Igor, La Fleur de Sang

Ses cheveux blancs s'étaient imbibés d'écarlate, épousant la couleur du sol, sous ses pieds. Hanae l'observait remuer de douleur dans son propre sang. Elle se pencha pour mieux entendre le murmure de ses lèvres blanchies par l'agonie :

—Maman… entendit-elle s'échapper de la bouche du garçon.
—Veux-tu la rejoindre ?

Le garçon hocha la tête lentement. Son corps était secoué de frissons, ses iris polychrome fixaient un point qui lui était invisible. Une fraction de seconde durant, elle songea à ôter sa cape pour le soulager du froid, puis opta pour une solution plus brève. Quel que fût son choix, ce garçon était condamné. Elle retira la lame de son fourreau. Dans une gerbe de sang sonna le coup de grâce.

Elle sortit de la maison une poignée de minutes plus tard. Elle essuya la lame de son katana contre sa cuisse, puis la rangea dans son fourreau. Le chef de la faction l'approcha.

—Il n'y a aucun survivant, l'informa Hanae aussitôt.
—Bien. Nous n'avons pas de temps à perdre, nous devons nous rendre au village voisin.

Hanae pressa le pas pour rejoindre son cheval. Elle se hissa sur la selle, puis attendit que ses compagnons d'armes fassent de même. Elle observa l'herbe tachée de sang, les maisons aux portes trop grandes ouvertes, voire déboîtées, laissées au sol. Ce village avait été, à l'aube, paisible et grouillant de vie. Le soleil était haut dans le ciel et terminait sa course, éclairant de sa lumière le sépulcre qu’était devenu le regroupement des membres de son peuple.

Elle se remémora les paroles d'Igor. Toutes les âmes finissaient par se réincarner dans la nature, quels que fussent les péchés endossés au cours d'une vie. Cependant, méritait-elle la compassion ? Le regard du prêtre lui revint en mémoire… pourquoi ne l'avait-il pas banni de son Temple ? Cela faisait longtemps désormais qu'il savait ses agissements. Ils n'étaient en rien naturels. Les portes lui avaient pourtant toujours été grandes ouvertes. Hanae avait fini par en faire un genre de refuge, pour y reposer son âme. Jamais elle n’oublierait combien Igor l'avait respectée.

La distance entre le village, ou du moins ses vestiges, d'où ils partaient, et le village voisin était trop longue pour l’atteindre avant la fin du jour. La faction allait devoir bivouaquer en forêt. Ils étaient habitués à ces conditions, et ne tardèrent pas à s'installer à l'ombre de quelques arbres. Hanae avait pour habitude de s'installer légèrement à l'écart du reste des guerriers. De nature solitaire, elle appréciait le silence plutôt que les sons des discussions de ses camarades.

Allait arriver ce qu'elle craignait secrètement : la nuit. Non pas pour les ténèbres, cela faisait des années qu'elle s'y était plongée tête baissée. On lui avait la promesse de préserver son village natal des massacres si elle coopérait. Hanae s'était tellement appliquée à le faire que les spectres de ceux à qui elle avait ôté des vies venaient hanter ses songes. Le temps avait grossi leur nombre, et désormais ils étaient légion. Hanae craignait de rencontrer le regard de ce garçon dans son prochain cauchemar.

Elle devrait pourtant trouver le sommeil. Reposer son corps importait plus que le reste. Elle se laissa aller à son sommeil et s'assoupit. Dans ses songes, il faisait nuit noire. Quelques lumières passaient parfois çà et là, mais elles étaient toujours brèves, cependant assez présente pour éclairer les visages des âmes. Ces dernières la regardaient avec cet air accusateur, celui que l'on réservait à son meurtrier. Hanae ne portait aucune arme, ni armure. Dans ses songes, elle était aussi fragile qu'un pétale de fleur. Elle devait les affronter à la loyale : cela signifiait d’être terrassé spirituellement, chaque nuit.

Hanae reconnaissait les visages de certaines de ses victimes, d'autres n'étaient que des spectres flous et difformes. Ils avançaient, convergeaient tous vers elle, comme pour l’étouffer dans une étreinte mortelle. Mais tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était la traverser. Mais chaque passage à travers elle était douloureux. Elle avait l'impression de revivre ses méfaits. Elle finissait ensuite par se réveiller, en nage, quelques heures avant l'aube.

Mais son rêve prit une tournure à laquelle elle ne s'attendait pas. Les âmes à l'apparence décharnée s’écartèrent pour laisser place à un visage qui lui était trop familier. La terreur devint plus grande lorsque l’homme lui lança un regard réprobateur. Hanae sentit les larmes couler le long de ses joues :

—Non… Ce n'est pas possible, je ne l'ai pas tué.

