II.2 Rudy

Par Flammy

Réminiscence de Rudy

 

Kaea - Quelques années plus tôt…

 

~0~

 

Rudy se sentait anxieux. À ses côtés, son maître, tendu à l’extrême, progressait à grandes enjambées dans les rues de Vianum. Ils avaient même laissé leurs chevaux à l’entrée de la cité. Dans la foule, ils les auraient ralentis et, visiblement, ils n’avaient pas de temps à perdre.

 

Qu’avait-il bien pu arriver à Maxhirst ?

 

Quelques jours plus tôt, ils avaient reçu un message alarmiste de sa part. Une petite grue de parchemin, en partie froissée et à l’écriture malhabile qui leur demandait de revenir de toute urgence. Bien loin des parfaites réalisations habituelles de Maxhirst. Celui-ci savait qu’ils avaient été recrutés pour une mission importante et délicate. Pour les déranger malgré cela… Ils avaient laissé Cole pour qu’il s'occupe de leur travail et étaient partis à deux. Rudy n’avait aucune idée de ce qu’ils allaient découvrir. La tour en flamme, Maxhirst agonisant, un sort qui avait mal tourné et provoqué une apocalypse… Pourtant, il aurait été capable de gérer tout cela. Maxhirst avait toujours été capable de tout gérer, aussi loin qu’il s’en souvienne. Parfois un peu maladroitement, mais il y parvenait. Les seuls incidents où il s’était laissé déborder, c’était quand ses proches avaient été blessés ou en danger. À part eux deux, il n’avait presque plus personne. Alors ?

 

La brume matinale se déchirait par instant permettant d'entrevoir par intermittence la haute tour vers laquelle ils se dirigeaient de plus en plus rapidement. Leihulm contenait de moins en moins bien son inquiétude. Tout paraissait normal. C’était d’autant plus étrange. Qu’est-ce qui avait pu pousser Maxhirst à les rappeler d’urgence si tout allait bien ? Lorsqu’ils arrivèrent enfin devant la porte de la demeure, tout semblait serein et calme. Aucun son ne leur parvenait de l’intérieur. Leihulm fit signe à son élève de rester sur ses gardes. Au cas où. Il écarta doucement le battant. Un silence de mort régnait, ainsi qu'une atmosphère étouffante et pesante. En temps normal, quand Maxhirst vivait là, la vie bruissait dans tous les coins et le désordre permettait de le suivre à la trace. Là, rien.

 

Après une rapide vérification de la cuisine et du salon, Leihulm s’engagea dans l’escalier. Une latte de bois craqua. Les deux hommes se figèrent, comme s’ils risquaient de se faire attaquer d’un instant à l’autre. Des sons leur parvinrent du premier étage. Quelqu’un marchait. Ou frappait quelque chose. Difficile à dire. Leihulm dégaina silencieusement et continua sa progression. Rudy l’imita sans avoir besoin d’instructions. Quelqu’un se trouvait dans la chambre inoccupée du premier palier. Après un dernier coup d’œil à son élève pour vérifier qu’il se tenait prêt, Leihulm ouvrit brutalement la porte et se précipita à l’intérieur, son arme dressée devant lui.

 

Un cri lui vrilla les oreilles. Inhumain, bestial. Il laissa tomber son épée au sol.

 

Il s’était attendu à beaucoup de possibilités. Pas à ça. Pas… Cette chose. Les rideaux de la pièce étaient tirés, de sorte qu’on ne distinguait pas grand-chose. La lumière provenait seulement du palier, mais cela suffisait amplement. Pas besoin de détailler plus la créature qui se tenait devant eux. Il s’agissait d’un homme. Ou d’une femme. Difficile à dire, la créature n’avait que la peau sur les os et le crâne rasé, ainsi que des vêtements beaucoup trop grands pour elle. Sa peau était recouverte de tout un réseau de cicatrices, plus ou moins grossières. Difficile de déterminer si elles résultaient de toute une série d’opération ou de torture. Les deux vu leurs positions. Certaines blessures étaient encore boursouflées, mais il ne s’agissait à chaque fois que de plaies mineures. Ses os avaient été cassés en plusieurs endroits mais mal placés lors de la guérison. Cela lui donnait un aspect étrange, déformé. Son bras formait un angle anormal et, dans son dos, certaines côtes étaient proéminentes. Absolument tout dans son apparence était dérangeant et douloureux à soutenir du regard.

