III.

Par Sorryf

X juin 2027

J’avais manqué deux mois de lycée, mais je me suis quand même présenté au bac de français. À l’oral, je suis tombé sur ce poème d’Aragon : Il n’y a pas d’amour heureux. Tu parles d’une ironie. « Et quand il croit ouvrir les bras son ombre est celle d’une croix Et quand il croit serrer son bonheur il le broie. » Je pensais qu’à Liam, j’ai failli me mettre à pleurer devant l'examinateur. Mon bel amour mon cher amour ma déchirure. Je baragouinais n’importe quoi, je voyais des bras coupés, des yeux vides, Liam plié en avant qui me disait qu’il était désolé. Et j’étais là à parler de poème. L'examinateur me regardait avec les yeux chargés de pitié. Il m’avait fait enlever mon masque à gaz, j’avais juste la cagoule, j’avais dû expliquer que je pouvais pas l’enlever et pourquoi. La moitié des questions qu’il m’a posés ne portaient pas sur le poème, mais sur comment j’allais, comment j’avais réussi à rattraper les cours. Je pense que j’aurais une bonne note.

Après l’oral, je suis allé à l’hôpital voir mon copain. Il faisait un temps magnifique, tous les lycéens devaient être en train de fêter la fin des examens. Liam avait toujours eu des bonnes notes, alors il avait été décidé qu’on lui donnerait son bac avec les notes du contrôle continu. Sa chambre était inondée de la lumière de l’après-midi, la fenêtre était grande ouverte, et pourtant la pièce avait l’air froide. Il y avait moins de fleurs, moins de ballons. Les amis de Liam venaient de moins en moins le voir. Il recevait toujours des cartes, mais moins de visites. Une part de moi les comprend, quel lycéen aurait envie de fêter la fin des oraux à l’hôpital avec un garçon amputé et complètement absent. Une autre part de moi les trouve minables. Liam n’a jamais eu les amis qu’il aurait mérités. Il a un cœur d’or, et personne voit ça. Les gens voient que son côté cool, comme il veut s’entendre avec tout le monde on le trouve superficiel, et le jour où il n’a plus rien à donner, on lui tourne le dos. Alors que Liam accorde toujours une place si grande aux gens qu’il aime. Il n’y avait plus guère que moi et sa famille qui venions encore le voir, eux le matin, moi l’après-midi.

Pourtant, depuis quelques temps, quand je venais, il n’était pas seul. Soledad, la fiancée de Julien, prenait son portemanteau à perfusion et elle venait s’installer dans la chambre de mon copain.  Après toutes les insultes que je les avais vu s’échanger, je comprenais pas. Ils avaient l’air de bien s’entendre, maintenant.

Ce jour-là, quand je suis entré, elle était assise en tailleur sur le lit de Liam, face à lui. Il y avait la place, Liam n’avait presque plus de jambes. Julien était là aussi, debout vers l’entrée, l’air mal à l’aise. Il était venu voir sa fiancée mais celle-ci allait discuter dans une autre chambre, est-ce qu’il devait passer sa visite seul dans une pièce vide, ou aller s’incruster chez un inconnu ? Il a eu l’air soulagé quand je suis entré. Ces derniers temps, on avait sympathisé lui et moi. Grâce à lui, mes visites ici étaient un petit peu moins pesantes.

Je suis allé m’asseoir près de Liam et je lui ai ébouriffé les cheveux. Je pouvais plus l’embrasser, avec le masque à gaz, alors je faisais ça à la place. Il me répondait d’un sourire triste.

- Alors, ton oral de français ?

Je leur ai raconté vaguement, en évitant de donner le titre du poème. Il aurait mal résonné pour Soledad et Julien aussi.

- Et toi, poussin, comment ça va ?

- Ça va. J’ai… euh… une bonne nouvelle.

Il m’avait dit ça d’un ton morose, qui ne m’a pas rassuré.

- On a eu des résultats ce matin, a-t-il ajouté. À priori je suis guéri. Plus de streptocoque.

- Quoi ? Mais c’est génial ! Ah… mon Dieu !

J’avais envie de rire, j’avais envie de le prendre dans mes bras mais j’osais pas trop le toucher.

- Je savais pas non plus ! s’est exclamé Julien. C’est une super nouvelle ! Tu dois être trop heureux !

- Mmh. Je sais pas.

- Comment ça ?

- C’est bizarre à dire, et ça va pas vous plaire, mais si la nécrose avait pris un peu plus de moi… j’aurais préféré, je pense.

Mon soulagement s’est envolé d’un coup. J’ai senti le poids d’une enclume dans mon ventre.

- Pardon ?

