III - 2) Lee-Lahn

Par Rimeko
Notes de l’auteur : Et voilà la quatrième nouvelle de cette bestiole !
À nouveau, j'ai choisi le troisième postulat : celui où des fleurs apparaissent sur votre peau en fonction des blessures/souffrances de votre âme-soeur. N'hésitez pas à me signaler si c'est pas très clair au fil de la lecture :)
Bonne lecture ! (4/9)
 

Mon âme-sœur mourut l'année de mes treize ans.

Je me souvenais encore très nettement des roses sanglantes qui étaient apparues sur ma peau, un après-midi de juin. J'étais chez une amie, Dinah, allongée à ses côtés dans l'herbe fraîchement coupée. Nous bavardions et lézardions au soleil depuis presque trois heures. Nous avions fini par aborder le sujet des garçons, des petits amis ; ce n'était pourtant pas le genre de préoccupations qui nous occupait en permanence, contrairement à ce que présentent les médias. Restait que nous entrions à peine dans l'adolescence, tandis que nos corps s'éveillaient lentement aux prémices de la sexualité – j'avais eu mes règles pour la première fois cet été-là – et il me semblait bien qu'à l'époque je croyais encore un tant soit peu au grand amour, et peut-être même aux âmes-sœurs.

Quelle ironie.

Ce fut elle, ma copine, qui les aperçut en premier – une sorte de cri étranglé lui échappa. Je levai la tête et la regardai sans comprendre, puis je suivis son regard jusqu'à ces couleurs qui n'avaient rien à faire sur ma peau mate luisante d'huile solaire. Je me redressai sur les genoux, sans réfléchir, j'ôtai mon T-shirt trempé de sueur, me foutant pas mal de mes seins ainsi exposés. Les fleurs s'étalaient sur ma poitrine, atteignaient mon bras droit, disparaissaient sous la ceinture de mon bermuda. Elles étaient rouges, violettes et bleues, reflétant les blessures qu'avaient reçues mon âme-sœur – et au vu de leur taille, les blessures en question devaient être très sérieuses. J'avais alors pensé, à travers le brouillard qui obscurcissait mes pensées, que c'était l'été et que cela justifiait cette abondante floraison – restait que les fleurs, je les préférais dans l'herbe que sur ma peau. Dinah se leva et courut à l'intérieur de la maison. Elle allait voir son père. Cela ne servait à rien, bien sûr – d'autant plus que je ne savais pas ce qui se passait, je ne connaissais pas mon âme-sœur. C'était bizarre de penser que, quelque part, quelqu'un qui était fait pour moi était en train de se vider de son sang. Est-ce que, au moins, je saurais un jour ce qui lui était arrivé ?

Mes oreilles bourdonnaient, les roses dansaient devant mes yeux, je serrais toujours mon T-shirt dans mon poing. Je n'entendis pas Dinah et son père s'approcher de moi. Je ne perçus qu'à peine la main qui se posa sur mon épaule.

« Ce n'est rien, ce n'est rien, ça va aller, balbutia mon amie. »

Je posai sur elle un regard vide, puis reportai mon attention sur mon torse. J'avais du mal à comprendre ce qu'il se passait, à en saisir la réalité, la gravité. Les deux autres m'encadraient, j'entendais leur souffle, je sentais la chaleur de leur peau.

« Qu'est-ce qui va se passer ? m'entendis-je demander d'une voix étrange. »

Je me rendis alors compte que j'étais au bord des larmes. Je ne me sentais pas triste pour moi, toutefois, mais plutôt pour le jeune – il devait avoir le même âge que moi, non ? – qui reposait quelque part, blessé, probablement inconscient, peut-être même sur le point de mourir. Ma gorge se noua à cette pensée. Je baissai les yeux, quêtant l'apparition de volubilis, les fleurs bleues symboles de mort, sur ma poitrine. Je retins un soupir de soulagement en constatant leur absence.

« Mes condoléances, Lee-Lahn, déclara alors le père de mon amie, comme en écho à mes pensées. »

Je tournai la tête vers lui – il semblait sincèrement désolé pour moi. Dinah, elle, avait porté ses deux mains à sa bouche, ses yeux noirs agrandis d'horreur. Elle fixait un point dans mon dos, au niveau de mes lombaires. Que leur arrivait-il ? Je leur souris maladroitement.

« Si jeune... murmura encore son père, avant de se mordre la lèvre. »

Il était veuf, lui, sa femme était morte en couches. Je me sentis mal pour lui. Il me semblait qu'il n'avait jamais vraiment réussi à faire son deuil.

Ce fut seulement à ce moment, à l'évocation de la défunte mère de Dinah, que je compris.

J'effleurai du bout des doigts le bas de mon dos, avant de me dévisser le cou. Les volubilis étaient là, bien présentes, me narguant de leur bleu trop intense. Je ne savais pas qu'elles pourraient apparaître à cet endroit. Jusqu'à cet instant, je croyais qu'elles ne se dessinaient que sur la poitrine, pour une mort violente, ou sur la nuque, pour une mort calme. C'était ce que j'avais appris.

« Cela n'a aucun sens, pensai-je. »

Mon esprit tournait en rond autour de cette incohérence.

« Et pourtant. »

J'avais le souffle court, les paumes moites, je ne savais pas ce que je ressentais. Je regardai les deux personnes autour de moi, tour à tour, comme si je les découvrais pour la première fois.

« Est-ce que pourrais avoir un verre d'eau ? »

Il faisait si chaud ce jour-là.

* * *

Je laissai glisser ma culotte le long de mes jambes, m'en débarrassai et ouvris la porte de la douche. Avant d'y pénétrer, toutefois, je me dévissai le cou pour observer mon dos dans le miroir – je m'étais habituée, depuis plus de quinze ans qu'elles étaient apparues, aux volubilis qui ouvraient leurs corolles d'un bleu soutenu au niveau de mes lombaires. Je les trouvais même belles. Je savais bien pourtant que nombre de « fragmentaires » comme moi, à commencer par le père de Dinah, préféraient dissimuler cette funeste floraison sous des tatouages. Pas moi. Je n'avais pas envie de les recouvrir, et les tatouages, je les préférais sur mes bras. Cela attirait l'attention, bien entendu – les manchettes ne sont pas coutume dans une société où tous guettent l'apparition du moindre pétale sur leur épiderme – au point de considérer ceux qui avaient perdu leur âme-sœur comme incomplets, « fragmentaires ». Au moins je n'avais plus de souci à me faire de ce côté-là. Il y avait bien encore des fleurs qui apparaissent de temps en temps sur ma peau couleur de miel, cependant je savais pertinemment qu'elles ne signifiaient rien.

