tournèrent vers Callune pour savoir si la manœuvre de Tomoe faisait aussi mal que le son le laissait entendre. Livide, Callune se contenta de rester parfaitement immobile.

 

— Voilà, ça devrait aller maintenant. À toi.

 

Armita opina du chef, vaguement inquiète pour Callune. Elle se dépêcha d'amener sa paume près de son visage et sa peau s'illumina. Quelques instants plus tard, elle s’écarta. Le nez avait repris son aspect normal. Tomoe approuva d'un signe de tête.

 

— Parfait.

 

Callune porta timidement sa main à son visage, mais d'après ce qu'elle pouvait toucher, tout semblait sain.

 

— Je te remercie beaucoup. Je vous suis redevable.

 

Armita secoua négativement la tête.

 

— Mais non, c'est bon.

 

Elle souriait gaiement, ce qui laissa un sentiment aigre-doux à Callune. Visiblement, Asha Vahishta n’avait pas les mêmes scrupules à la soigner elle et à regarder Hawk mourir. Elle devait représenter une responsabilité bien moins grande. Une simple feuille abandonnée dans une forêt, qui ne revêtait aucune importance pour personne. Callune se força à sourire. Ce n’était pas le moment de se plaindre. Armita s’éloigna avec Ewoomi, en pleine discussion. L’incident s’était clôt aussi rapidement qu’il était apparu.

 

La porte d’une chambre s’ouvrit et Callune se retourna, espérant pouvoir enfin parler avec Noelia. Elle fut déçue en constatant qu’il s’agissait de deux enfants d’une dizaine de timthrialls qui s’approchaient d’eux. L’aînée se précipita vers Tomoe, sans remarquer les autres personnes dans la pièce.

 

— Tomoeeeee ! Apo va pas mieux ! Il fait que dormir, il est tout mouuuuu !

 

La gamine terminait ses phrases en allongeant systématiquement la dernière syllabe. Incapable de rester en place, elle caracolait autour de Tomoe, visiblement inquiète. Son frère semblait tenir debout que par miracle. Les yeux à peine entrouverts, il marchait en zigzag et s’arrêtait régulièrement. À peine quelques pas l’épuisaient et seule la voix de sa sœur le guidait. Tomoe se rapprocha et s’agenouilla devant lui. Il ne le remarqua même pas et tenta de continuer à avancer, avant de rebondir sur elle et de tomber sur les fesses, prêt à se rendormir. Tomoe passa doucement une main sur front, puis dans ses cheveux. Son visage neutre ne laissait paraître aucune émotion.

 

— Je ne peux rien faire pour lui.

— Mais… Mais… Maiiiiiiiis ! Il peut pas rester comme ça pour toujours !

 

Le silence régnait dans la pièce de vie. Armita hésita un instant et Ewoomi lui adressa un sourire réconfortant. Elle se rapprocha.

 

— Je peux peut-être faire quelque chose.

 

Sans attendre de réponse, elle tendit sa main vers Apo et sa peau s’illumina avant de redevenir normal. L’état du garçon ne s’améliora pas. Armita fronça les sourcils. Elle réessaya, sans plus de succès. Elle pâlit, au point que son teint paraissait cadavérique à côté de ses cheveux d’un blanc éclatant.

 

— Je… Je ne comprends pas ! Je n’y arrive pas ! Ça ne s'était jamais produit avant, je…

 

Armita se recula de quelques pas, presque effrayée. Elle fixait ses mains, remuant silencieusement les lèvres. Elle finit par secouer la tête et s’enfuir vers l’une des chambres inoccupées. Maxwell voulut la rejoindre mais Ewoomi le retint par le bras. Il souriait toujours un peu, même si son expression s’était faite plus sombre.

 

— Je conjecture qu’Armita est quelque peu chamboulée. Laissons-lui le temps de se reprendre.

— Je sais mais je m’inquiète pour elle. Elle n’a jamais échoué à guérir quelqu’un, et si…

— Votre amie n’est pas malade. Mais le souci d’Apollon est… particulier.

 

Après un dernier regard à Apollon, Tomoe se redressa et s’adressa à sa sœur.

 

— Il faudra bien s’occuper de lui, Artémis. Mais ne te tracasse pas, il finira par aller mieux.

 

La voix de Tomoe s’éteignit dans un souffle. Maxwell essaya de l’encourager avec un sourire, mais elle secoua négativement la tête. Il n’insista pas plus et le silence régna dans la pièce, simplement troublé par les bâillements d’Apollon. Artémis le surveilla du coin de l’œil et, d’autorité, elle lui attrapa la main et l’entraîna derrière elle jusqu’à l’installer sur un fauteuil. La façon dont elle s’occupait de lui… Callune ne parvenait pas à détacher son regard des deux enfants. L’absence de Malachite lui brûlait les entrailles. La douceur et la gentillesse de Noelia lui manquaient.

 

Quelques instants plus tard, Apollon dormait paisiblement.