Il m’a fait un sourire tourmenté :

- Tu sais… j’aimais bien l’idée de… et ben… j’aimais bien disparaitre. Je sais pas. Ça me fait chier de guérir. Maintenant que j’ai perdu mes bras et mes jambes, j’étais sur ma lancée.

- Mais qu’est-ce que tu racontes, Liam ?

Il a levé sur moi ses yeux dociles, et si froids.

- Tu comprends pas, a-t-il soupiré résigné.

Ça m’a mis en colère. Je comprends pas ? J’ai le visage brûlé, et je me bats tous les jours pour pas disparaitre. Alors non, vraiment, je comprends pas cet abandon. J’étais là et je sais ce qui t’es arrivé, mais je sais aussi comme t’es fort, je sais que t’es plus fort que ça. Le Liam que je connais depuis toujours, il est plus fort que ça. T’as été si courageux, pourquoi maintenant que les choses s’arrangent ça ne te réjouit pas ? J’ai inspiré calmement. J’allais pas m’énerver contre lui.

- Tu retrouveras tes bras et tes jambes, ai-je dit en essayant d’être positif. On va te greffer ceux de ton clone, tu redeviendras comme avant.

Il m’a fait un regard particulier :

- Je redeviendrai pas comme avant.

Je n’ai pas pu répondre. Ce dont il était en train de parler… pour la première fois. Et j’ai pris conscience que malgré le désir que j’avais de communiquer avec mon amoureux, je n’étais pas prêt à m’aventurer dans cette zone.

- Bien sûr que si, a répondu Julien à ma place. Il parait qu’on retrouve l’usage de ses membres à 100% quand ils proviennent de notre clone. Il y aura peut-être un temps de cicatrisation, de rééducation, mais après on verra plus la différence. Puis t’es tout jeune, tu vas t’adapter en un rien de temps.

Liam l’a ignoré. Il était très méfiant envers Julien, je ne sais pas à quoi c’était dû. Ça me faisait de la peine pour mon ami, mais une part secrète de moi appréciait que mon copain soit moins sauvage avec moi qu’avec les autres.

- Tu vas redevenir une personne normale, a ajouté Soledad avec cynisme. Tu vas recommencer à marcher et à bouger comme s’il t’était rien arrivé, comme si tout était okay. Tu vas devoir faire semblant d’être guéri, toute ta vie, alors que la nécrose elle sera encore là, elle sera dans ta tête et elle va grandir encore.

- Sol ! Qu’est-ce qui te prends de dire ces horreurs ?

- Nan, elle a raison, a approuvé Liam.

Si je pouvais prendre sa main… juste prendre sa main, le toucher quelque part… mais où ?

- Liam. Sois pas comme ça. Faut se réjouir, c’est génial que le streptocoque soit mort, on avait tous tellement peur… que tu… Maintenant on pourra se concentrer sur ta guérison. On avancera petit à petit. Ça va aller. T’imagines pas comme je suis soulagé.

- Si t’es soulagé c’est cool.

Je voulais pas m’énerver contre lui, je voulais pas qu’il me mette en colère, mais le ton indifférent avec lequel il avait dit ça me mettait hors de moi. Cette chambre, cette apathie, ces silences, tout ça me sortait par les yeux. J’ai attrapé ce qui restait de ses épaules, je frôlais les bandages autour de ses moignons. Je voulais lui dire des paroles rassurantes, mais ce qui est sorti de moi à ce moment là, j’avais pas de contrôle dessus. Je lui ai crié : putain Liam ! Tu crois que t’es le seul à souffrir ? T’as une famille, t’as des tas de gens qui t’aiment, te laisser sombrer comme ça c’est inhumain ! Pourquoi tu te bats pas ? On vaut pas le coup ? Je vaux pas le coup que tu t’en sortes ?

Je voulais une réaction. Qu’il me crie dessus à son tour, qu’il se mette à pleurnicher, me fasse du chantage affectif, qu’il enlève son foutu masque, lui aussi. Mais il s’est renfermé encore plus et dans le sourire qu’il m’a fait il y avait une ombre mauvaise.

- Quoi, tu penses que tu vaux le coup que je me batte ? Genre, pour toi ? T’es plus persuadé que je vais te larguer à la première occaz ? Tu vois qu’elles sont pas si mal ces amputations, Rahim, maintenant que je suis qu’un homme-tronc, tu te trouves enfin digne de moi.

- Tu… Tu dis n’importe quoi !

J’étais en larmes sous mon orthèse et sous le masque à gaz. Je pouvais pas m’essuyer les yeux et je voyais plus rien. Je regrette déjà assez comme ça de pas t’avoir fait confiance alors que tu me donnais toutes les preuves, de nous avoir fait perdre tout ce temps qu’on a maintenant plus, et tu le sais. N’en joue pas. Ne sois pas aussi mesquin, ça te ressemble pas.

