III.15 Séparations

Par Flammy

Chapitre 15 : Séparations

 

~823 jours avant le cataclysme

 

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Les Dryadiens ont été pendant longtemps, le clan le plus puissant, indispensable à la survie de tout Atlantide, mais aussi le moins apprécié. La Grande Extinction a donc été particulièrement dramatique pour eux.

Notes de Max.

 

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Les ombres, omniprésentes, commençaient à peser sur le moral de Noelia.

Après leur rencontre avec les deux enfants dimidius et les gardes, ils avaient marché longuement. Difficile d’évaluer le temps. Noelia trébuchait de plus en plus régulièrement lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin pour monter le camp à l’écart du chemin. Noelia n’avait remarqué aucun changement de luminosité dans la nuit, juste sa faim qui s’était réveillée et ses jambes qui la tiraillaient douloureusement.

Elle s’occupa d’allumer un feu et de vérifier l’état de santé de Callune. Sa fièvre ne paraissait pas plus forte qu’auparavant. À défaut de guérir, cela n’empirait pas. Elle appliqua doucement un chiffon humide sur son front, avec l’espoir de la soulager un peu. Hawk était parti chasser. Il avait voulu y aller seul mais Noor avait tenu à l’accompagner. Il avait particulièrement insisté, soutenant même le regard glacé et encaissant les piques sans broncher. Après un haussement d’épaules, Hawk n’avait plus protesté et ils s’étaient éloignés tous les deux.

— Noe ! Tu es sûre qu’on peut pas l’tuer ?

Elle sursauta. Sans un bruit, Hawk s’était approché dans son dos. Il s’assit à côté d’elle, parfaitement décontracté malgré ses paroles. Noelia lui adressa un regard interrogatif.

— Noor. J’ai vite compris pourquoi il voulait venir. C’te lavette est un végétarien convaincu. Il a tout fait pour que j’y arrive pas.

Puisque son ami était revenu les mains vides, Noor avait rempli son objectif. Elle le sentait furieux, mais surtout contre lui-même. En temps normal, la présence d’un gêneur ne l’aurait pas empêché de ramener du gibier. Quelque chose devait le perturber. Peut-être son obsession pour cette Tomoe ? Hawk ne lui avait pas expliqué pourquoi il voulait absolument la rencontrer. Entre Ondine et lui, elle avait l’impression d’être infantilisée et manipulée. On lui demandait beaucoup sans rien justifier. Elle tenta de mettre de côté ses appréhensions. Autant essayer de calmer un peu Hawk avant le retour de Noor. Sans lui, ils risqueraient d’arriver jusqu’à la guérisseuse trop tard pour Callune.

— Vu le nombre de patrouilles, on va avoir des problèmes si on abandonne un cadavre derrière nous.

— Tss. Et l’blesser suffisamment pour qu’il arrête de nous suivre ? Tenta-t-il de négocier.

— Hawk… Il pourrait alerter la garde et témoigner contre nous. Si tu veux mon avis, ce n’est pas le meilleur endroit pour chercher les ennuis.

Il laissa échapper un petit rire sec sans rien répondre.

— Qu’as-tu fait de Noor ? demanda Noelia, suspicieuse.

— Vu c’que donnait la chasse, j’suis revenu ici un peu rapidement.

— Et tu l’as perdu à quel point ?

— S’il sait aussi bien s’orienter qu’il l’affirme, il devrait pas y avoir d’soucis. Sinon, il nous servait à rien.

Noelia esquissa un sourire sans commenter.

— Au moins, nous avons les vivres récupérés au poste de garde.

Le temps s’écoula paisiblement. Cette simple discussion lui avait rappelé les années de calme, avant que Hawk ne se mette en tête d’essayer de changer Atlantide et qu’il ne kidnappe Callune. Avant que la rage et la haine prennent le pas sur tout le reste dans son cœur. Depuis toujours, son ami disparaissait régulièrement un fómhar ou plus sans jamais expliquer ses absences. Au fur et à mesure de ses voyages, il était devenu de plus en plus sombre, jusqu’à l’obscurité totale.

Quelque chose l’avait fait basculer, sans qu’elle ne parvienne à savoir quoi. C’était arrivé plus ou moins au moment où il avait enlevé Callune. S’était-il passé quelque chose de particulier ? Il avait toujours tenu aux secrets de son autre vie, celle que Noelia ne pouvait qu’imaginer. Gardait-il le silence pour la protéger ou par honte ? Quelles horreurs avaient parsemé son existence ? Il parlait de tuer Callune ou Noor avec un naturel déconcertant, alors qu’est-ce qui nécessitait tant de mystères ?