 

~0~

 

Callune gardait le silence avec un étrange sentiment d’irréalisme qui ne la quittait pas. Au palais, elle avait toujours compris les rouages et les intérêts qui codifiaient les relations mondaines. Les courtisans qui se souriaient tout en essayant de se donner des coups dans le dos, les bassesses, les rumeurs, les contrats et les ententes tenues secrètes… Ces jeux d’ombre, elle maîtrisait. Mais là, la situation la laissait pantoise. Et cela ne semblait troubler personne, à part Noor et elle.

 

Des magiciens côtoyaient des dimidius en toute connaissance de cause. Et cela ne gênait personne. Son père avait fait tuer des gens pour de fortes suspicions sans preuve. Dans une telle situation, il aurait été fou. Ou plutôt fier de pouvoir remplir son rôle de Dryadien en purifiant le monde d’une sale engeance. Il serait furieux qu’elle-même ne le fasse pas spontanément. Mais elle avait le sentiment que si elle tentait d'agresser quelqu’un, cela serait mal perçu. Sans compter qu’avec son physique, elle n’arriverait probablement même pas à blesser l’enfant comateux.

 

Apollon dormait toujours. Après avoir rôdé autour de lui et avoir surveillé toutes les autres personnes présentes, Artémis s’était éloignée et avait rejoint Armita dans la chambre dans laquelle elle s’était réfugiée. Après une discussion avec Tomoe, Ewoomi et Maxwell avaient pris les choses en main pour préparer un repas. Noor avait proposé son aide mais ils avaient refusé poliment, l’invitant plutôt à se reposer un peu. Noor était depuis resté debout, particulièrement mal à l’aise. Il se tordait les doigts et se maltraitait parfois le cuir chevelu, incapable de s’asseoir à côté de Callune, même si elle n’était qu’une princesse déchue. Ce détail n’avait pas gêné Tomoe qui avait pris ses aises et paraissait plongée dans ses pensées.

 

Sans y prendre garde, Callune déglutit à cause de sa gorge légèrement sèche. Elle avait vécu bien pire à l’oasis et n’y avait pas réellement prêté attention. Pourtant, ce simple réflexe ne passa pas inaperçu pour Noor. Il sursauta et hésita, avant de fouiller la pièce du regard. Il trouva rapidement ce qu’il cherchait et s’avança vers une commode où il servit un verre d’eau. Il s’approcha ensuite de Callune et le lui tendit, fixant ses pieds, ses joues plus sombres que d’habitude. Callune eut une absence. Qu’est-ce que…

 

— C’est pour vous princesse. Vous avez soif, non ?

 

Il avait réussi à relever les yeux un instant, avant de repiquer de nouveau un fard. Callune sentit sa gorge se serrer. Même au palais, entourée de serviteurs, personne ne s’était soucié d’elle à ce point. D’habitude, son voisinage tentait plutôt de l’oublier, pas d’anticiper ses besoins. Callune saisit le verre sans trop savoir comment réagir. Toute une foule de formules d’usage toutes faites lui venait à l’esprit, mais aucune ne lui paraissait pas appropriée.

 

— Je euh… Hum. Merci.

 

Elle porta le verre à ses lèvres pour se donner contenances. Il faudrait qu’elle prenne le temps d’observer ses compagnons pour déterminer comment répondre à ce genre de situation.

 

— Eh bien, j'pensais pas qu’le mollusque pouvait être le style de quelqu’un ! railla Hawk, sarcastique. J'croyais pas qu’Noor était si désespéré.

 

Callune manqua de peu de s’étouffer en avalant de travers. Son verre lui échappa des mains, détrempant ses vêtements, tandis qu’elle toussait à s'en déchirer la gorge. Noor, la peau plus sombre que jamais, restait figé, sans l’aider cette fois-ci. La pique l’avait visiblement pris de court et il ne savait pas plus qu’elle comment réagir.

 

Hawk s’avança dans la pièce, aussi à l’aise qu’à son habitude. Il s’était rhabillé et paraissait en parfaite santé. Il aurait été impossible de deviner que, un peu plus tôt, il frôlait la mort. Noelia le suivait, plus heureuse qu’auparavant. Ses yeux étaient rougis mais elle souriait et son expression s’était apaisée. Callune sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Elle avait réussi, Noelia allait mieux. Elle n’avait pas pu lui annoncer la nouvelle elle-même, mais au moins le résultat était là.

 

Devant l’agitation qui égayait brutalement la pièce, Ewoomi se redressa et détacha son attention du repas qu’il préparait. Pas le moins du monde gêné par l'arrivée d’inconnus, son sourire s’élargit. Son regard sauta de Callune et Noor à Hawk et ses yeux pétillèrent.

 

— Pourquoi venir perturber les instants de paix de ces jeunes gens ? À moins qu’une pointe de jalousie étreigne votre cœur ?