- Rahim, lâche-le !

- Fous-lui la paix, espèce de taré !

J’ai lâché mon copain que j’étais en train d’engueuler et de secouer. Qu’est-ce qui me prend, putain ? Fragile comme il est ! Il me défiait du regard, il a glapi un rire méconnaissable.

- Viens prendre l’air, a fait Julien en m’entrainant dehors.

Une fois dans le couloir, on s’est assis sur le banc et j’ai enlevé mon masque à gaz pour m’essuyer les yeux. J’arrêtais pas de pleurer. Mon copain voulait disparaitre. Liam voulait mourir. Ces putains d’Anthony, Roman et tous ces chiens, voilà ce que vous avez fait.

- Là, me disait Julien. Ça va aller. Je suis là.

Je me laissais faire, j’en avais tellement besoin. Au bout d’un moment, alors que je commençais à reprendre mes esprits, Soledad est sortie de la chambre à son tour.

- T’as pas honte de l’engueuler comme ça ? Alors que lui, c’est pour toi qu’il tient le coup. Pourquoi tu veux le voir pleurer ? Pour te sentir plus fort ? T’es un égoïste. Il se donne tellement de mal pour garder le sourire en ta présence.

- Il vient d’admettre qu’il voulait mourir, Soledad !

- Et ben ? Tu voudrais pas mourir, si t’étais à sa place ?

- Je… Ça te regarde pas !

Elle commençait à m’énerver, elle aussi. Elle avait pas une bonne influence sur Liam, qui encore une fois avait bien choisi les amis vers qui se tourner. Et je n’aimais pas non plus son attitude envers son fiancé. Julien voulait être parent, tout comme elle. Et il le serait jamais lui non plus. Ça lui brisait le cœur, mais il ne pouvait pas faire son deuil, celui de sa chérie ne lui laissait pas une petite place. Il en avait besoin, pourtant. Et moi, avec Liam, est-ce que c’était pareil ? En même temps, qu’est-ce qu’on avait le droit de leur reprocher ?

Je suis retourné le voir. Je voulais qu’on parle. Je voulais qu’il sache que je vivais mal tout ça, mon visage brûlé, et son état aussi, ses amputations, j’en souffrais. J’avais aussi envie de lui dire que malgré tout, je l’aimais toujours autant, et c’est ça qui faisait mal. Je voulais qu’on traverse ça ensemble, en nous entraidant, pas repliés seuls chacun derrière ses masques. Mais j’ai eu peur qu’il me rie au nez, qu’il le prenne comme une insulte. Quand je voyais son corps découpé, quelles exigences je pouvais encore avoir ? Et lui, comme si de rien était, à la fois poli et fuyant, complètement inaccessible, il m’a dit :

- Pardon, je t’ai fait peur. Tu sais, je risque pas de me tuer dans l’état ou je suis. Je veux dire, haha, j’ai pas de bras. Faut pas que tu t’inquiètes.

Ça m’a… vaincu. Silencieux, je me suis assis près de lui et j’ai mis la télé. Grace au masque à gaz, il voyait pas comme j’avais pleuré, il voyait pas comme je pleurais encore. Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson       
 Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare

Il n’y a pas d’amour heureux.

 

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tiyphe
Posté le 22/10/2020
Beeeeeeeeeeeeeeeeeeuh T_T
C'est beaucoup trop triste, tu m'as fait pleurer quoi T_T
Je ferai un com plus intéressant à la toute fin je crois, là j'en suis pas capable T_T
Sorryf
Posté le 23/10/2020
Beuuuuuuuuuh xDDD
pardon pardon pardon ! t'as tout lu d'une traite aussi, ça doit faire violent ! xD
Joke
Posté le 07/05/2020
Quel beau chapitre encore!
L'écho avec le poème d'Aragon est tellement triste.
Et Kiwi emmuré, Rahim désemparé, Litchi révoltée, Noisette impuissant...
Ils semblent tous si seuls dans l'intensité de leur douleur, et pourtant ils sont les uns à côté des autres.
Bravo pour tous tes personnages.
Sorryf
Posté le 09/05/2020
Et oui, ils se sont rencontrés et soudés dans la douleur, les pauvres.
Le coup du poème, c'est un peu facile, j'ose jamais trop faire ça, mais c'est le genre de facilité que j'aime beaucoup en lisant, alors je me suis dit zut, je craque, je fais quand meme pas ça trop souvent ! Puis la il y a une bonne raison, c'était l'oral du bac !
Merci beaucoup pour ton com !!
ludivinecrtx
Posté le 05/05/2020
Coucou

Euh j'adore le début sur le poème et ta conclusion. Si tu avais pour but d'achever ton lecteur, c'est gagné.

