II.3 Hirst

Par Flammy

Réminiscence d’Hirst

 

Kaea - Une trentaine d’années plus tôt

 

~0~

 

— Il faut bien tendre ton bras d’un coup sec et garder plus de souplesse dans ton poignet. Et surtout, fixe la cible, pas le couteau.

 

Hirst se concentra, essayant d’appliquer tous les nouveaux conseils et de récapituler les anciens. Elle ne devait rien oublier. Elle devait rendre son papa fier, pour qu’il ne l’abandonne pas. Pas comme il l’avait fait avec sa mère et sa sœur. Les paupières closes, elle respira profondément et, d’un coup, passa à l’action. Le mouvement lui sembla brutalement évident. Naturel. Un bruit sourd lui indiqua que son couteau s’était enfoncé dans le bois de la cible. Elle n’avait pas besoin de rouvrir les yeux pour savoir qu’elle avait visé le centre. Elle s’était entraînée si longtemps !

 

C’était la seule possibilité.

 

— Hey ! Elle est douée ta ptite ! À sept piges, je faisais pas ça moi !

— C’est donc de là que provient ta perpétuelle médiocrité ?

 

Quelqu’un secoua gaiement Hirst qui manqua de tomber à cause de la surprise. Les hommes dans la pièce commentaient joyeusement son exploit en descendant des pintes de bière. Elle écarta timidement les paupières tandis qu’on lui glissait une chope mousseuse entre les mains.

 

— Ta récompense gamine !

 

Hirst ne s’attarda pas dessus. Un peu intimidée, elle n’osait pourtant pas redresser la tête. Dans la salle commune, une bonne ambiance de taverne régnait et les rires ponctuaient les histoires et les ragots. Tout le monde se comportait de manière décontractée, détendue. Dans cette maison des quartiers défavorisés de Vianum, il s’agissait avant tout de se reposer et de servir de point de repère pour les clients les moins dégourdis de l’Aile du Corbeau. Les gardes de la cité devaient connaître le pedigree des occupants et pourtant personne n’aurait jamais osé venir les déranger.

 

Personne ne se frottait à l’Aile du Corbeau.

 

Même à sept ans, Hirst en avait parfaitement conscience. Quand elle déambulait dans la rue, les adolescents bagarreurs la laissaient toujours tranquille. Les quelques fois où des soldats s’aventuraient jusque-là, ils détournaient pudiquement le regard. Une fois, elle s’était essayée au vol. Elle était presque sûre que le marchand s’était rendu compte de son larcin, mais il n’avait rien relevé. Pas drôle. Le simple fait de vivre dans cette maison la protégeait de tout. C’était rare les gamins élevés directement par les assassins. Elle était la seule actuellement. La formation commençait habituellement au plus tôt à une dizaine de lunes d’or. Mais elle, elle était unique. Pas parce qu’elle était douée, elle savait pertinemment qu’elle s’entraînait juste beaucoup.

 

C’était son papa qui était spécial.

 

Hirst osa enfin lever les yeux vers lui. Grand et sec, les traits de son visage semblaient coupés au couteau, son arme favorite. Une cicatrice agrémentait sa pommette et une barbe brune son menton. Ses cheveux courts lui donnaient un aspect sévère. En fait, absolument tout chez lui accentuait son aspect sévère, avec son maintien droit et ses vêtements aussi sobres que sombres. En tant que l’un des meilleurs assassins de l’Aile du Corbeau et l’un des trois chefs, il se devait d’être irréprochable. Toujours parfait.

 

Il n’avait pas commenté son exploit et n’avait pas eu le moindre geste dans sa direction. Mais suite à un coup d’œil, Hirst avait pu distinguer une lueur de fierté et de bonheur dans ses prunelles noires. Elle en était sûre, elle n’avait pas rêvé ! Sans pouvoir se contrôler, un énorme sourire fleurit sur son visage et elle leva la chope à ses lèvres pour le masquer. Une grimace lui tordit rapidement les traits devant l’amertume de la bière. Quelques gloussements accueillirent sa réaction enfantine et son papa remarqua enfin ce qu’elle tenait.

 

— Mais… Qui est l’irresponsable qui lui a donné ça ?

— Faudra bien qu’elle apprenne à aimer ça un jour !

— Ca, et pas que ! C’est une fille après tout !

 

Les hommes eurent des rires gras sans que Hirst comprenne pourquoi. Le visage de son papa s’assombrit, il semblait mécontent. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle avait fait de mal ? Des femmes appartenaient à l’Aile du Corbeau, aussi bien voleuses qu’assassines, mais moins nombreuses et souvent beaucoup plus solitaire et en périphérie de l’organisation. Elle ne savait pas trop pourquoi et personne n’avait pris la peine de lui expliquer. Elle était juste la seule fille à habiter la maison des bas quartiers, même s’il arrivait à certaines de venir en coup de vent et de la regarder, parfois avec surprise, parfois avec pitié.