Noelia soupira et essaya de laisser de côté ses questions insolubles. Bien après Hawk, Noor revint. Il avait ramené avec lui des racines comestibles et des fruits qu’il distribua comme s’il avait prévu cela depuis le début. Hawk l’ignora, préférant se concentrer sur la viande séchée trouvée dans les vivres. Le repas se déroula dans un silence presque parfait. Seul le bois en train de brûler craqua et quelques grillons jouèrent de leur musique. Des papillons, attirés par les flammes, se rapprochèrent d’eux sans que personne n’y prenne garde. Hawk leva les yeux au ciel. Il contempla un instant le tsuki, avant de fermer les paupières.

— Montrez-vous ! Je sais qu’vous êtes là. Deux hommes, un de chaque côté du camp.

Noelia et Noor le fixèrent sans comprendre. Des bruits de branches cassées résonnèrent dans le silence de la forêt et deux personnes armées d’épées émergèrent des ombres. Pas des Izanamiens, des indésirables comme eux. Les richesses du royaume attiraient les convoitises. L’un d’eux, souriant largement, se fendit d’une outrageante révérence.

— Si vous ne bougez pas, aucun mal ne vous sera fait, nobles voyageurs. Mais au moindre mouvement suspect, c'est la mort qui vous attend. Ne sous-estimez pas des dimidius !

Un rire lui répondit. Le brigand, décontenancé, lança un regard étonné à son comparse. Malgré tout, il retrouva rapidement ses manières théâtrales et un rictus déforma ses traits. Ses yeux pétillaient, preuve du plaisir qu’il prenait à détrousser les passants.

— Des dimidius, hein ? ricana Hawk. Amusons-nous alors !

Il sauta sur ses pieds d’un geste souple. Il fit craquer les articulations de ses doigts, ainsi que son cou.

— Quoique… J’suis de bonne humeur aujourd’hui. Tu crois vraiment pouvoir réussir à m’abattre avec deux malheureuses épées et des discours dignes d'un vieillard gâteux ? J’dirais plutôt que si tu pars rapidement — dans les cinq secondes — j’vous laisse en vie. Heureux ?

Le voleur s’empourpra. Il s’était attendu à dépouiller des proies faciles et un tel comportement le prenait de court. Il tenta vainement de garder son calme.

— Est-ce que tu as compris au moins à qui tu as à faire ?

— Deux bouffons ?

— Nous sommes des dimidius, même sans armes on peut vous tuer sans bouger le petit doigt ! Vous ne pouvez rien faire contre nous sans votre magie.

Les brigands essayaient d’utiliser la menace que représentaient les dimidius et leur magie bâtarde pour les effrayer et les pousser à se rendre sans combat. Hawk explosa de rire. Il se plia en deux et se tint les côtes, comme s’il s’agissait de ce qu’il avait entendu de plus drôle dans sa vie. Noelia, le visage fermé, détaillait leur situation. Ils n’avaient pas à redouter des dimidius. C'était un bluff de la part des voleurs, sinon ils ne le clameraient pas aussi facilement, de peur d’être dénoncés à la garde. Ils ne craignaient donc rien de ce côté, surtout qu’eux avaient vraiment l’avantage de leur pouvoir.

Mais la menace des épées restait bien réelle, d'autant plus que seul Hawk était armé et capable de se battre. Noor paraissait déboussolé et affolé et, sans le bagout de Hawk, il aurait probablement déjà donné aux brigands toutes ses possessions avant de fuir sans se retourner. Hawk se redressa légèrement et adressa un coup d'œil à Noelia qui secoua lentement la tête. Il fallait mieux éviter d’utiliser leur pouvoir autant que possible.

— Bon, les cinq secondes sont écoulées et j’dois encore supporter vos horribles tronches, claqua la voix de Hawk, sèche. Tant pis pour vous !