En refermant derrière moi la porte de la douche, goûtant la sensation du carrelage froid sous mes pieds, je me remémorai le psychologue que mes parents m'avaient envoyée consulter, juste après la mort de mon âme-sœur. Il arborait de petites lunettes carrées et il avait mis un soin particulier à m'expliquer que ces fleurs incongrues résultaient d'un simple réflexe psychosomatique. À mon avis, il avait peur que je me fasse de faux espoirs. J'avais aussi l'impression que j'étais celle que la nouvelle avait, au final, le moins ébranlée. Pourquoi aurais-je fait le deuil d'une personne que je n'avais pas connue ? Quant au « futur solitaire » qui avait été évoqué une fois à un repas de famille, il me convenait très bien, merci, surtout que mon lit accueillait régulièrement un deuxième occupant. Ma tante avait paru choquée lorsque je lui avais tranquillement exposé cet état de fait, j'en avais presque eu envie de rire. Quel scoop ; pas besoin du grand amour pour avoir un orgasme – de toute façon, le grand amour, je n'y croyais pas trop.

Des partenaires, j'en avais eu pas mal en presque une décennie. Les hommes me trouvaient jolie... les femmes aussi, d'ailleurs, même si elles ne m'intéressaient pas. Parfois, je me demandais ce qu'ils pouvaient bien trouver d'attirant dans ma silhouette dégingandée, mes larges lunettes et mes longs cheveux noirs que je n'avais jamais le courage de coiffer correctement. Souvent, je me rendais compte qu'ils fétichisaient en réalité mon « exotisme », mes yeux bridés et ma peau mate. Combien de fois ne m'étais-je pas entendue demander d'où je venais, d'où je venais vraiment – de France, abruti, tout comme toi –, si je savais parler japonais ou chinois ou que sais-je encore – je suis d'origine vietnamienne –, combien de fois ne m'avaient-ils pas déclaré comme une chose toute naturelle, comme un compliment même, qu'ils avaient toujours fantasmé sur les Asiatiques, m'assurant à quel point ils trouvaient les « filles comme moi » sexys et attirantes ? C'était pourtant le meilleur moyen de remplacer chez moi toute pulsion sensuelle par de... plus brutales, disons. Heureusement, quelques hommes paraissaient m'apprécier pour ce que j'étais vraiment – une jeune graphiste avec des idéaux bien tranchés et un caractère farouchement indépendant.

C'était d'ailleurs probablement ce trait de personnalité qui m'avait poussée à découvrir qu'il n'y avait pas toujours besoin d'un partenaire pour se faire plaisir. Je souris à cette pensée, coupai l'eau et laissa ma main s'égarer entre mes cuisses.

Je sortis de la salle de bains en même temps qu'un nuage de buée avec une serviette sur la tête pour seul vêtement. Je me résolus tout de même à enfiler un T-shirt avant de m'installer sur le parquet de ma chambre avec mon ordinateur, puis j'accédai à ma messagerie d'un geste machinal. Alors que la machine ronronnante chauffait mes cuisses nues, j'ouvris par désœuvrement le mail d'un client, Monsieur de Maneaker, qui me demandait de designer un logo pour son entreprise de pose de parquets. Il voulait plus précisément quelque chose qui évoquait à la fois sa modernité et son expérience due à des décennies d'existence, le respect de l'environnement et le rendement, la proximité avec les clients... Oui, tout cela, dans un logo. Je résistai difficilement à l'envie de me taper la tête contre le mur. Qu'est-ce qu'ils croyaient tous, que j'étais magicienne ?

« Hé bien non, marmonnai-je à voix haute, désolée de vous décevoir... »

Moi, j'étais seulement graphiste, et si j'étais persuadée que l'image était un puissant moyen d'expression, je connaissais également ses limites. En l’occurrence, j'étais bien consciente que mes créations n'avaient pas de pouvoir d'hypnose. Si vous vouliez des tranches de cerveaux malléables, il fallait vous adresser à la télé.

Mon téléphone sonna au même moment, m'offrant une providentielle distraction. Je jetai un coup d’œil au nom de celui qui m'appelait, puis décrochai sans plus d'hésitations.

« Lee-Lahn ?

- Non, celui qui lui a volé son portable.

- Haha. Bonjour tout de même, Monsieur le voleur.

- Bonjour Santo. Je suis contente de t'entendre. »

C'était vrai. Je ne connaissais pas le jeune homme depuis très longtemps, toutefois je m'étais bien vite habituée à nos discussions quasi-quotidiennes, et il m'avait manqué pendant sa semaine de vacances sans réseau mobile.

Nous nous étions rencontrés lors d'un projet d'aménagement de la ville pour les personnes à mobilité réduite, projet pour lequel je réalisais des affiches et qui était mené par son association, « Des fleurs pour la vie » – allusion aux floraisons indélébiles qui apparaissaient sur la peau des âmes-sœurs de personnes handicapées. D'abord, Santo et moi avions échangé par Skype à propos des visuels, et puis nos conversations avaient dépassé ce cadre. Nous nous étions vus en vrai un peu plus tard. Santo avait une peau cuivrée, de beaux yeux noirs avec des cils que beaucoup de filles auraient aimé posséder, et des jambes qui ne fonctionnaient plus depuis une dizaine d'années. Il ne m'avait jamais dit avant être paraplégique, et je n'étais pas très fière de ma réaction quand je l'avais découvert. Après coup, il s'était même excusé de m'avoir prise au dépourvu... comme si cela avait été à lui de s'excuser. Ceci dit, une fois la surprise initiale passée, cela ne changeait pas grand-chose pour moi – excepté cette fois où j'avais découvert que certaines portes, y compris celle de mon café favori, étaient trop étroites pour un fauteuil roulant. En conséquent, nous prenions nos boissons à emporter – au moins, ils avaient des gobelets avec couvercle, plus faciles à transporter pour Santo – et nous allions nous installer sur les bords de la Seine pour profiter des premiers jours du printemps.

« Alors, quoi de nouveau Lee ?

- Pas grand-chose... Et toi ?

- Oui, c'était cool la campagne. Oh, et au fait, faut que je te raconte ; je sais maintenant ce que ça fait d'être dragué uniquement pour un aspect de son physique.

- Ne me dis pas que tu as trouvé une fille qui fantasme sur les fauteuils roulants.

- Si.

- Je déteste ce monde.

- Moi aussi.

- Ah, repris-je, et sur une note plus positive : je sais pas si tu es déjà courant, mais ton association a signé le contrat avec la mairie il y deux jours... ?

- Oui, j'ai vu ! »

Sa joie audible me fit sourire.

« Au fait, tu es libre demain, Lee ?

- Juste le matin, après je vais voir ma mère.

- D'acc. On petit-déjeune ensemble ?

- Si ça ne te dérange pas de m'attendre jusqu'à onze heures, c'est tout bon pour moi.