 

Avant… Avant sa grande sœur vivait avec elle. Mais… Cela ne se passait pas bien avec papa. Un jour, un des voleurs lui avait proposé une balade. À son retour, son papa lui avait expliqué que sa sœur était partie avec sa maman au bordel. Hirst s’était contentée de hausser les épaules. Le bordel, c’était la punition qu’elle voulait à tout prix éviter. Sa sœur avait dû faire quelque chose de grave. Tant pis pour elle. Papa avait toujours raison. Elle savait pertinemment que sa maman était une fille de joie. Elle n’avait jamais essayé de la rencontrer, malgré ses demandes. Ce qu’Hirst souhaitait, c’était suivre les traces de son papa et appartenir à l’Aile du Corbeau. Elle voulait qu’il soit fier d’elle. Le reste, même sa maman et sa sœur, cela ne l’intéressait pas.

 

Elle serait libre. Hors de question d’être entretenue par des hommes. Le seul qui avait ce droit, c’était son papa adoré.

 

Les sourcils froncés, Hirst ne remarqua pas immédiatement que son papa s’était accroupi devant elle. Ses lèvres s’étiraient très légèrement. Il lui souriait ! Le cœur de Hirst fit un bond dans sa poitrine, tellement heureuse. Il saisit la chope de bière et la but lui-même d’une traite.

 

— Ça sera pour plus tard, quand tu seras adulte. D’accord ?

 

Hirst opina vivement du chef. Ne jamais contredire son papa. Sinon elle finirait au bordel. Papa l’attrapa dans ses bras et la souleva sans la moindre difficulté.

 

— Il est l’heure d’aller se coucher, jeune fille !

 

Surprise, Hirst regarda par la fenêtre. La nuit était tombée sans même qu’elle y fasse attention. Elle s’était entraînée longtemps, très concentrée. D’habitude, quand son papa n’était pas là, elle restait debout plus tard, mais jamais elle ne l’aurait contredit. Son papa grimpa les escaliers deux à deux, comme il le faisait toujours, et se dirigea vers leur chambre. Il ne dormait que rarement avec elle, mais ils avaient quand même droit à leur pièce à eux deux. Papa la déposa dans son lit. Il lui adressa un sourire franc, celui qu'il réservait à leur moment à deux. Hirst sourit à son tour, ravie de la réaction de son papa. Celui-ci hésita, puis se leva et fouilla dans ses affaires. Il en tira une pochette de cuir qu’il plaça entre les mains de Hirst.

 

— Cadeau. Pour tes efforts.

 

Hirst savait ce que c'était avant même de l’ouvrir. Elle avait vu son papa s’en servir tellement souvent ! Il s’agissait d’un assortiment de couteaux de lancer. Elle leva des yeux brillants vers lui.

 

— Ce sont les premiers que j’ai utilisés. Maintenant ils sont…

 

Papa se figea, crispé. Il tendait l’oreille à l’affût du moindre son, scrutant l’obscurité à travers la vitre. Qu’est-ce qui se passait ? Il n’y avait pas de bruit suspect pourtant… C’était ça le souci ! Les autres étaient partis pour faire la fête une bonne partie de la nuit. Alors pourquoi… ?

 

Des hurlements et des chocs métalliques déchirèrent le silence. Avant même que Hirst puisse réagir, son papa l’avait saisie dans ses bras et avait sauté à travers la fenêtre. Après une courte escalade, il courrait à présent sur les toits, éclairés pour les trois lunes, particulièrement brillantes. Hirst ne comprenait rien. Pourquoi cette fuite ? Qui aurait voulu prendre d'assaut la maison des bas quartiers ? Personne n’était assez fou pour s’attaquer à l’Aile du Corbeau ! Rapidement, un autre homme évoluait aux côtés de son papa. Un voleur qu’on disait très doué.

 

— D’autres s’en sont sortis ?

— J’pense pas ! Trop d’alcool.

— Très bien. On va rejoindre les sous-sols par l’entrée ouest et sonner l’alarme !

 

Ils continuèrent à avancer sur les toits, sans le moindre bruit. Hirst, toujours serrée contre son papa, tenait la pochette en attendant simplement. Son papa se tirait de tous les problèmes, elle ne s’inquiétait pas. En approchant de leur destination, ils vérifièrent rapidement que personne ne les suivait, puis ils se laissèrent tomber dans une ruelle isolée et mal éclairée. Le voleur dégagea une pile de caisses délabrées.

 

— Qu-Quoi ?!

 

À la place de l’ouverture pour descendre dans les souterrains, une grille. Et à travers les barreaux, les cadavres de ceux qui avaient essayé de s’échapper par là. Immédiatement, papa réagit et leva les yeux. Malheureusement, toutes les prises soigneusement cachées dans les décorations murales et qui permettaient de rejoindre facilement les toits avaient disparu.

 

— Pour connaître aussi bien les protocoles… Quelqu’un nous a vendus.

