II.4 Alyss

Par Flammy

Réminiscence d’Alyss

 

Kaea - Quelques années plus tôt

 

~0~

 

Perdu dans une cape bien trop grande pour lui, Alyss tentait du bout de ses doigts manucurés de placer l’immense capuche pour masquer son visage sans lui cacher la vue. Délicate entreprise. À aucun moment, il ne se départit de son sourire rêveur, ses yeux bleus soulignés d’or posés sur son oncle, de l’autre côté de la table.

 

Martel riait bruyamment. Une énorme choppe de bière à la main, les amples mouvements de bras qui ponctuaient ses paroles arrosaient généreusement tous les clients de la taverne. À chacun de ses éclats, la large cicatrice qui barrait son nez tressautait, aussi expressive que ses yeux marron bordés de rides. Elle ressortait particulièrement bien sur sa peau burinée, mal éclairée par les rares bougies qui parsemaient l’auberge, glauque dans n’importe quelle autre condition. Malgré l’obscurité, son pendentif en or brillait. Un cadeau de son cadet quand, enfants, ils s’aimaient encore. Martel ne le quittait jamais. Lorsqu’il porta son verre à sa bouche, une longue mèche poivre et sel, échappée de la queue de cheval haute, tomba dans l’alcool, mais il ne le remarqua même pas.

 

Dans la vaste pièce surchargée de soudards et de bruits, on ne voyait et on n’entendait que Martel, et pas seulement à cause de son immense carrure de guerrier et de sa grosse voix. Son charisme aurait pu être écrasant, mais au contraire, il mettait n’importe qui à l’aise et donnait confiance aux quidams. Un parfait chef militaire. Il aurait aussi pu devenir un roi adoré par son peuple, mais il avait refusé la couronne. Soi-disant qu’il pouvait mener des armées mais qu’il n’y comprenait rien en commerce ou en diplomatie. Il avait préféré laisser la place à son cadet.

 

Une fois satisfait de son œuvre, Alyss saisit sa tasse de thé et la porta à ses lèvres, discrètement maquillées de carmin, le petit doigt dressé. En théorie, les autres clients auraient dû le railler bruyamment, voir le passer à tabac pour lui voler sa bourse et ses bijoux. Mais personne n’aurait été assez suicidaire pour s’en prendre à lui alors qu’il accompagnait Martel. Personne ne voulait contrarier un guerrier avec la renommée de « génocidaire ». Malgré les lunes d’or, sa réputation n’avait jamais fané. Il restait le meilleur combattant de sa génération, celui qui avait réussi le tour de maître de mettre à terre le royaume de Flamiella et d’avoir tué tous les derniers membres de la famille dirigeante.

 

La raison pour laquelle il avait refusé le trône.

 

Derrière ses grands éclats de rire et ses rides de sourire, il ne s’était jamais pardonné le meurtre d’Alexander et d’Amber, les enfants de feue la reine Dimélia. Il les avait traqués pendant des lunes d’argent, avait torturé et mise en scène le cadavre d’Alexander, poussé une gamine effrayée à vivre l’horreur. Personne ne l’avait jamais compris,à part Alyss. Cela lui paraissait pourtant évident. Mais depuis les lunes d’or, Alyss avait réalisé que ce qui était flagrant restait souvent obscur pour les autres.

 

Martel termina sa chope et la claqua un peu trop fort sur la table. Le verre se fendit, mais il ne le remarqua même pas. Il commanda aussitôt une nouvelle boisson, crevant au passage les tympans des serveuses en tenues légères. En attendant, il posa son regard brillant sur son neveu et sourit largement.

 

— Tu es vraiment un bon élève, mais pour te fondre dans la masse, je crois que ça, c’est hors de portée pour toi !

 

Il ponctua ses paroles d’un grand éclat de rire qui secoua ses épaules. Il essuya une larme avant de reprendre :

 

— J’abandonne pour ça ! Allez, file. Tu peux pas être parfait partout, montre-moi que tu as bien retenu le reste !

 

Alyss acquiesça d’un gracieux signe de tête. Il termina sa tasse de thé sans un bruit, et la redéposa dans sa soucoupe sans laisser couler la moindre goutte. Il extirpa de sa cape une bourse, ostensiblement rebondie, et paya sa boisson et le pourboire de bonne éducation. Le niveau sonore de la taverne baissa d’un cran et il sentit des yeux avides le suivre jusqu’à la porte. Le sourire sur ses lèvres fleurit un peu plus. Autant lui peindre une cible dans le dos. Son oncle avait une vision de l’amour familial bien particulière.

 

À l’extérieur, la nuit était tombée depuis longtemps et la différence de température tira un frisson à Alyss. Malgré le ciel surchargé de nuages, il ne pleuvait pas encore, mais la forte humidité déposa une multitude de gouttes et alourdit la cape. Des conditions non optimales, il supportait mal les surplus de poids. De sa mère, une concubine métisse Humaine et Archausore, il avait hérité d’une ossature légère, fragile. Tellement fragile. Enfant, il avait enchaîné les fractures avant d’apprendre où se situaient ses limites. Ainsi que les douleurs articulaires. Les Archausores pouvaient se déplacer plus vite et plus souplement que n’importe quelle gent. Malheureusement pour lui, son ascendance Humaine se rappelait souvent à lui. Il réalisait des mouvements que personne d’autre ne pouvait physiquement faire, rythmés par des éclairs de souffrance.