- Grasse mat', hein ?

- Toujours. »

Je ponctuai cette réponse d'un bâillement appuyé, et je l'entendis s'esclaffer à l'autre bout du fil. Je ne pus m'empêcher de sourire à nouveau.

* * *

Le lendemain, je réussis l'exploit d'arriver en retard et Santo m'accueillit avec un roulement d'yeux appuyés, sans pouvoir dissimuler son sourire cependant.

« Désolée, haletai-je en me glissant sur la chaise face à lui, un peu essoufflée.

- Tu as couru ?

- Moui. Deux minutes trente top chrono, j'ai battu mon record.

- Tu sais que tu n'habites qu'à quatre-cents mètres d'ici, hein ? C'est minable comme record.

- J'aime pas le sport, okay ? On ne juge pas. »

Il rit doucement, puis poussa vers moi une tasse de café fumant. Ce mouvement fit remonter un peu sa manche, dévoilant la blancheur d'une viorne, la fleur de la fatigue. Cette vue me troubla un peu ; nous ne parlions pas souvent d'âme-sœur tous les deux, et j'avais parfois tendance à oublier que pour la plupart des gens la « fin heureuse » restait d'actualité.

« Des croissants arrivent, précisa-t-il.

- Tant mieux, je meurs de faim.

- C'est ça de dormir dix heures d'affilée...

- Je n'ai dormi que six heures, avouai-je en testant la température de ma boisson du bout des lèvres.

- T'as trouvé une nouvelle série à regarder ?

- Tu me connais si bien. Elle est super, d'ailleurs. Et je crois que ça te plairait.

- Ah ? Ça parle de quoi ? »

Je me lançai dans un résumé enthousiaste et un peu confus de l'histoire, et Santo m'écouta sans m'interrompre, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Au bout d'un moment, je remarquai qu'il regardait plus mes lèvres à moi que mes yeux, cependant je fis mine de ne pas m'en rendre compte. Cela faisait naître une douce chaleur dans mon bas-ventre. Le jeune homme me plaisait, je devais bien l'avouer. La preuve, j'avais même pris la peine d'enfiler une blouse à motif fleuri et un jean propre, au lieu du survet' dans lequel j'adorais traîner pendant tout le week-end – par contre, j'avais abandonné l'idée de discipliner un tant soit peu mes cheveux, attachés à la hâte en un chignon brouillon, que mon récent petit sprint n'avait pas arrangé.

Je secouai la tête pour chasser ces pensées, sans chercher cependant à dissimuler mon sourire, et je me laissai aller contre le dossier de ma chaise. Je sentais la rugosité du bois à travers le mince tissu de mon haut. Mon regard s'égara sur les autres clients du café. Il y avait non loin de nous un couple d'émission télé – deux blancs qui venaient probablement déjeuner après leur footing dominical, la fille arborant des mèches blondes, tous deux parfaitement bronzés et vêtus de vêtements de sport très design. Des arceaux de lierre enserraient leurs jambes – annonce des courbatures à venir. Un peu plus loin, un homme avait le menton négligemment appuyé sur sa main, ce qui ne parvenait pas à dissimuler totalement la rose bleue qui le décorait. Je fronçai un peu les sourcils – j'espérais que ce n'était pas lui qui avait frappé son âme-sœur, avant de me rappeler que le principe des âmes-sœurs, c'était justement d'éviter les relations toxiques ou abusives... Enfin, il me semblait.

« Tu es en couple, toi, Lee-Lahn ? »

Je reportai mon attention sur mon compagnon et secouai la tête, sans me formaliser de la demande impromptue. C'était même un aspect que j'aimais chez Santo, son habitude de changer parfois brutalement de sujet, et de poser des questions, tout le temps et sur n'importe quoi sans gêne apparente. Je ne m'ennuyais jamais lors de nos rendez-vous.

« Je suis célib' en ce moment, répondis-je. Ma dernière histoire remonte au mois dernier, parce qu'il a déménagé et que je n'ai pas voulu suivre.

- Ah. Et ton âme-sœur, tu as des pistes sur elle ? ajouta-t-il avec un regard furtif en direction des tatouages sur mes bras.

- Elle est morte. »

Il prit une mine de circonstance en piquant du nez dans sa tasse.

« Je suis dés-

- Je ne l'ai pas connue. »

Il me jeta un regard au travers la fumée qu'exhalait son café.

« Mes parents, continuai-je, le psy qu'ils m'ont envoyée voir, mes amis... Tous me plaignaient et me traitaient comme si je risquais de me briser à tout moment. Je détestais ça. Je me sentais coupable, en plus, j'avais l'impression que j'aurais dû me sentir mal, mais... mais non. J'espère que tu ne me prends pas pour un monstre sans cœur, ajoutai-je avec un petit rire un peu forcé.

- Non, ne t'inquiète pas. Je crois que je comprends. C'est qu'on en fait tellement tout une montagne, de cette histoire d’âmes-sœurs... »

J'acquiesçai avec véhémence.

« Oui ! Je crois bien qu'il ne se passe pas un jour sans que j'entende quelqu'un parler de fleurs, et j'imagine que tous ces gens ne sont pas des amateurs de botanique... »

Il gloussa.

« J'en ai encore, des fleurs, de temps en temps, sur ma peau, déclarai-je sans trop savoir pourquoi. Psycho-somatique, il paraît, et... pourquoi tu me regardes comme ça ?

- Parce que... Tu... Euh... »

Santo ferma les yeux quelques secondes et inspira profondément.

« C'est un des sujets sur lesquels mon assoc' veut se spécialiser dans leur prochaine campagne, reprit-il. Il s'agit d'une grosse incompréhension autour des volubilis, à cause du tabou qui entoure les « fragmentaires », parce que... hé bien, elles sont symptômes de mort, bien sûr, mais aussi de paralysie. Où se trouvent les tiennes ? »

Ma tasse de café me brûlait les doigts, toutefois j'avais à peine conscience de la douleur. Mon esprit refusait de fonctionner correctement.

« Dans le bas de mon dos. »

Je ne reconnaissais pas ma propre voix.

« Alors ton âme-sœur est peut-être paraplégique. Je ne sais pas si c'est vraiment le cas, hein, ceci dit, je ne voudrais pas te faire de faux espoirs... Les fleurs psycho-somatiques, ça arrive aussi. Mais... j'ai l'impression que c'est une éventualité dont tu devrais avoir conscience. »

Quelques heures plus tard, j'avais la même impression... surtout depuis que j'avais trouvé un certain article de journal dans des archives en ligne.