 

Une fois la surprise passée, la créature poussa un nouveau hurlement et tenta de ramper dans un coin de la pièce. Son bras gauche pendait lamentablement, inutile, et on avait dû lui briser les hanches plusieurs fois pour l’empêcher de se mettre debout. Il y avait une panique sans nom dans ses yeux et dans ses cris, une frayeur ancrée viscéralement. Il ne s’agissait plus d’un être humain, mais d’une bête frappée jusqu’à la folie. Après quelques pas gagnés difficilement, un lien accroché à la cheville l’entravait. Elle était tenue en laisse, comme un animal. Elle tenta de tirer dessus, au point de faire rentrer la cordelette dans sa chair et de saigner. Ses yeux verts paraissaient déments.

 

Rudy avait observé toute la scène depuis l’extérieur, estomaqué. Qu’est-ce que Maxhirst faisait avec ça chez lui ? C’était à cause de cela qu’ils les avaient appelés ? Il sentit son cœur et sa gorge se serrer de voir la pauvre créature se débattre aussi bien avec ses liens qu’avec son corps cassé. Dans son enfance, il en avait côtoyé des gamins malmenés par la vie. Il en avait même été un. Mais jamais au grand jamais il n’avait été confronté à quelque chose du genre. Il rangea son épée et s’approcha avec beaucoup de précautions. Il devait l’aider, il ne pouvait pas la laisser se blesser plus.

 

La situation dégénéra lorsqu’elle l’aperçut. La créature se figea un instant, ses yeux verts exorbités posés sur lui. Elle hurla, hurla à s’en casser la voix. Elle se démena d’autant plus contre son lien, se plaquant contre le mur. Rudy s’immobilisa sans comprendre ce qui se passait. Il jeta un regard à son maître, aussi perdu et choqué que lui. Des bruits de courses leur parvinrent des escaliers. Complètement dépassés, ils se retournèrent sans penser à récupérer leurs armes. Un Maxhirst fiévreux déboula vers eux, les cheveux complètement ébouriffés et d'énormes cernes sous les yeux. Il marqua un instant d’arrêt avant de réaliser ce qui arrivait. Il saisit durement Rudy par le bras et le tira hors de la pièce.

 

— Sors d’ici ! Ne reviens pas là !

 

Il paraissait à bout de nerfs. Il essaya de retrouver son souffle et d’organiser ses idées.

 

— Tu… Avec les cheveux roux et… et l’obscurité, je crois qu’elle te prend pour Riesz. D’où la crise de panique.

 

Il jeta un coup d’œil à Leihulm.

 

— Je… Je pense qu’il vaut mieux que tu sortes aussi. Je vais tenter de m’en occuper.

 

Leihulm hocha la tête sans un mot. Il ramassa son épée et quitta la chambre. Il ne comprenait rien de ce qui se passait mais Maxhirst paraissait savoir ce qu’il devait faire. Le sorcier pénétra dans la pièce en essayant de se montrer le plus rassurant possible. Au bout de quelques minutes, la créature était dans ses bras, toujours complètement paniquée mais un peu rassérénée.

 

~0~

 

Rudy était descendu dans le salon en compagnie de Leihulm. Cette rencontre l’avait particulièrement secoué et l’image de la créature le hantait toujours. Comment… Comment pouvait-on en arriver là ? Son maître ne disait rien. Même lui ne parvenait pas à trouver les mots. Le silence s’étira, seulement troublé par des cris et des bruits provenant de l’étage. Au bout de plusieurs heures, Maxhirst descendit les rejoindre. Il paraissait épuisé, aussi bien moralement que physiquement. Il se laissa tomber lourdement sur un fauteuil avant de plonger la tête dans ses mains.

 

— Je… Cela fait plusieurs jours que je n’élabore que des sorts de soin et… j’ai à peine fini de rafistoler le plus urgent, souffla Maxhirst, la voix tremblante. Je… Je ne comprends même pas comment on peut survivre à ça.