 

Papa ne paniquait pas, contrairement au voleur. Hirst commençait à comprendre que quelque chose clochait. Des bruits indiquèrent que des hommes en armure se rapprochaient. On leur avait tendu un piège. Depuis le début, quelqu’un savait qu’ils allaient venir là et s’était contenté de les attendre. Papa ne perdit pas une seconde.

 

— Ta spécialité, c’est bien l’escalade ?

— Oui mais…

— Tu prends Hirst, tu te planques dans les ombres en hauteurs, je m’occupe de les entraîner au loin, ordonna-t-il sans laisser place à la contestation. Ça doit être après moi qu’ils en ont, ils ne resteront pas ici.

 

Hirst changea de bras sans avoir eu le temps de prononcer le moindre mot. Paniquée, elle essaya de capter le regard de papa, mais il fixait déjà l’extrémité de la ruelle, tendu au possible. Il dégaina plusieurs couteaux et s’élança en avant, vers les silhouettes qui commençaient à se rapprocher d’eux. Sans attendre, le voleur escalada péniblement le mur, tenant contre lui Hirst qui lui enserrait son cou. Il se cacha dans l’ombre d’une tourelle, un bien piètre abri si quelqu’un les avait cherchés, mais tous se ruèrent à la suite de papa.

 

Au bout de plusieurs minutes de calme, le voleur prit le risque de poursuivre son ascension jusqu’au sommet de la bâtisse. Personne ne le remarqua. Il hésita un moment, ne sachant visiblement pas comment réagir.

 

— Papa ? Où est papa ?

 

Hirst commençait à paniquer franchement. Cela sembla réveiller le voleur qui s’élança sur les toits, dans la même direction que papa. Au moins, il était facile à suivre. Il suffisait de pister les cadavres semés dans les rues en contrebas. Hirst était persuadée que papa s’en sortirait. Papa était le meilleur. Personne ne pouvait battre papa. Ce n’était qu’une question de temps avant de le retrouver, non ? Papa était…

 

Quelque chose se brisa dans l’esprit de Hirst. Elle voulut hurler, mais le voleur eut le réflexe de la bâillonner.

 

Papa était mort.

 

En contre bas, entourés de cadavres, des soldats s’acharnaient à planter plusieurs fois leur épée dans le corps de papa, au point qu’il était devenu méconnaissable. Pourtant, il s’agissait de ses vêtements, de ses couteaux. C'était forcément lui. Mais cela ne pouvait pas être lui. Il ne pouvait pas être mort. Pas papa. Des larmes commencèrent à couler le long des joues d’Hirst et elle se débattit. Il fallait qu’elle aille vérifier et dire aux méchants d’arrêter de faire du mal à son papa. Le voleur tint bon, mais en se reculant, il percuta par inadvertance une cage vide. Personne ne prêta attention au bruit, sauf un jeune soldat, couvert de sang, resté en retrait.

 

Il leva les yeux et son regard croisa celui de Hirst.

 

Il sembla comprendre immédiatement ce qui se passait. Il tourna la tête vers ses compagnons, ouvrit la bouche, puis fixa de nouveau Hirst. Après une hésitation, il ne dit rien.

 

L’instant d’après, Hirst et le voleur avaient disparu, avalés par les ombres de Vianum.

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Djina
Posté le 11/05/2020
Oh c'est trop triste !! Alors je ne sais pas comment un scène peut être aussi touchante, je ne pensais pas qu'Hirst avait 35-37 ans, je la voyais plus jeune ^^'. (En même temps je voyais Hawk plus vieux et pas âgé de 25 ans à peine...).

On se sent vraiment dans la tête d'une gamine, c'est incroyable!! Son admiration sans bornes pour son père malgré le fait qu'il s'agisse d'un bandit. Le fait que les méchants soient les soldats et non pas les voleurs. C'est un peu contre intuitif mais totalement compréhensible. Enfin le fait que sa soeur et sa mère soient au bordel, l'avenir des femmes, son désir d'être indépendante. Pourquoi son père l'aimait il mais avait rejeté sa soeur ? Car disons bien que le bordel c'est quand même pas un endroit fréquentable, on comprend mieux aussi comment Hirst est si dur à suivre, et si bonne comédienne, menteuse et dégourdie. Cela explique t il pourquoi elle déteste tant se faire aider ? Ces traumatismes l'ont suivi à vie ? Le jeune soldat c'est son commandant non ?

Cette pause dans les réminiscences me fait me poser encore plus de questions mais je suis fière d'être à jour et d'avoir poursuivi merci :)

Ah je me souviens d'une question pendant la lecture, lune d'or = 1 ans, lune d'argent = 1 mois c'est ça ? J'ai du mal avec leurs dénominations temporelles... Et il y a un autre mot commençant par T qui désigne aussi un marqueur de temps mais je ne l'ai pas retenu et à chaque fois que je le lis je ne comprends pas alors si tu pouvais m'aider... Je t'en serai fort gré!!!

Pleins d'encouragements !!!
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