Je me passai la main sur le visage et relus encore une fois les quelques lignes que j'avais dénichées, après plus d'une heure de recherche, dans la rubrique faits divers d'une feuille de chou locale. Il faisait désormais noir dans la pièce principale de mon appartement et ma tasse de café avait depuis longtemps refroidie sur la table. L'écran de mon ordinateur projetait une froide lumière bleutée qui accentuait les angles et donnait une allure de statue à mes mains, posées sur le clavier, immobiles. Il me semblait être clouée au fond de mon canapé.

Je fermai les yeux. Sur l'écran de mes paupières closes dansaient encore le titre du billet – « Un mort et deux blessés graves dans un accident de la route dans le Lot ». Il était daté du 18 juin 2002. En général, je trouvais ce genre d'article totalement dénué d'intérêt et de pertinence ; cependant, cet accident avait eu lieu l'année de mes treize ans. Et l'un des blessés s'appelait Santo Álvarez.

Je m'en doutais depuis une dizaine de jours désormais. À demi-mot, j'avais cru comprendre qu'il avait perdu l'usage de ses jambes à l'adolescence. Et puis, je savais bien qu'il me plaisait, et pas comme mes autres conquêtes, non, je savais qu'il y avait quelque chose de spécial entre nous.

Je savais aussi que j'aurais dû lui demander en face. « Quand as-tu eu ton accident ? » Ces mots n'étaient malgré tout jamais parvenus à franchir la barrière de mes lèvres.

Peut-être qu'à défaut de les prononcer, je pourrais les écrire.

Je tendis le bras et me saisis de mon portable. « Santo ? Tu avais raison à propos des volubilis sur ma peau. » J'envoyai le message sans me laisser le temps de réfléchir, par peur de changer d'avis. Comme toujours, sa réponse ne se fit pas attendre, même si le soleil s'était couché depuis longtemps :

« Que veux-tu dire ? »

« L'accident de mon âme-sœur a eu lieu le 18 juin 2002. »

Pendant de longues minutes, rien ne vint. Je me mordillai la lèvre sans détacher mes yeux de l'écran désespéramment inerte. Je me laissai aller contre le dossier de ma chaise, croisai mes jambes en tailleur, tentai d'inspirer et d'expirer calmement. « Âme-sœur  ». Un drôle de mot, n'est-ce pas ? Cela semblait presque incestueux – l'idée m'arracha un sourire. Et pourtant... ce soir, il me semblait que ce concept signifiait vraiment quelque chose pour moi. Peut-être que c'était simplement dû l'heure tardive, toutefois j'en étais presque à croire au destin. Après tout, quelle était la probabilité que Santo et moi nous soyons rencontrés, et puis que la conversation de ce matin ait eu lieu ? Sans cela, je me considérerais toujours comme une fragmentaire.

Mon téléphone vibra entre mes doigts et il me sembla recevoir une décharge électrique. Mes mains tremblaient tant que je dus m'y reprendre à trois fois pour accepter l'appel.

J'entendais sa respiration à l'autre bout du fil.

« Lee-Lahn ? »

Sa voix envoyait des ondes de chaleur à travers mon corps. J'émis un son à mi-chemin entre le couinement et le « oui ». Une partie de mon esprit s'agaçait de ce trouble, de ma bêtise. L'autre partie se contentait de profiter de cette drôle de sensation dans mon ventre.

« Ce jour là, le 18 juin, je...

- Je sais, le coupai-je. Je sais. »

Mon cœur battait à grands coups dans ma poitrine. J'avais envie de pleurer, de rire.

Je me sentais bien.

« … Lee ?

- Oui ?

- Chez toi ou chez moi ? »

Je ne répondis pas immédiatement, indécise quant au sens de ses paroles.

« J'ai envie de toi. »

* * *

Voilà désormais deux mois que je sortais avec Santo, et cela commençait à s'approcher de la plus longue relation que je n'avais jamais eue. Il fallait bien dire que s'attacher, ce n'était pas trop mon truc, et que je n'avais que peu de scrupules à rompre avec celui qui contrariait mes projets. J'avais du mal à croire en l'amour tout-puissant, celui qui changeait les gens et surmontait tous les obstacles. Mes attirances semblaient toujours si fragiles...

Et pourtant, pour la première fois de ma vie, il me semblait que je serais prête à m'adapter à un partenaire. Par ailleurs, ma mère avait été positivement ravie quand je lui avais annoncé que je ne partais plus en Suède pour un stage à durée indéterminée, comme je l'avais prévu l'an dernier. Elle m'avait même demandé quand est-ce qu'elle aurait des petit-enfants, d'un ton blagueur. Je lui avais rétorqué de ne pas s'emballer, alors qu'un frisson me parcourait la colonne vertébrale. Je n'avais jamais aimé les gosses.

Et puis, il ne fallait pas brûler les étapes ; pour l'instant, nous n'habitions toujours pas ensemble, même si une bonne partie de mes fringues avaient élu domicile dans son armoire – comme les siennes l'auraient fait dans la mienne, s'il y restait de la place. Pour une obscure raison, nos chargeurs de téléphone représentaient les seuls objets qui n'avaient jamais fait l'aller- retour entre nos deux appart' – parce que c'était tellement plus pratique de se battre pour l'unique chargeur lorsque nous décidions enfin de nous coucher à une heure indue, pour que finalement l'un de nous commence la journée suivante avec un chargeur à plat. « Les joies de la vie de couple », avait coutume de plaisanter Santo. Cela me faisait rire, sauf quand c'était mon propre portable qui était en train d'agoniser.

Il y en avait déjà d'autres, de « joies de la vie de couple », parce que je n'avais pas encore jeté aux orties toute velléité d'indépendance. J'essayais pour l'instant de ne pas trop y penser.

Un après-midi où nous nous étions installés sur notre banc favori, sous un tilleul en fleur et face à la Seine, cependant, je fus bien obligée de faire face à mes doutes. D'ordinaire, j'aimais les questions inopinées de Santo – ce n'était néanmoins pas le cas lorsque la demande comportait autant d'implications que celle-ci :

« Quand est-ce que tu déménages chez moi, Lee ? »

Pendant de longues secondes, je restai figée, mes doigts crispés autour de mon gobelet, si bien que Santo finit par se tourner vers moi, un air interrogateur sur le visage.

« Lee ?

- Je ne sais pas, débitai-je dans un souffle. »

Je lui jetai un coup d’œil sans tourner la tête. Il fronçait légèrement les sourcils, et son expression perdue me donnait étrangement envie de m'enfuir.

« Ça pourrait être bientôt. Il suffit qu'on choisisse une date, qu'on appelle des amis ou des déménageurs – sauf si tu as envie de tout trimbaler toute seule – et puis voilà, on habitera ensemble. C'est que ça commence à être un peu idiot de payer deux loyers distincts, ajouta-t-il avec un rire qui sonnait un peu faux. »

Il devait bien sentir mon malaise, même s'il ne le comprenait pas. Je devrais lui expliquer, mais les mots se coinçaient dans ma gorge. Une rafale de vent fit voleter mes cheveux noirs devant mon visage et je pris le temps de réaliser le chignon le plus sophistiqué de toute mon existence. J'avais la chair de poule.