 

Il resta longuement immobile. Leihulm quitta la pièce et revint plus tard avec une tasse de thé fumante qu’il lui tendit. Celui-ci esquissa un léger sourire frémissant en signe de remerciements.

 

— Alors ? Tu vas nous expliquer ce qui se passe ?

 

Leihulm avait parlé d’une voix douce, mais Maxhirst trembla, comme s’il craignait de recevoir une correction. Son ami le fixa sans comprendre, interloqué. Le sorcier retira ses lunettes avant de commencer. Il paraissait particulièrement las et avait vieilli de vingt lunes d’or d’un coup.

 

— Les… Les Teòiridhs ne sont pas vraiment ceux que je pensais, souffla-t-il avec une douleur contenue. Je croyais qu’il ne s’agissait que de continuer et d’achever les études de mon père. Ils… Ils ont volé mes travaux pour… Ludificus ! Comment peut-on à ce point manquer d’humanité ?

 

Rudy ne saisissait pas trop où Maxhirst voulait en venir. Il semblait cassé, toutes illusions brisées.

 

— Ils… Ils sont allés chercher des gens là-bas et les ont ramenés ici. Tout ce qui les intéressait, c’était des cobayes.

— Là-bas… Tu veux dire, dans le monde de Mérédith ?

 

Maxhirst hocha la tête. Leihulm paraissait comprendre ce qui se passait. Tendu à l’extrême, il serra les doigts. Ses articulations craquèrent.

 

— D’après les notes que j’ai trouvées, ils en ont enlevé une centaine. Ces pauvres gens… Ils ne survivaient pas ici mais ils ont continué d’aller en chercher ! C’était pourtant l’une des premières choses que je leur avais dites en reprenant les travaux. On ne peut vivre que dans son monde d’origine. Alors pourquoi s’acharner comme ça ?

 

Des larmes couraient le long de ses joues. Il n’avait pas remis ses lunettes. Voûté, il fixait le sol.

 

— Ils… Ils ont quand même fini par trouver quelqu’un qui a survécu ici.

— C’est lui en haut ?

— Elle. C’est une fille.

 

Maxhirst avait arrêté de pleurer. Il s’était figé, comme s’il attendait quelque chose. Leihulm fit un pas dans sa direction. S’immobilisa. Il hésitait. D’une voix dure et dénuée de toute émotion, il s’adressa à son élève.

 

— Rudy. Tu veux bien aller vérifier dans les environs que personne ne surveille la maison ?

 

Rudy trouva la demande étrange mais obéit sans poser de questions. Il avait appris à toujours se conformer aux désirs de son maître. Il sortit dans la rue et commença à déambuler, comme s’il se contentait de flâner tranquillement. Il détaillait tout du coin de l’œil, mais rien ne lui semblait louche dans le comportement des passants, qu’il connaissait de vu pour la plupart. Après un tour du quartier, il revint vers la demeure de Maxhirst. Il n’était même pas encore entré qu’il entendit son maître hurler.

 

— Comment as-tu osé ?! Enfoiré !

 

Rudy se figea l’espace d’un instant. Leihulm n’avait jamais paru aussi furieux, aussi hors de lui. Il se précipita dans le salon et fut coupé net dans son élan, complètement ébahi. Maxhirst était écroulé sur le sol, son fauteuil renversé. Sa pommette et sa lèvre avaient éclaté, ses lunettes avaient volé au loin. Leihulm le tenait par le col de ses vêtements, le visage déformé par la rage. Il leva le poing, les jointures en sang, et le frappa violemment à la mâchoire. Rudy ne comprenait pas ce qui s’était passé en son absence, mais il réagit immédiatement. Il se précipita vers Leihulm qui continuait à s’acharner. Il reçut un mauvais coup, sans parvenir à l'immobiliser.

 

— Maître ! Calmez-vous !

 

Ses tentatives n’eurent aucun effet. Leihulm était obnubilé par l’idée de tabasser son meilleur ami. Rudy réussit enfin à lui maintenir le bras, mais il se débattit. Il finit par se résoudre à bloquer sa prise dans une clé de bras.