Toutes traces d’hilarité avaient quitté le visage de Hawk. Il paraissait au contraire mortellement sérieux, concentré à l’extrême et son regard glacé posé sur sa cible. D’un geste fluide, il dégaina ses deux dagues et s’élança en avant. Son attaque surprit le voleur qui ne para qu’au tout dernier moment, d’un réflexe nerveux. Immédiatement, le deuxième brigand rejoignit son comparse pour l’aider. Noelia attrapa le bras de Noor pour lui signifier de se mettre à l’écart. Ils emportèrent avec eux Callune, toujours inconsciente et indifférente à ce qui l’entourait, et s’éloignèrent, cachés en partie par les arbres sans feuillages. Heureusement pour eux, aucun des deux assaillants avait pensé à tenter de les prendre comme otage pour forcer Hawk à se rendre. Il aurait sûrement laissé Noor et Callune mourir, soulagé de s’en débarrasser.

Noelia hésita. Est-ce qu’envoyer Noor chercher la garde serait une bonne idée ? Il valait mieux ne pas attirer l’attention sur eux. Mais si quelque chose se passait mal ?

Anxieuse, elle détailla le combat qui se déroulait devant ses yeux.

 

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Face à ses deux adversaires, Hawk menait la danse. Il virevoltait entre les lames et les bandits, esquivant souplement les attaques. À aucun moment il ne fut réellement inquiété par les armes qu’il bloquait facilement à l’aide de ses dagues ou qu’il évitait. Les deux brigands, eux, peinaient. Ils n’avaient pas l’habitude de se battre, les menaces suffisant en temps normal. Ils se gênaient l’un l’autre, manquant parfois de se blesser.

Hawk émit un petit rire, parfaitement prémédité. Ce simple son agaçant déstabilisa l’un des deux voleurs. Il en profita pour se laisser tomber au sol et se fendre dans le même geste. Il planta l’une de ses dagues dans la cuisse du brigand, le sang coula abondamment. Hawk se redressa et posa sa main sur la nuque de son adversaire, plié en deux sur sa blessure. Son genou percuta violemment le visage du voleur, qui s’écroula, inconscient. Hawk s’en désintéressa rapidement pour s'occuper de son dernier opposant.

La suite de l’affrontement se révéla plus compliquée que prévu. L'assaillant isolé avait perdu toutes appréhensions. Il ne craignait plus de malmener son compagnon et la précarité de sa situation le força à se concentrer et à mieux se battre. Il maintenait Hawk à distance grâce à d’amples mouvements de son épée, vifs et précis. Hawk ne serait pas blessé par de telles attaques, mais il ne parvenait plus à s’approcher suffisamment ou à prendre son adversaire à revers pour utiliser ses dagues.

Le combat s’étira dans le temps. Hawk se déplaçait beaucoup plus, alternant les tentatives d’approches et les bonds pour esquiver. Malgré tout cela, ce fut le voleur qui trahit les premiers signes de fatigue. Il transpirait abondamment et ses gestes perdaient en vitesse, son épée paraissait plus lourde. Hawk finirait par battre son adversaire à l’endurance. Le bandit dut parvenir aux mêmes conclusions. Il tenta le tout pour le tout dans une attaque désespérée. Il se jeta en avant pour le prendre par surprise et l’embrocher. Hawk voulut reculer pour esquiver le coup, mais ils s’étaient approchés du feu lors du combat. Un pas de plus en arrière et il se brûlerait la jambe. Le voleur n’avait peut-être pas perdu tout espoir mais, au contraire, avait parfaitement prévu un piège.

Loin de s’affoler, Hawk renforça ses appuis et se tendit. L’espace de quelques secondes, l’épée du brigand scintilla et s’immobilisa. Les yeux du bandit s’écarquillèrent et une expression d’horreur traversa son visage lorsqu’il comprit qu’il avait été victime de magie bâtarde. La seconde suivante, la dague de Hawk barrait la gorge de l'assaillant d’une large blessure. Il s’écroula et s’étouffa dans un gargouillis avant de mourir.

Hawk se pencha sur le cadavre pour essuyer ses lames sur ses vêtements. Il les rengaina et se désintéressa du mort. À aucun moment il ne s’était réellement senti en danger et au moins, cette petite séance d’exercice lui permettait de s’entretenir. Il chercha des yeux son premier adversaire pour vérifier s’il vivait encore et l’achever en cas de besoin. Il ne le trouva nulle part. Immédiatement, son sang se figea dans ses veines. Il se tourna vers l’endroit où Noelia avait entraîné les autres.

— Noe !

Il hurla de toute ses forces, une main tendue vers elle. Il n’avait pas prévu que la situation pourrait dégénérer aussi vite.