« Lee, qu'est-ce qui se passe ? »

J'inspirai profondément – l'air sentait les fleurs et le soleil – et me tournai pour le regarder en face.

« Pour tout dire, je ne suis pas sûre de vouloir m'installer avec toi. »

Ces mots sortirent de ma bouche avant que je n'aie eu le temps de les retenir. Je me mordis la lèvre, mortifiée, alors que le sourire de Santo se fissurait.

« Pourquoi ? »

Il y avait quelque chose d'enfantin dans sa voix, une frayeur candide qui me serra le cœur. J'aurais voulu adoucir mes paroles, m'expliquer, j'aurais même voulu qu'il en soit autrement – mais voilà, je savais que je ne serais pas heureuse si j'acceptais sa proposition.

« Parce que je ne peux pas renoncer à ma liberté, prononçai-je d'une voix douce en cherchant son regard. »

Comme il détournait la tête, je posai ma main sur la sienne dans une tentative pour renouer un contact qui était en train de se déliter sous mes yeux. Santo se dégagea d'un geste sec.

« Je vois. »

Un muscle roulait au niveau de sa mâchoire. La main qu'il m'avait reprise reposait sur ses cuisses, enroulée en un poing serré à s'en faire blanchir les phalanges.

« Qu'est-ce que tu vois ? Santo, repris-je alors qu'il restait silencieux, je t'en prie, je...

- Tu quoi ?! Tu cherches comment m'expliquer sans me blesser que tu ne veux pas de moi parce que mon fauteuil roulant t'empêcherait de mener la vie que tu veux ? Laisse-moi te dire que ce n'est pas possible. Mais vas-y, ne t'en fais pas trop pour moi, je m'en remettrai ; tu n'es pas la première. »

Il se tut un instant pour reprendre son souffle.

« Tu sais, ajouta-t-il, peut-être que j'ai été désigné pour être ton partenaire sans que mon accident soit pris en compte. Peut-être que ton âme-sœur est vraiment morte ce jour-là. »

Je le fixai pendant de longues secondes, la bouche entrouverte, médusée. Je n'avais jamais perçu une telle amertume dans son ton. J'étais bien consciente que son handicap lui rendait la vie difficile, toutefois je pensais qu'il s'y était habitué, depuis le temps – quand il l'évoquait, c'était toujours en plaisantant. Je découvrais en lui une cicatrice, non, une blessure, dont jusque-là je n'avais pas même soupçonné l'existence. Mon regard fut alors attiré par une tâche orange sur mon poignet gauche, juste là où mes tatouages s'arrêtaient, et je me sentis mal. Un souci. Symbole de deuil, de souffrance morale.

Il fallait que je me rattrape.

« Santo, je... je te jure que ce n'est pas ce que tu crois. Écoute-moi, réclamai-je alors qu'il se tournait vers moi, ses yeux noirs vibrants de colère contenue. Je ne pensais pas à ton fauteuil – qu'est-ce que tu veux qu'il nous empêche de faire ? Je ne suis pas adepte de sports extrêmes, ni même de quelque sport que ce soit, pour tout dire. (Ses lèvres frémirent, ébauchant un sourire, et mon cœur fit un bond dans ma poitrine.) Non, ce que je viens de te dire, je... je l'aurais dit à n'importe qui, valide ou non. Tu comprends, je pensais que mon âme-sœur était morte – je te pensais mort – et j'ai appris à vivre avec cette idée. Entre ça, et mon caractère ou je ne sais quoi, j'aime être seule. J'en ai besoin. »

Je me tus, guettant sa réaction. Il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil et croisa les bras sur sa poitrine. Il semblait s'être légèrement détendu, néanmoins.

« Santo ? insistai-je. Tu me crois, hein ? Tu sais que je ne te mentirai jamais. »

Il évitait encore mon regard.

« Je me demande juste si tu ne te mens pas à toi-même. »

À cela, je n'avais rien à répondre. Je me rapprochai un peu de lui, ignorant l'accoudoir du banc qui s'enfonça ainsi dans ma hanche, métal froid contre le tissu de mon short. Cette fois, il me laissa lui prendre la main. Ses doigts réchauffaient les miens et je les serrai un peu plus, convulsivement. Enfin, ses yeux noirs rencontrèrent les miens.

« Je... »

« Je suis désolée », voilà ce que je cherchais à dire. Toutefois, à ce moment-là, il se pencha vers moi, s'appuyant d'une main sur mes cuisses, et m'embrassa. Une drôle de sensation m'envahit alors que je lui rendais son baiser. Il me mordilla la lèvre et une vague de désir me parcourut le corps.

« Je t'aime, Lee, murmura-t-il avant de s'éloigner de moi.

- Moi aussi, Santo, moi aussi. Et je... »

Et puis merde.

« Je crois que je pourrais m’accommoder à la vue sur la Seine depuis la fenêtre de ta chambre. »

Le jeune homme me fixa un instant avant de comprendre, puis un sourire découvrit la blancheur éclatante de ses dents. Il ne fit aucun commentaire sur mon soudain revirement et, à la place, il m'embrassa à nouveau.

À cet instant, je ne regrettai rien.

Deux autres mois après, je me trouvais désormais en position de nuancer cette histoire de regrets.

Pour commencer, j'aurai dû emporter de l'eau.

La forêt bruissait tout autour de moi. Au-dessus de ma tête, le bleu du ciel vibrait de soleil, l'air bourdonnait d'insectes affairés, les aiguilles des pins frémissaient sous une légère brise. J'essuyai mon front d'un revers de main et rajustai mon sac à dos sur mes épaules. Mes baskets émettaient un petit bruit mouillé à chaque pas que je faisais et ce son rythmait ma marche depuis une ou deux heures... depuis, en fait, que j'avais traversé à guet une rivière sans même prendre la peine de ralentir pour ôter mes chaussures. Cela aussi, je le regrettai un peu, avec le recul.

Je devais avoir l'air d'une folle à me balader seule en plein milieu des Pyrénées avec pour tout accoutrement un pyjama lapin, des baskets agonisantes et un sac de randonnée à moitié rempli seulement. D'ailleurs, le minuscule moineau qui m'observait curieusement depuis une branche avait l'air de cet avis.

« Tu te demandes comment j'ai bien pu me retrouver là, hein ? »

L'oiseau pépia, me fixa encore un peu de son œil tout rond, puis prit son envol. Je le suivis des yeux jusqu'à ce qu'il se perde entre les pins, puis soupirai bruyamment.