 

Après à peine deux ruelles, Alyss entendit des bruits de pas derrière lui. Discrets, mais pas assez pour ses oreilles. D’un geste naturel et délicat, il rejeta en arrière sa capuche, libérant une vague de cheveux dorés et de plumes colorées. Sans même tourner la tête, il nota du coin de l’œil deux personnes, englouties dans des capes. Elles portaient des armes et le suivaient très clairement. Elles avaient mordu à l’hameçon comme oncle Martel l’avait espéré. Alyss continua d’avancer comme s’il n’avait rien remarqué. Des sens Humains n’auraient pas dû lui permettre de les déceler. Il aurait l’effet de surprise pour lui.

 

Lorsque le premier brigand passa à l’attaque, Alyss se tenait prêt. Il esquiva souplement la charge sur le côté, d’un pas léger appris dans un cours de danse. La dague de l’assaillant se prit tout de même dans sa cape, trop lourde. Alyss déboutonna sans hésitation l’attache d’argent et la laissa tomber, dévoilant des vêtements bouffants de soie légère qui collèrent à sa peau. Malgré sa surprise, le voleur ne perdit pas l’équilibre. Il retrouva rapidement ses appuis et se tourna vers Alyss, son arme à la main. Il attaqua immédiatement. Plus réactif que ce qu’Alyss avait anticipé, il ne pourrait pas esquiver sans souffrir. Par réflexe, il leva le bras pour se protéger. La lame trancha la soie, puis rencontra une résistance. Sans la moindre hésitation, Alyss repoussa l’arme et pivota sur lui-même. Il arracha sa manche, dévoilant des plaques de peau étrangement épaisse, comme du cuir de lézard, assez pour arrêter des petites lames. Attaché sous son avant-bras, un fourreau renfermait une dague.

 

Alyss la saisit délicatement et frappa, une seule fois. À la carotide. Le sang éclaboussa toute la ruelle.

 

Sans un regard pour sa victime, Alyss pivota vers son deuxième poursuivant et lui adressa un sourire charmeur. L’homme hésita, contempla le travail de son compagnon. Alyss pouvait l’entendre réfléchir, peser les risques et les bénéfices. Le voleur tourna rapidement les talons et tenta de s’enfuir. Quelques pas plus tard, une large épée deux mains le cueillit et déchira son ventre. Ses boyaux touchèrent les pavés avant le reste de son corps.

 

Un éclat de rire ponctua le silence de la nuit.

 

— Bien joué petit ! Mais évite de les laisser repartir, surtout quand tu leur as si gentiment montré qui tu étais. Ça ferait jaser. Autant garder ça entre nous.

 

Martel s’approcha avec un énorme sourire et ébouriffa les cheveux d’Alyss. Celui-ci retint délicatement la poigne de son oncle.

 

— Attention, vous allez encore m’arracher des plumes.

 

Martel rit une fois de plus et asséna une grande tape dans le dos de son neveu, qui fut projeté en avant. Les réflexes du guerrier lui permirent de le rattraper avant qu’il ne tombe au sol.

 

— Oups. Désolé, j’oublie parfois que t’es pas totalement Humain.

 

Alyss repositionna ses cheveux et se pencha pour récupérer sa cape. Personne à la cour n’aurait osé faire une telle remarque sur son ascendance devant lui. Cela aurait été jugé comme le pire des affronts. Depuis qu’il était devenu héritier du trône par défaut d’autres descendants du roi Armand IV, tous s’acharnaient à occulter le fait qu’il était le fils d’une concubine pas totalement Humaine, un honteux secret que personne ne pouvait ignorer. Pendant longtemps, il avait été relégué dans une demeure isolée, véritable honte pour son père.

 

Depuis toujours, Martel avait été la seule personne à s’occuper de lui sans être grassement rémunéré. Son seul ami, sa seule vraie famille. Martel expiait son meurtre d’enfants en se consacrant à son neveu. Alyss le savait, mais Martel restait le phare de sa vie. C’était pour lui qu’il se démenait, pour que Martel soit fier de lui. Pour lui qu’il avait appris à se battre. Pas qu’il en avait envie, mais c’était l'unique chose que Martel pouvait lui enseigner.

 

Un jour, il serait le grand roi que Martel ne s’était pas autorisé à être. Pas juste un diplomate et un commerçant comme son père. Mais un dirigeant qui obtenait ce qu’il désirait de n’importe qui, capable de gérer aussi les aspects militaires. Un vrai souverain, à la mesure de Martel.

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Djina
Posté le 16/05/2020
Coucou !

Alors petite faute de frappe relevée :
"soudards" en lieu et place de "soulard".


Alyss on parle bien du même qui se fait escorter par l'ancienne équipe d'Hirst ? Et Martel, le même qui ne possède plus d'esprit à cause de l'enfant qui l'accompagne ? Alexander étant donc le frère de coeur de Maxhirst?

Très intéressant, on ne connaissait pas cet espèce dont tu nous fais la description... C'est très surprenant de découvrir tout cela, cela rend Martel tellement plus que la dimension de pur barbare militaire sans coeur... Cela me fait questionner les tenants et aboutissants de sa condition de marionnette telle qu'on la connait maintenant...

J'ai beaucoup aimé ce chapitre, assimilation de la danse et du combat, magique, même les preuves d'Alyss en temps que combattant, malgré l'horreur de l'acte, tu l'as rendu beau en quelque sorte.

mes soucis de temporalité : lunes d'or = mois et d'argent = année ?

Comme d'habitudes, ces réminiscences nous permettent de mieux comprendre les différents personnages mais cela nous fait nous poser d'autant plus de questions sur comment en ait on arrivé à la situation "actuelle'".

Merci encore,
Je t'ai délivré mes quelques impressions en espérant que cela à défaut de t'aider, te motive quelque peu ;)
Djina
Posté le 16/05/2020
(Oui nous pour tous les esprits malins que j'ai dans ma tête..)
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