Pareil que Rimeko, j'étais seul avec un examinateur à l'oral après ça m'a pas dérangé, on est dans le futur après tout.

Soledad, putin tu es heureux de la voir à ses début mais elle fout le mort avec Rahim même si elle permet de mettre des mots sur la douleur de Liam. Le dernier paragraphe est difficile à lire, j'ai pas pleuré mais j'avais le cœur serré. La conclusion sur le poème ne fait qu'en rajouter. C'est horrible tout ce que Grenade vit, pour Liam aussi je dis pas. On voit la naissance de Dark Kiwi, celui qu'on déteste qui fait peur à voir mais on voit comment Rahim devient distant.
C'est très beau, j'avoue je n'aimais pas spécialement Kiwi avant la fin de l'histoire originelle, on a du mal à le comprendre jusqu'à ce que tu nous l'explique mais là je comprends encore mieux, elle est brisé, il se sent coupable et impuissant et ce que lui dit Kiwi sur le fait que maintenant il est digne de lui, pouwah ça m'a tué.

Bravo encore une fois.
ludivinecrtx
Posté le 05/05/2020
je n'aimais pas spécialement Grenade *** pardon
Sorryf
Posté le 09/05/2020
Comme j'ai rep a Rimeko, j'avais posé la question a Audrey Lys pour l'examinateur (je suis trop vieille pour m'en rappeler xD) et elle m'a dit qu'il y en avait qu'un, j'étais sure d'avoir corrigé, je sais pas pourquoi c'est pas dans cette version et ça m'inquiète un peu... :O
Soledad est affreuse lol, mais bon dans ces chapitres elle est au fin fond d'une dépression, c'est pas le moment ou elle va penser à l'harmonie des autres.
Si j'ai décidé de me lancer dans ce spin off, c'était en partie parce que ça me frustrait de ne pas expliquer mieux comment ça avait tourné dans la petite tête de Grenade pour qu'il en vienne a quitter Kiwi. ça me fait grave plaisir que tu le comprennes un peu mieux avec ça !
merci *v* !
Rimeko
Posté le 04/05/2020
Hey Sorryf :)

Coquillettes et suggestions :
"les examinateurs" Euh, moi y avait qu'un seul examinateur pour mon oral de français... ?
"La moitié des questions qu’ils m’ont posé(e)s"
"Liam n’a jamais eu les amis qu’il aurait mérité(s)"
"elle était assise en tailleurs (tailleur) sur le lit de Liam"
"celle-ci allait *passer* du temps dans une autre chambre, est-ce qu’il devait *passer* sa visite seul dans une pièce vide" Repet
"Grace (grâce) à lui, mes visites ici étaient un petit peu moins pesantes"
"J’ai le visage brûlé, et je me bats tous les jours pour pas disparaitre" Pas de coquillette ici, juste... ToT
"pourquoi maintenant que les choses s’arrangent ça ne te réjouis (réjouit) pas ?"

Oh, bah je me souviens plus trop si j'avais déjà pleuré avant (probablement) et si je te l'avais dit, mais là ça a été la catastrophe, j'ai dû mettre cinq bonnes minutes à lire le dernier paragraphe parce que j'y voyais plus rien ToT
J'ai bien repensé à une de tes réponses de com' tout du long, où tu disais que cette histoire, ça marquait la naissance de Dark Kiwi... oui, clairement. Et ça le brise autant le cœur que dans KEM :(( C'est peut-être encore pire qu'on ait le point de vue de Rahim, qui se prend ça en pleine gueule alors qu'il a lui-même du mal à gérer. Et oh, le poème, c'est la petite touche....
J'admire toujours autant comment tu arrives à gérer des sujets aussi durs / compliqués en tous cas. Jamais dans le pathos, jamais trop édulcoré ou trop "voyeur", c'est vraiment parfait.
(Oh, et c'est un détail, mais j'adore le prénom Soledad, avec le double sens solitude / soleil....)
Sorryf
Posté le 09/05/2020
Purée l'examinateur ! j'avais posé la question a Audrey Lys et elle m'a dit qu'il y avait qu'un seul examinateur ! j'étais sure d'avoir corrigé ! J'espère que j'ai pas posté une mauvaise version, ou que j'ai pas oublié de sauvegarder TT je suis un peu dégoutée ! pour une fois que j'étais renseignée ! xD

haha j'adore te faire pleurer :D
Exact, bienvenue Dark Kiwi ! Le poème c'est une ficelle un peu facile lol, mais j'ai pas pu m'en empecher xD
Moi aussi j'aime beaucoup le prénom Soledad ! quand j'ai pensé a ce prénom pour Litchi ça a été un déclic !

Merci beaucoup pour les coquillettes ! je vais éditer le chapitre cette fois, la faute de l'examinateur est importante.
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