Ce mois d'août avait pourtant bien commencé. Avec un couple d'amis et Santo, nous avions décidé de passer des vacances en amoureux au milieu des montagnes. Nous y avions trouvé un adorable chalet de plein pied – rapport au fauteuil roulant de mon compagnon – et nos premiers jours s'étaient partagés entre une petite balade dans les environs, une découverte du village voisin, une fastueuse raclette jusqu'à une heure indue et les vingt-quatre heures de comatage qui avaient suivi ladite raclette. Nous rions en permanence, au point que mes abdominaux, peu habitués à une quelconque activité sportive, avaient décidé unilatéralement que des courbatures seraient de bon aloi. Mon compagnon avait éclaté de rire lorsqu'il avait découvert les feuilles de lierre – fatigue musculaire – qui s'étaient dessinées sur la peau de son ventre. Ce n'était pas la première fois qu'il se moquait de moi en découvrant que j'avais des courbatures après les activités les plus banales – un des désavantages d'être des âmes-sœurs, il y avait des choses que nous ne pouvions plus dissimuler.

Toutefois, si le début de ces vacances-là se maintenait au beau fixe – ou presque –, ce n'était pas toujours le cas de notre vie quotidienne. Nous nous disputions de plus en plus souvent.

Évidemment, le handicap de mon compagnon, et les contraintes qui allaient avec, n'aidaient en rien, toutefois j'étais presque sûre que cela ne représentait qu'un obstacle de plus, et pas du tout le fond du problème. Après tout, n'importe qui peut laisser traîner ses chaussettes sales, finir le paquet de céréales sans en racheter ni même vous prévenir, ou encore inviter des amis dans l'appartement quand vous ne rêvez que d'une soirée tranquille, non ? Ce serait facile de déclarer que c'était de ma faute, que j'avais été trop longtemps célibataire, et que je ne savais pas m’accommoder d'un partenaire... Cependant, la vérité, c'était que Santo était au moins aussi individualiste et têtu que moi. La vérité, c'était que nous n'arrivions pas à nous adapter l'un à l'autre – à part au lit, toutefois, parce que là... comme je l'ai lu quelque part, il semblerait bien que nos corps s'aimaient bien. Nos cerveaux, il s'agissait là d'une tout autre affaire.

Je me demande si, en fait, je suis capable d'aimer. Une fois, quand j'étais au lycée, avec tout ce que cela implique comme découvertes, une de mes amies n'était pas sûre d'aimer un garçon, ou d'être juste amicalement très proche de lui. Elle m'avait demandé conseil, je lui avais répondu que si elle avait envie de l'embrasser, voire plus, alors elle était amoureuse de lui. Elle avait répliqué, doucement, qu'il lui semblait que l'amour, c'était un peu plus que cela. Je me souvenais encore de son regard. J'avais haussé les épaules, marmonné quelque chose, « peut-être », ou encore « je verrais bien ». Hé bien, près de dix ans après, j'avais vu : je ressentais de l'attirance sexuelle, et c'était tout.

Et je me rendais compte que l'attirance sexuelle ne suffisait pas lorsqu'il s'agissait de faire des compromis pour rendre la vie à deux possible.

Et puis, même pendant cette parenthèse pyrénéenne, les choses avaient commencé à dégénérer alors que nous découvrions petit à petit que chacun de nous avait des attentes différentes par rapport à ces vacances – que ce soit au niveau des activités, des repas, ou même des couchages. Karen avait passé la journée de la veille à bouder après que nous avons refusé de l'accompagner pour visiter une ferme, Santo et Nery s'étaient disputés en faisant les courses, et puis ils s'étaient mis à trois pour me reprocher d'élaborer dans mon coin le programme de ce séjour selon mes envies et de le suivre quoi qu'il arrive. L'orage avait éclaté quand j'avais cuisiné des pâtes pour moi toute seule, parce que le poisson pêché dans l'après-midi ne m’intéressait pas. « Égoïste », c'était le mot qui avait failli me faire sortir de mes gonds. J'avais failli leur rétorquer que c'était eux, les égoïstes, à vouloir que je m'adapte à leurs plans, et puis je m'étais retenue, je m'étais mordue la langue, et j'avais fait des efforts pour me calmer. Le dîner s'était terminé en silence.

Toutefois, nous avions renquillé dès le lendemain matin. Santo s'enthousiasmait sur les sandwichs au thon d'une boulangerie de sa ville d'origine et il a ajouté que je pourrais bientôt en goûter, puisque nous allions nous installer là-bas. Je lui ai rappelé calmement que nous avions déjà discuté et que, pour mon boulot et ma vie en général, je préférais rester sur Paris. Il s'était alors énervé, arguant que je n'en faisais qu'à ma tête et que je m'en foutais de ce que, lui, il voulait, et les deux autres se sont mis de son côté. Et j'ai... j'ai craqué. En soi, ce n'était rien, mais cela avait été le détail de trop. Je crois que je ne m'étais jamais disputée aussi violemment avec qui que ce soit. J'avais fini par briser une assiette sur le sol – c'était cela ou frapper quelqu'un –, j'avais attrapé un sac à dos qui traînait et j'étais partie, sans un mot, sans un regard en arrière. Nery m'avait suivie, avait tenté de me raisonner, s'était excusé, mais je ne l'avais pas écouté, et il avait abandonné après que j'ai traversé à guet ce fameux cours d'eau qui avait trempé durablement mes baskets.

Voilà donc pourquoi je me retrouvai là, au beau milieu des Pyrénées, en pyjama. Je me demandais l'espace d'un instant si le fait d'avoir les pieds mouillés était considéré comme une souffrance et, si oui, quelle fleur y correspondait. Je pariais sur une algue.

Je m'arrêtai pour souffler un peu et laissait glisser mon sac à terre. Il commençait à vraiment peser, celui-là. J'écartai une mèche de cheveux noirs qui se collait à mon visage en sueur. Il faisait de plus en plus chaud et j'en étais à considérer sérieusement l'idée de plonger tête la première dans la prochaine rivière que je croiserai pour me rafraîchir.

J'ôtai mon haut de pyjama – de toute façon, j'étais seule dans ce coin de la forêt – et si ce n'était pas le cas, celui qui aurait le malheur de sexualiser ma poitrine, il se ferait recevoir. La brise caressa ma peau mate et un léger soupir de contentement m'échappa. Je baissai les yeux vers les arceaux des volubilis, les fleurs funestes qui décoraient le bas de mon dos et mes hanches depuis l'accident de Santo. Je les effleurai du bout des doigts alors qu'un étrange sentiment de nostalgie m'envahissait.