 

— Lei, s’il te plaît…

 

Le tutoiement et le fait que son élève l’appelle par son nom le surprirent. Il n’avait plus l’habitude depuis des lunes d’or. Grâce à cet instant de calme, tous perçurent les cris qui provenaient de l’étage. Elle devait hurler depuis un moment, inquiétée par les bruits de lutte. Les épaules de Leihulm se voûtèrent. Il se dégagea sèchement et se laissa tomber sur un canapé. Il paraissait presque… désespéré.

 

— Bordel Max… Qu’est-ce que t’as foutu ?

 

Maxhirst se redressa péniblement avec l’aide de Rudy. Il était en mauvais état, salement amoché. Il resta assis sur le sol, la tête baissée, ses cheveux longs cachant son visage.

 

— Rien de ce que je pourrais dire ou faire n’effacera le passé, j’en ai bien conscience. Juste… Laisse-moi le temps de terminer de la soigner et de la renvoyer chez elle. Je lui dois au moins cela.

 

Leihulm garda le silence, parfaitement immobile. Il finit par se lever et se diriger d’une démarche hésitante vers la porte, comme s’il était ivre.

 

— Je sors faire un tour. J’ai besoin de changer d’air. Je…

 

Il s’interrompit un instant, comme s’il débattait avec lui-même. Il cracha quelques mots, à contrecœur.

 

— Remercie Rudy. C’est grâce à lui si tu es toujours en vie.

 

Leihulm quitta la pièce sans plus s’attarder. Rudy se sentait affreusement mal à l’aise. C’était la première fois qu’il voyait ses deux pères adoptifs se disputer. La première fois qu’il découvrait Leihulm si violent, perdre à ce point le contrôle de lui-même. Il ne savait pas ce qui s’était passé pendant son absence, mais cela l’effrayait. Ce qu’il craignait le plus était arrivé : le conflit de loyauté. Et il ne voulait pas devoir choisir l’un ou l’autre.

 

Il ne comprenait pas pourquoi ils avaient dû rentrer si précipitamment, le lien avec la créature en haut. Normalement, Maxhirst aurait dû pouvoir gérer ce genre d’ennuis seul. Mais il espérait sincèrement que les tensions s’apaiseraient. Il sentait confusément que cela passerait par le rétablissement de la créature. Il ferait tout pour qu’elle retrouve un aspect humain. Pour ses pères. Pour elle. Mais aussi pour lui. Pour ne plus devoir contempler un tel spectacle, une telle souffrance.

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Djina
Posté le 11/05/2020
Rudy Rudy Rudy, y a une petite parcelle de lui qui est si naïve et bonne. C'est un peu la version moins naïve de Noor je dirais. C'est horrible de découvrir l'état de Lise "la créature" ainsi dépeinte un peu comme Hawk précédemment. Et tu mets le nom dejà menionné du clan responsable de cela mais ce serait commandité par Ludificus? Je veux dire là c'est juste, fin faut le bannir cette bestiole non ? Il ne fait que faire souffrir les autres, usant de sa supériorité magique.. sans émotions... Ondine me parait plus éthique que lui....J'ai vraiment eu beaucoup de mal à lire la description de Lise, j'en ai la nausée, j'ai même fait en sorte de ne pas trop l'imaginer.. (Je veux bien un warning en début de chapitre, mais ça allait, je suis juste extrêmement sensible à la torture humaine et aux agressions de ce type là...

C'est toujours très bien écrit. Ces réminiscences me font penser à des pauses explicatives dans ton intrigue et cela est très appréciable, permet de prendre un nouvel angle d'approche...

Et tu viens de nous lancer une bombe j'ai envie de dire : Mérédith comme la tante de Lise ? Elle connaissait tous ces mondes ? A t elle seulement un souvenir ? Et cette capacité à torturer l'humain de l'autre monde, comme les dimidius chez les dryadiens.. J'ai presque ..envie de penser que les dimidius n'appartenaient pas à la planète où ils vivent ? Ou alors c'est les personnes dotées de magie qui ont fait éruption? Je sens que les liens commencent à se faire mais c'est encore du de savoir démêler les histoires.

Tu as une capacité à emmêler toutes ces histoires, ces intrigues, ces personnages, ces sensations, ces personnalités. Tu m'impressionnes et je vais finir ma lecture avant tes prochains épisodes <3

Courage et merci !
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