 

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Noelia s’était assise contre un arbre et elle avait posé délicatement la tête de Callune sur ses genoux. Dans ce genre de situation, elle devait se contenter de patienter et se faire oublier pour ne pas gêner son ami. Elle ne pouvait rien faire de plus. Elle n’avait jamais appris à se battre et Hawk avait toujours refusé de lui enseigner. Il considérait qu’il se montrait assez doué pour les protéger tous les deux et il avait eu raison jusqu’à présent. Mais l’inactivité et l’attente lui pesaient terriblement. Elle se forçait à ne pas regarder. Cela augmenterait juste son inquiétude sans rien leur apporter.

Noor paraissait mort de peur. Il transpirait et se tordait les mains sans jamais s’arrêter. Le souffle court, ses yeux voletant dans tous les sens, Noelia aurait parié qu’il sortait d’un combat, pas qu’il venait d’en fuir un. À force de s’agiter bruyamment, il risquait d’attirer sur eux l’attention des bandits. Elle claqua ses doigts juste devant son visage. Il cligna des paupières et se concentra enfin sur elle. Elle essaya de lui faire comprendre sans un mot qu’il devait garder son calme. Elle lui tendit une main qu’il serra fermement, assez pour lui faire mal. Elle s’efforça de ne rien en laisser paraître et sourit. Cela l’apaisa un peu. Il passa ses doigts dans ses tresses et, avec ce simple geste, retrouva un peu d’assurance.

Le temps s'écoula, ponctué de claquements entre des lames métalliques. Le silence revint, pesant. À aucun moment Noelia n’avait douté que Hawk l’emporterait. Il devait fouiller les cadavres et prendre ce qu’il pouvait récupérer. Elle ne s’inquiéta donc pas et se sentit soulagée quand des bruits de pas résonnèrent derrière elle. Lorsqu’il se fut suffisamment rapproché, elle tourna la tête pour lui adresser un sourire. Son visage s’affaissa et perdit toutes couleurs.

L’un des brigands, blessé à la jambe, se tenait juste derrière elle. Il paraissait à bout et la rage déformait ses traits. Sans prendre la peine de proférer des menaces ou de leur laisser une chance, il leva son épée et l’abattit sur elle. Bloquée entre un tronc et Noor, figée par l’apparition, elle n’avait aucun endroit où fuir. Par réflexe, elle tendit la main. Mourir aussi bêtement à cause d’un bandit alors qu’ils se trouvaient coincés dans le royaume qui haïssait le plus les siens. Quelle ironie…

 

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Le voleur ne savait même plus s’il se sentait en colère ou apeuré. Son compagnon était probablement mort ou pas loin de l’être. Ils avaient toujours pris garde à ne pas s’attaquer aux samouraïs ou aux ninjas pour éviter les soucis. Il n’aurait jamais cru que ces voyageurs pourraient être si doués avec des armes… Il ne s’agissait pourtant pas d’Izanamiens ! Ils ne devraient pas savoir se battre, pas si bien !

S’il voulait une chance de s’en sortir, il avait besoin d'un otage. La malade ferait l’affaire, facile à manipuler, elle ne se débattrait pas. Pour les autres, il fallait s’en débarrasser, limiter les emmerdes et les incidents. Tuer la femme à la tresse et l’Athanorien. Après, il pourrait s’enfuir sans que le démon le poursuive. Pas s’il espérait garder son amie en vie.

Aucune de ses deux cibles ne réagit à son approche, trop captivées l’une par l’autre. Il n’y en avait vraiment qu’un seul dans leur groupe qui savait se battre. Tant mieux. Une fois suffisamment près, il dressa son arme et l’abattit. La femme leva une main, effrayée, mais rien ne pourrait plus la sauver. Après tout, depuis la Grande Extinction, le plus fort physiquement gagnait. Ça n'allait pas plus loin. Sa lame claqua contre un mur invisible. Hébété, il fixa sans comprendre son épée, bloquée dans les airs.

De la magie bâtarde. Une dimidius. Ils avaient attaqué des dimidius, ces monstres sans âme. Depuis le début, ils n’avaient aucune chance de s’en sortir. La surprise l’obnubilait tellement qu’il sentit à peine la dague s’enfoncer dans son dos entre deux côtes et transpercer son cœur. Sa vue s’obscurcit et il s’écroula sans mot. Mort.