Malgré tout, je n'étais pas sûre de regretter ce qui venait de se passer ; peut-être qu'une rupture était ce qui pouvait nous arriver de mieux, à Santo et à moi, même si cela ne sautait pas aux yeux de prime abord. Il me semblait que j'avais eu raison, deux mois auparavant, lorsque j'avais commencé par refuser de m'installer avec mon compagnon. J'avais l'étrange certitude que Santo comprendrait cela et que nous resterions proches, amis ou même amants, une fois que le temps aura dissipé le ressentiment dû à notre récente dispute. Peut-être était-ce aussi un futur possible pour des âmes-sœurs – nous en étions, il n'y avait aucun doute là-dessus... De toute manière je n'avais jamais été vraiment attirée par la perspective de fonder une famille.

Maintenant, il allait falloir que j'annonce à mes amis restés sur Paris et à ma famille que j'avais rompu avec mon âme-sœur pour une histoire de sandwichs au thon.

Je me mis à rire.

Après tout, c'était l'été, et le soleil brillait haut dans le ciel.

 

 

 

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Kitsune
Posté le 27/10/2019
Coucou Rim’!
Je suis contente d’avoir retrouvé mon chemin jusqu’à tes nouvelles.
J’ai bcp aimé l’histoire de Lee-Lahn qui, encore une fois, met en avant plusieurs sujets importants d’une jolie manière : le handicap, notamment au sein du couple, l’importance du compromis dans une relation...
Tu écris vrmt bien, on se glisse facilement dans l’histoire.
La seule chose qui m’a un peu embêtée, je chipote, c’est la vitesse avec laquelle on passe de l’âme-sœur “morte” à “paralysée”, la transition paraît un peu brutale comme s’il manquait le moment où ton héroïne accepte la nouvelle, ce qui pourtant ne soit pas être évident. Il semble également étrange qu’elle n’ai jamais pensé à cette éventualité et que cela lui tombe brusquement dessus après toutes ces années.
Cela dit, ton histoire se comprend très bien malgré cela et est super bien construite. Ce n’est pas vraiment un gros problème, juste un peut embêtant !
Hormis ceci, j’ai adoré cette nouvelle, notamment sa fin, très juste.
À très vite,
Bisous bisouuuus
Rimeko
Posté le 29/10/2019
Yo !
Contente de te revoir comparse canidé ;)
Le compromis dans un couple, c'est un sujet qui me fascine particulièrement parce que, ben... Moi je sais pas en faire de compromis XD (Bon c'est la séquence déballage de vie, mais en fait je me rends compte que les deux dernières nouvelles (actuellement) de ce recueil sont principalement une tentative perso de comprendre comment ça marche, l'amour !)
Oui, j'avoue que ça coince un peu de ce côté-là... Mais du coup, comme tu viens de brancher mon cerveau sur ce problème avec ce commentaire, j'ai une idée de corrections x) Je vais voir si j'ai le courage / le temps de la corriger un de ces jours !!
Je suis contente que tu aies aimé, et au plaisir de te retrouver sur la cinquième nouvelle <3 Merci !!
Gabhany
Posté le 04/09/2018
Hello Rimeko !
Alors pour cette fin, ma première réaction a été : "Oh Bah non !" et ensuite en y réfléchissant, je la trouve logique en fait cette fin, vu l'indépendance de Lee-Lahn et le caractère de Santo. C'est une fin douce-amère, mais c'est cohérent. On a envie d'espérer qu'ils trouvent tous les deux le bonheur. 
De tes 4 nouvelles, je trouve que c'est celle de Lee-Lahn la plus aboutie. On suit vraiment les états d'âme de tes personnages, leurs sentiments sont finement décrits, et ton style dessert bien l'histoire.
J'ai beaucoup aimé te lire, j'ai hâte qu'une autre nouvelle soit publiée !
Ah et j'ai une question : d'où viennent tes postulats ? Ce sont tes idées ? Je les trouve tous les deux très poétiques. 
Rimeko
Posté le 04/09/2018
Hello !
Ça me fait plaisir que tu la trouves logique :) Oui, pour moi Lee-Lahn et Santo ne sont pas des gens qu'une vie de couple normée, ou une vie de famill, puisse satisfaire... Du coup ils vont devoir apprendre à composer avec cet aspect d'eux-mêmes, et à être heureux ensemble (enfin... "ensemble" à leur manière, quoi). (Pour être précise, je pense qu'ils sont aromantiques, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas "tomber amoureux", juste avoir un meilleur ami avec qui ils couchent, si tu vois la nuance ^_^)
Merci de ton passage et de ton com', en tous cas, ça me fait chaud au coeur !!
(La prochaine nouvelle, EUH... pas tout de suite XD)
L'idée d'âme-soeurs et "d'indices" pour les reconnaître ne vient pas de moi, mais les postulats si :) (Par exemple je me souviens avoir lu quelquepart "et si on savait la dernière phrase que notre âme-soeur prononcerait..." et j'ai décidé de modifier un peu ^^)
Lyrou
Posté le 02/09/2018
Hey Rim rere,
Chouette nouvelle encore une fois, je me répète mais ça s'avale tout seul tant c'est fluide et que les dialogues s'emboitent bien avec la narration. J'aime bien le fait que dans celle-ci tu soulignes les problèmes qui restent entre 2 êtres humains malgré l'emprise du 'destin' sur eux dans ce monde ci niveau entretien d'une relation, et qu'âme-soeur pouvait se limiter à une amitié plus ou moins fusionelle au lieu d'un couple pur et simple, que les relations humaines sont plus complexes que ça, que vivre en couple comme la société le voit ne convient pas à tout le monde ect ect et pour une remise des compteurs jtrouve ça bien de la placer en nouvelle n4
Pas grand chose à en redire de plus, les personnages sont cool à suivre et le texte à lire, je repasserai à l'occasion pour les prochaines nouvelles o/
Lyrou
Rimeko
Posté le 02/09/2018
Encore toi ? XD
Haha, vu comment tu enchaînes, je m'en serais doutée :P Et oui, le but était de changer un peu des histoires d'amour alloromantiques / conventionnelles, de montrer autre chose ! (Puis tiens, puisqu'on parlait d'aro avant, Lee-Lahn l'est de manière plus ou moins conscient/assumée ;) Donc probablement Santo aussi, sinon ils seraient pas des âme-soeurs) Et puis, oui, c'est pas parce qu'on a des fleurs qui se correspondent que tout va se dérouler comme dans un conte de fées ! (Là, ils ont galéré parce qu'ils ne comprenaient pas quel genre de relation ils voulaient...)
Merci, encore une fois, pour ta lecture et ces quatre commentaires (et ces compliments lol) ! Ça m'a fait vraiment plaisir <3
Elia
Posté le 19/08/2018
Rimeko !
Me voilà enfin de retour pour ta nouvelle. Et quelle nouvelle ! Je dois t'avouer que j'ai, lors de ma première lecture il y a quelques semaines (oui tu n'es pas la seule à trainer pour les commentaires) à rentrer dedans, pour une raisons que je ne saurai expliquer. Je pense que j'ai eu un peu de mal à saisir l'histoire d'âme-soeur morte et tout.
Bref et pourtant en la relisant, ça coulait tout seul. Ce n'est pas la nouvelle que je préfère (c'est celle entre les coéquipiers :p), mais velle-ci est celle qui fait le plus écho en moi.
Déjà, c'est fluide. Hormis l'expression "dévisser le cou" que je ne trouve pas très jolie, tu décris leur relation avec justesse à mon sens. Ensuite, j'ai bien aimé l'évolution de leur relation, le fait que posséder une âme sœur ne fait pas tout, que la personnalité compte. C'est très réaliste (et on va pas se mentir, je partage un peu la même vision des choses que ton perso). C'est chouette d'avoir choisi cet angle-là, même si j'ai été surprise alors que c'est cohérent avec sa personnalité en fait.
Je trouve juste son revirement, quand Santo lui demande de vivre avec lui, un peu trop brusque. À mon sens, il manque quelque chose dans ce passage-la, ça ne faisait pas assez naturel (même si elle fait un gros compromis d'ailleurs aussi à ce moment je ne ressentais pas ce côté compromis conscient ou inconscient, alors que ça lui coûte d'accepter la proposition de Santo !)
  Hormis ce point, j'ai beaucoup aimé. Je suis contente d'avoir relu tout ça à tête reposée ! Tes nouvelles sont très intéressantes :)
 