 

Hawk contempla Ewoomi comme s’il fixait un tas d’immondices. L’insinuation l’avait tellement pris de court que, pour une fois, il ne savait pas quoi répondre. Rien que pour cette prouesse, Callune fut impressionnée par la répartie d’Ewoomi. Celui-ci ne semblait pas avoir reconnu l’agresseur qui avait tenté de l’enlever à Lyanie. C’était probablement mieux ainsi. Lorsqu’elle arrêta enfin de toussoter, elle se pencha pour récupérer le verre. Elle aurait dû se sentir gênée, aussi bien des remarques que de sa maladresse, mais… cela la laissait surtout indifférente.

 

Le temps de se redresser, l’une des portes des chambres s’était ouverte et Artémis déboula dans la pièce commune comme un lutin surexcité. Après une fraction d'étonnement, elle se précipita vers Hawk et lui donna un coup de pied dans le mollet. Surpris par l’attaque venant de derrière, il ne l’esquiva pas. Il se retourna immédiatement et, furieux, il tendit la main vers Artémis qui se recula d’un bond.

 

— C’est d’ta faute ! T’es… T’es… T’es un méchant !

 

Artémis paraissait en colère, mais pas au point d’oublier toute prudence. Elle restait à une distance respectable, un œil toujours sur Apollon. Elle semblait prête à tout pour protéger son frère, et cette constatation serra le cœur de Callune. Malachite aussi aurait fait n'importe quoi pour elle, avant. Quand il était encore en vie. Hawk toisa Artémis puis jugea que l’enfant ne valait pas le coup. Dédaigneux, il se détourna et se dirigea vers la sortie de la maison, sans prêter attention à personne.

 

— Tu pourrais au moins dire merci à Mimi ! Espèce de… Espèce de… Espèce de vilain !

 

Hawk se figea et se retourna, un sourcil haussé. Visiblement, il ne savait même plus par quoi commencer, entre l’insulte aussi gentillette qu’un mot doux et les remerciements qu’il devait.

 

— Remercier Mimi ? Et puis quoi encore ?! C’est qui ?

— C’est Mimi ! Elle t’a soigné ! Elle aurait pas dû, tu es trop vilain.

— Elle ne voulait pas, à l’origine, intervint Tomoe.

 

Elle s’était rapprochée, d’une démarche ondulante et silencieuse. Hawk lui adressa à peine un coup d'œil.

 

— Et quoi alors ? Il faut que je m’extasie de sa bonté d’avoir changé d’avis ? Si elle n’est pas contente, elle n’avait qu’à pas le faire.

 

Noelia regardait la scène, entre amusement et inquiétude. Elle portait toujours les stigmates de sa frayeur et elle ne parvenait pas encore à retrouver sa sérénité habituelle.

 

— Moi, j’aimerais la remercier si possible.

 

Noelia sourit tandis que Hawk levait les yeux en s’éloignant vers la porte. Les échanges de civilités, ce n’était vraiment pas pour lui, mais cela comptait pour Noelia. Callune se contentait de regarder la scène, se sentant étrangement peu concernée.

 

— Comme je le disais, remerciez Armita si vous le souhaitez, elle a pu soigner Hawk en tant qu’Asha Vahishta. Mais elle n’aurait jamais agi sans l’intervention de Callune.

 

Elle sursauta. Tous les regards convergèrent d’un coup vers elle et elle ne s’était pas préparée à être ainsi au centre de l’attention générale. Sans pouvoir le contrôler, son visage se ferma et son dos se raidit. Certains réflexes, comme celui de conserver une expression impassible en cas de tension, restaient profondément ancrés chez elle.

 

Hawk la fixait d’un air entre surprise totale et colère. À n’y rien comprendre. Au moins, pour une fois, il se gardait de lui lancer une remarque désagréable. Noelia paraissait elle aussi prise de court. Le cœur de Callune se serra. Elle aurait aimé pouvoir parler de cela avec elle en privé, pas devant un tel public. Elle se sentait muselée. Les mots restaient coincés dans sa gorge, retenus prisonniers par la présence de spectateurs.

 

Cela aurait dû…

 

Oui, cela aurait dû être autre chose.

 

Mais en même temps… À quoi s’attendait-elle ? Des remerciements pleins de larmes ? Une déclaration de sympathie éternelle de la part de Noelia ? Rendre quelqu’un redevable revenait à l’asservir. Son père utilisait ce genre de stratagème pour asseoir son autorité. Et voilà qu’elle agissait ainsi avec quelqu’un qu’elle voulait considérer comme une amie.

 

Ridicule.

 

Si elle obtenait là quelque chose de Noelia, quelle valeur cela aurait-il ? Cela aurait été forcé. Artificiel.

 

Rien.

 

Il n’y avait rien à attendre.

 

Le visage toujours fermé et le corps rigide, Callune se leva sans un mot et se dirigea vers une chambre, en prenant bien garde de ne regarder personne. Elle devait leur sembler à tous si risible. Elle ne voulait pas craquer, pas maintenant. Elle espérait juste qu’on la laisse tranquille. Ce genre d’interaction la décontenançait et l’épuisait beaucoup trop.

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