 

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Hawk ne perdit pas une seconde. Dès qu’il avait vu l’attaque contre Noelia, il avait lancé l’une de ses dagues, sans espoir de réussir à atteindre le bandit avant qu’il ne la touche. Heureusement, Noelia était parvenue à activer son pouvoir, le bouclier, assez rapidement. D’habitude, quand il essayait de l’entraîner, elle marquait toujours un temps de latence qui l’aurait tuée en situation réelle. Visiblement, l’instinct faisait parfois des miracles.

Hawk se rapprocha en courant. Sans perdre de temps, il récupéra son arme et l’essuya. Pas le moment de se reposer. Il se jeta sur Noor et l’attrapa par le col. Sa victime, particulièrement pâle pour un Athanorien, tremblait.

— A-Alors vous… vous êtes des…

— Navré Noor, tu pouvais peut-être encore servir, mais là…

Il leva sa dague, avec autant de délicatesse que s’il s’agissait d’une plume pour la calligraphie et non d’une lame qui venait déjà de voler deux vies.

— Hawk ! Arrête, on pourrait…

— On pourrait quoi ? Il est au courant et sûrement un peu plus difficile à maîtriser que Callune. Tu sais comment ça marche si on veut survivre. Pas de traces, pas de témoin. Sinon c’est la mort.

Noelia aurait souhaité rajouter quelque chose, mais elle ne trouva rien à redire. Hawk avait raison. Elle appréciait Noor, mais il représentait une menace trop grande. Callune, elle-même dans une situation précaire, ne pouvait pas réellement leur nuire sans se mettre en danger. Mais pas Noor. Celui-ci lui lança un regard terrorisé. Elle se détourna et fixa un point au loin, le cœur terriblement douloureux. Elle ne voulait pas assister à cela.

— A-Attendez, je…

— Non, on te laissera pas l’temps de prier tes Esprits. Vraiment pas notre délire. Je…

— Je suis aussi un dimidius !

Le cri de Noor avait figé la scène. Hawk avait haussé un sourcil surpris, arrêté net dans son élan.

— Pardon ?

Noor déglutit péniblement.

— Je… Je suis aussi un dimidius.

— Tu t’fous d’moi ? Tu penses vraiment que je vais t’croire comme ça ?! T’essaies juste de t’sauver.

Hawk leva sa dague et l’appliqua doucement contre la gorge de Noor, le visage dénué de toutes émotions.

— À-À votre avis, pourquoi j’ai autant cherché à vous aider alors que votre histoire paraissait si louche ?! Je… Personne n’habite dans la lande, à part à l’élevage. Sauf si des personnes veulent s’y cacher. Et pourquoi se cacher sinon… pour ça.

La voix de Noor s’était éteinte dans un souffle tandis qu’il baissait les yeux.

— Et tu vas nous raconter que t'as réussi à travailler avec des magiciens depuis des timthrialls sans te faire chopper ?

— Hébrun a toujours pensé et affirmé que j’étais Athanorien. Ils ont tellement mauvaise réputation que cela justifiait que je n’utilise pas ma magie.

Avec sa lame, Hawk força Noor à redresser la tête. Il ficha ses yeux dans les siens et resta figé. Ses sourcils se froncèrent tandis qu’il crachait quelques mots, hargneux.

— Prouve-nous ce que t’dis. Y a qu’une seule solution.

Hawk s’éloigna de quelques pas, toujours sur ses gardes. Au moindre geste douteux, il se tenait prêt à bondir.

— J-Je… Je ne peux pas vous montrer là.

— Comme c’est surprenant. Et quelle excuse à la con tu vas nous inventer ?

— Je parle et je peux contrôler les animaux ! Sans animaux, je ne peux rien faire et le combat les a tous fait fuir de la zone, je…

— Original comme mensonge mais désolé, je ne…

— Hawk ! coupa Noelia.

Elle posa une main sur son épaule, apaisante. Elle tremblait encore, mais sous son teint livide, elle paraissait déterminée. Hawk renifla dédaigneusement. Si Noelia pouvait sauver quelqu’un, elle le ferait, sans tenir compte du danger et en oubliant absolument tout le reste. Tout son contraire.

— Éloignons-nous, continua-t-elle. De toute façon, c’est dangereux de rester dans les parages si des gardes arrivent ici.