J'ai hâte que tu publies les autres ! 
À bientôt :) 
Rimeko
Posté le 19/08/2018
Coucou !
Hum, oui, il y a peut-être des moments où la lecture est plus compliquée pour diverses raisons... Du coup, tu penses que c'est ça, ou qu'il y a vraiment un problème de clarté dans les explications ?
(J'ai un peu le même ressenti quant à tes préférences XD)
Je vais voir pour cette expression moche ^^ Je suis contente que leur relation t'ait plu en tous cas ! Je ne crois pas trop à l'idée d'âme-soeur, en fait (oui, c'est ironique XD), et puis c'était aussi pour contrebalancer le schéma rencontre-mise en couple-fin "heureuse" (quoique, justement)...
Le revirement, tu parles du moment où elle décide finalement d'accepter sa proposition ? Je crois qu'elle le fait parce qu'elle culpabilise un peu, mais... je vais voir, merci de l'avoir signalé :)
Merci pour ton passage et ton com' pertinent, d'ailleurs ! Quant aux autres... euh, pas tout de suite lol
ClaireDeLune
Posté le 02/07/2018
Oui, le retour de tes nouvelles ! J'aime beaucoup celle-ci. Leur relation est originale, ça montre que même avec une âme-sœur prédestinée, on n'est pas obligé de vouloir s'engager dans une relation...
Par contre, à chaque fois qu'on parle de fleurs, j'imagine de vraies fleurs qui poussent, et pas des tatouages... xD Mais c'est plus moi qui a une mauvaise interprétation que de la mal-compréhension du texte... 
Chouette aussi le fait que les personnages ne soient pas que des blancs hétéros valides... 
Rimeko
Posté le 02/07/2018
Coucou à nouveau !
Oui, je voulais varier les fins (histoire que ça ne finisse pas à chaque fois sur "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants adoptés"), et puis aussi souligner que l'idée d'une âme-soeur, d'une relation parfaite, et du bonheur, n'était pas forcément la même pour tout le monde :)
Oh, tu sais, je péfères les imaginer comme des tatouages parce que ça paraît moins compliqué (lol), mais j'ai une fois tenté (ahem) de dessiner Alkash et Leje (de la seconde nouvelle) et c'était avec de vraies fleurs XD Donc franchement, c'est ouvert !
Héhé, textes légèrement engagés, bonjour :D
itchane
Posté le 11/07/2018
Lu Rim : )
Quatrième nouvelle lue : D
Celle-ci est très différente et je trouve qu'elle tombe vraiment à pic. C'est une très bonne chose je trouve que le concept d'âme-soeur officielle ne change rien à la difficulté que cela représente de faire fonctionner et durer son couple. Et il est assez raffraîchissant de découvrir que dans ton univers, les humains restent... humains malgrès la forte présence de la marque du destin sur leur vie^^"
Le début est vraiment très prenant, commencer par la mort de l'âme-soeur, waow, trop génial ! 
Et le fait que finalement, même après l'avoir trouvée ce n'est finalement pas si évident, c'est vraiment bien vu aussi.
J'ai vu passer encore quelques coquillettes, je pense qu'une bonne relecture avec le recul de la publication sur FPA pourrait les éliminer. Et sinon j'ai eu du mal à comprendre qui était qui dans le tout premier échange téléphonique entre Lee-Lahn et Santo (oui ça semble un peu évident vu le caractère asiatique du prénom Lee-Lahn, mais pourtant comme c'est l'héroïne qui fait une action en dernier - décrocher - on a le sentiment que c'est elle qui parle en premier pour dire "Lee-Lahn ?" alors ça chamboule la perception du dialogue...).
Sinon pour le reste, vraiment, ce scénario tombe vraiment au bon moment pour mettre en pespective les précédents, encore bravo ! : D 
A quand la suivante ? : P 
Rimeko
Posté le 11/07/2018
Quatrième réponse rédigée ! héhé
Bon, il faut bien que j'admette que je ne suis pas très romantique en fait ; les âmes-soeurs, le grand amour, tout ça, j'y crois pas trop (haha, oui, c'est un peu ironique, je sais)... Et en plus, ben, je crois que je pourrais très facilement agir comme Lee-Lahn, parce que c'est compliqué de s'adapter à une relation XD En tous cas, je suis ravie que ce scénario t'ait plu à ce point !
Haha, tous ceux qui ont lu cette nouvelle m'ont parlé de ce début alors que ça m'est venu super naturellement, j'y ai pas réfléchi XD Surtout que mon idée de base pour cette nouvelle, c'était "quelqu'un pense que son âme-soeur est morte, mais en fait elle n'est "que" paralysée", du coup j'ai logiquement commencé par "oh, mon âme-soeur est morte" ^^
 Je vais partir à la chasse aux coquilletts très prochainement !! (Et je corrige ce dialogue pas clair aussi, merci de l'avoir relevé !)
Merci aussi, et encore une fois, pour ta lecture ! (Tes lectures en fait, ça me touche beaucoup que tu aies lu les quatre nouvells de cette bestiole <3)
Quant à la suivante... Elle est en gestation, on va dire. J'ai des pistes, à voir comment ça se met en place, et surtout quand je vais l'écrire !
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