Hawk demeura un instant immobile avant que ses muscles se relâchent.

— Ça marche. Mais au moindre geste douteux, je l’égorge direct.

Noelia hocha la tête. La probabilité pour que Noor soit vraiment un dimidius, caché dans un élevage rempli de magiciens était ridiculement basse. Mais Noelia ne lui pardonnerait pas de ne pas vérifier avant. Parfois, elle l’impressionnait. Elle parvenait encore à espérer et à croire. C’était pour cette raison qu’il devait la protéger.

 

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Noor n’eut pas le temps de réaliser ce qui se passait. Hawk l’avait durement attrapé par le bras et entraîné avec lui. Inquiète, Noelia avait suivi dans un silence pesant. Aucun bruit ne perturbait l’atmosphère nocturne, à tel point que Noor sentit la panique grandir de plus en plus. Et si aucun animal ne faisait son apparition ? Au bout d’une éternité, Hawk s’arrêta. Il pointa sa dague vers Noor.

— Montre qu’on doit pas t’tuer.

Le cœur de Noor battait tellement fort que ses oreilles bourdonnaient et qu’il n’entendait rien d'autre. Il se força néanmoins à se calmer. Autour de lui, des stridulations de grillons. S’ils se permettaient de chanter, pas mal de vie devait grouiller dans les environs. Il tenait sa chance. Après une grande inspiration, il commença à siffler doucement. Parler aux insectes ne se révélait pas très compliqué, une fois qu’on avait saisi le truc.

Dès les premières notes, quelque chose se modifia dans l’atmosphère de la forêt. Les diverses stridulations s’arrêtèrent. Des lucioles vinrent voler autour de lui. Il les dirigeait d’un doigt, profitant de leur lumière pour dessiner quelques figures dans l’air. Il joua ainsi, jusqu’à ce que d’autres insectes, des criquets et des grillons, parviennent jusqu’à lui. Noor s’accroupit alors et s’amusa à leur faire sauter des obstacles de plus en plus hauts. Un criquet particulièrement sportif gagna la compétition. Pendant ce temps, un corbeau s’était posé sur son épaule, sans même chercher à manger ses proies habituelles. Aucun insecte ne s’enfuit.

Lorsque Noor arrêta de siffler, la magie de l’instant s’évanouit. L’oiseau attrapa un grillon et s’éloigna ensuite à tire d’ailes avec son butin. Tous les autres insectes se dispersèrent rapidement et le silence revint, pesant. Malgré cela, il se sentait serein. Communiquer ainsi l’apaisait toujours, il ne craignait plus Hawk. Après tout, il lui avait montré ce qu’il voulait, non ? Noor se redressa et sourit largement tout en passant une main sur ses tresses.

— Alors, satisfait ?

Pour toute réponse, Hawk replaça sa dague dans son fourreau.

 

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Noelia respirait plus librement, apaisée. Le sang de Noor ne coulerait pas. Elle se sentait tellement plus légère ! Et le fait que Noor ait réussi à vivre avec des magiciens pendant des timthrialls, même si elle ne le réalisait pas encore pleinement… Cela paraissait tellement incroyable ! Elle…

Le soulagement fit soudain place à un cri, accompagné d’une expression paniquée. Hawk se tendit immédiatement.

— Quoi ? s’inquiéta sèchement Hawk.

— Callune ! On l’a oubliée sur les lieux du combat ! Il faut…

— Oh, c’est que ça…

Hawk haussa les épaules et se détourna, se désintéressant totalement du problème. Noelia s’insulta mentalement, de nouveau inquiète. Comment avait-elle pu se montrer si désinvolte ? Elle s’était affreusement inquiétée pour Noor, mais… Elle commençait à retourner en arrière lorsque Hawk lui saisit le bras.

— C’est trop dangereux d’aller la chercher.

— Il n’est pas question que je l’abandonne, pas maintenant, si proche du but !

Les deux amis s’affrontèrent du regard un moment. Hawk finit par céder et jurer.

— Fais chier ! Reste ici, j’vais voir. S’il y a des gardes, tu peux toujours rêver pour que je risque ma peau pour elle !

Hawk s’éloigna en courant après un dernier coup d’œil énervé à Noelia. Celle-ci se mordilla le pouce, le cœur battant à tout rompre. Callune devait guérir. Il fallait qu’elle aille mieux et…

 « Quand je te disais que tu n’aidais pas réellement la petite arduina, mais que tu t’en servais juste. Tu as besoin d’un être plus pitoyable que toi dont tu peux t’occuper. Noor, Callune… Ils sont interchangeables selon les situations. Sinon tu ne l’aurais pas oubliée si facilement… »

Les paroles d’Ondine coupèrent la respiration de Noelia.

 

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— Celle-ci est encore vivante !

Armita se précipita vers le corps inconscient. Albinos, elle portait une robe blanche, à la coupe très simple, mais lourdement brodée de perles et de fils d’argent. Sa longue chevelure était d’une blancheur parfaite, presque irréelle. Des mèches, plus courtes, encadraient son visage et retombaient sur son front. Dans l’obscurité, elle semblait luire.

Elle s’accroupit près de la malade et approcha la main de ses joues. Elle s’arrêta près de sa peau, comme si ses doigts refusaient d’effleurer la chaleur d’un contact humain. Elle promena sa paume sur tout le corps de Callune, comme pour le sonder. Elle finit par froncer les sourcils.

Elle se redressa et regarda autour d’elle. Elle s’inquiéta de ne pas voir ses compagnons. Quelque chose clochait. Elle frissonna, terriblement mal à l’aise. Elle n’avait déjà pas l’habitude de voyager, alors se retrouver seule… Mais elle ne pouvait pas partir et laisser une malade sans soins. Sa faiblesse et sa souffrance la heurtaient trop pour les ignorer. Malheureusement, sans aide…

Armita sursauta quand elle entendit des bruits de pas se rapprocher dans son dos. Elle se retourna et tomba sur une femme, avec le visage rond et les yeux en amandes typiques des Izanamiens. Sa longue chevelure d’un noir de jais était méticuleusement coiffée, de façon à ce que rien ne dépasse. Une mèche recouvrait la partie droite de sa figure et malgré sa marche, elle ne s’écarta à aucun moment. Le reste de ses cheveux étaient finement tressés et attachés en chignon. Seules les pointes étaient libres, où des plumes de toutes les couleurs étaient accrochées. Habillée sobrement mais avec des tissus riches, elle s’approcha d’une démarche tranquille qui fit onduler gracieusement son corps. Elle maintenait son dos bien droit, les bras et les épaules étonnamment épais pour une femme.

Un œil sombre, totalement impénétrable, se posa sur l’adolescente. Le visage de la femme ne reflétait aucune expression. Seule la douceur apparente de sa peau et son entretien trahissait une information, les origines nobles de l’Izanamienne. Elle avait toujours dû vivre dans l’opulence.

— Besoin d’aide ?

Armita sursauta. Elle ne s’était pas attendue à une telle proposition. Elle baissa les yeux, ne sachant pas comment réagir. On lui avait appris à ne pas répondre aux inconnus, mais dans cette situation... Une petite pointe de douleur se ficha dans son cœur et la Dryadienne, allongée sur le sol, gémit. Pouvait-elle se permettre d’aller contre son éducation pour aider un nécessiteux ?

— Je suppose que si tu ne l’as toujours pas soignée, c’est que cela est plus grave que de la simple fièvre et qu’il faut la manipuler. Indique-moi que faire et je m’exécuterai.

Armita redressa les yeux et toute la foule de questions qui l’agitaient dut se lire dans son regard. Les lèvres de la femme s’étirèrent très légèrement.

— Ce n’était pas très difficile à deviner. Alors ?

Armita mit ses doutes de côté. Elle donna quelques instructions et, rapidement, les bras de la Dryadienne furent dénudés, dévoilant de longues éraflures qui cicatrisaient mal. Armita approcha sa main et les plaies disparurent. Elle amena ensuite sa paume près du front de l’inconsciente. Sa fièvre chuta immédiatement et ses joues perdirent leurs rougeurs. Armita sourit, soulagée. La pression qu’elle ressentait s’était évanouie.

— Voilà, elle devrait bientôt se réveiller maintenant.

— Je te la laisse. J’ai quelque chose de plus urgent à gérer. Elle sera mieux avec vous trois.

— Vous trois ? Comment savez-vous que…

L’Izanamienne posa un doigt sur ses lèvres pour lui faire signe de se taire. Elle se redressa et commença à s’éloigner. Des bruits de pas s’approchaient d’elles.

— À bientôt jeune fille !

Quelques instants plus tard, la femme avait disparu entre les arbres, avalée par l’obscurité.

 

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Hawk courrait.

Il n’avait aucune envie de retourner sur ses pas et de risquer quelque chose pour cette empotée de princesse, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. S’il ne l’avait pas fait, Noelia serait partie à sa recherche. Et son amie ayant bien plus de chance de se mettre dans une situation délicate que lui. Il préférait tout gérer lui-même.

Alors qu’il ne se trouvait plus très loin de l’affrontement, il s’arrêta pour reprendre son souffle et écouter autour de lui. Rien, aucun bruit. Puisqu’il était peu probable que quelqu’un tende une embuscade dans de telles conditions, Hawk s’avança à pas mesurés, prudent au cas où. Il ne parviendrait jamais à se détacher de certains réflexes de survie, qui l’avaient gardé vivant jusque-là. Une voix s’éleva dans son dos.

— Je t’attendais. J’ai failli perdre patience.

Hawk se figea. Il se retourna et dégaina ses dagues dans le même mouvement, avant de se placer en position défensive. Une grande femme se tenait appuyée contre un tronc d’arbre, parfaitement immobile. Les petites boules luminescentes accrochées aux branches jetaient des reflets étranges sur son visage pâle et sur sa coiffure, un chignon constitué de tresses, dont une mèche masquait en partie sa figure. L’inconnue leva les mains pour montrer qu’elle ne portait pas d’armes, mais cela ne détendit pas Hawk pourtant. Au contraire, il raffermit sa prise autour de ses dagues. Au pire, il pouvait s’agir d’un témoin gênant, quelqu’un qui les avait vus utiliser de la magie neutre. Au mieux, elle passait au mauvais endroit au mauvais moment. Tant pis pour elle, elle aurait dû rester cachée.

 

— Si j’étais toi, j’arrêterais de vouloir taillader tout ce qui bouge et je rangerais mes lames.

La femme paraissait parfaitement sûre d’elle, pas du tout inquiète devant les dagues ou l’air menaçant de Hawk. Elle ne semblait pas en position de faiblesse. Au contraire. Elle dominait la discussion. Incapable de décider quoi faire, il garda le silence. Quelque chose clochait, son instinct lui hurlait de partir maintenant, sans se retourner.

— Ton talisman. Je peux le réparer. C’est pour ça que tu es là, non ?

 

La sentence tomba d’un coup, laissant Hawk légèrement sonné. Il ne s’était pas attendu à cela. Le visage fermé, il porta la main à son cou. L’inconnue se détacha du tronc d’un mouvement fluide et commença à s’éloigner.

— Viens avec moi, quelque part où nous serons plus tranquilles. Appelle-moi…

— Je sais qui vous êtes, coupa Hawk.

Tomoe. Il ne l’avait jamais vue, mais il ne pouvait s’agir que d’elle. Sans perdre plus de temps en discussions inutiles, il la suivit.

Sans un regard ou une pensée pour ce qu’il abandonnait derrière lui.

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Jibdvx
Posté le 12/04/2020
Me revoilà ! Pardon pour le manque de régularité dans mes lectures, je suis le nez dans ma thèse en ce moment et ça me prend tout mon temps. Bon chapitre ! L'intrigue avance avec pas mal de révélations, un petit combat bien dosé (tension, découpage, c'est efficace) et la fameuse Tomoe qui a l'air d'en savoir long sur toute cette affaire. Et cette pauvre Callune qui se fait trimbaler par tout le monde comme un sac à patate XD Enfin, maintenant qu'elle est soignée, peut-être va-t-elle trouver meilleure compagnie avec la troupe d' Armita.
Flammy
Posté le 12/04/2020
Coucou =D

Pas d'inquiétude pour le manque de régularité, chacun a ses contraintes ^^ Et la thèse, c'est un gros morceau =D

Contente que ce chapitre t'ai plu ! J'ai toujours beaucoup de mal à me débrouiller avec les combats, donc si c'est bien dosé pour celui-là au moins, c'est cool =D

Et oui, là ça a pas mal avancé, et ça va aller en continuant dans la suite ^^ (Enfin, dans le livre 2 vu que la c'était le dernier chapitre de cet arc pour le livre 1 ^^). J'aime l'image sac à patates, c'est totalement ça xD Elle est pas épargnée la pauvre ='D

Merci pour ta lecture et ton commentaire =D Pluchouille zoubouille !
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