Igor marchait lentement vers elle. Chacun de ses pas le rapprochait de l'inexorable. Qui allait tuer l'autre le premier ? Cette question résonna à l'esprit de Hanae, si fort qu'elle en perdit son sang froid. Elle leva les mains devant elle, les bras tendus, comme si cela allait la protéger d'une menace quelconque. Elle n'avait pas la force pour attaquer. Surtout pas lui. Elle préféra attendre que le songe se termine de lui-même, qu'elle se réveille enfin. Elle attendit impatiemment que la peur empoigne son cœur une ultime fois avant son réveil. Elle vit soudainement, derrière ses mains, la main du prêtre se tendre vers les siennes.

Elle baissa les mains, ne sachant comment réagir. Il faisait moins sombre, désormais. L’espace d'un instant, cet homme avait dispersé son obscurité intérieure. Hanae tendit la main à son tour, lentement. Elle se saisit finalement de la main d'Igor, puis ressentit la chaleur émanant de sa peau. C'était comme s'il était fait de chair et de sang, au beau milieu d'un songe. Les âmes des défunts étaient pâles et froides, et leur apparition même lui glaçait le sang. Même au creux de ses songes, il était tel qu'il était dans la réalité. Cette infime pensée parmi ses idées noires lui réchauffait le cœur. Hanae se redressa pour être face à lui. Son cauchemar venait de se changer en rêve, grâce à une seule apparition.

Elle se sentit plus humaine qu'elle ne l'avait jamais été au cours de ces derniers mois. Elle se risqua à l’approcher, mais Igor n'esquissa aucun mouvement. Hanae pencha la tête vers lui, puis leurs fronts se touchèrent. Elle demeura ainsi, dans cette position, face à l'apparition onirique. Elle pouvait le sentir comme s'il était bien près d'elle. Et lui, de son Temple, faisait-il le même rêve qu'elle ? Ses yeux s'humidifièrent, puis les larmes ruisselèrent le long de ses joues.

—Serais-je un jour pardonnée pour mes péchés ? Murmura-t-elle.

Sa voix traverserait-elle la distance qui les séparait ? Jamais elle ne le saura. Elle se réveilla, les joues mouillées, faisant face à la voûte céleste depuis le sol où elle était allongée. Elle essuya ses joues d'un coup de manche, puis se redressa en position assise. Elle aperçut un guerrier de sa faction venir à elle :

—Le chef a besoin de vous.

Aussitôt elle se mit en position debout pour le suivre. Il faisait sombre, mais de la tente du chef filtrait une lumière, et lorsqu’elle entra elle vit qu'une lampe à huile était allumée. Le chef semblait perturbé. Quand il croisa le regard de Hanae, ses sourcils se défendirent légèrement :

—Les habitants du village ont un comportement singulier. Ils sont armés et en formation, selon nos éclaireurs.
—Cela signifie qu'ils se battront jusqu’à la mort, répondit Hanae.

Ils se placèrent bientôt face à face, à même le sol. Le chef étala un plateau, puis plaça des pions dessus. Les premiers étaient noirs, les autres étaient rouges.

—D’après nos éclaireurs, dit-il en plaçant les pièces noires, leur formation est plus offensive que défensive. Ils sont cependant postés de manière à protéger le centre du village. Je pense que c'est ici que s'est réfugié le chef du village, en stratège.
—Non, réfuta Hanae. Mon peuple ne répond pas à la même logique que vous. Un chef ne doit pas se réfugier, sinon il sera considéré comme un lâche, lorsqu’il s'agit d’offensive finale.

Elle désigna une pièce noire, au premier rang :

—Le chef doit être ici. Mais peu importe son sort.

Elle renversa la pièce du bout du doigt :

—Si nous l'abattons, cela ne stoppera aucunement l'offensive.

Elle montra ensuite le pion du centre.

—Le centre de la vie d'un village, c’est son Sage. C'est lui, ou elle, qu'il faudra abattre.
—Mais pourquoi ? Intervint un guerrier.
—Mon peuple est particulier. Chaque membre est lié à ses proches. D'abord à sa famille, puis aux proches, et enfin, au reste du village. Cela forme un réseau d'émotion et d'empathie, chaque personne liée à une autre peut ressentir ce qu'elle ressent en se concentrant un peu, et vice-versa. Si un proche souffre, le membre le ressentira au plus profond de lui-même.

Elle se permit une pause, le temps de les laisser digérer l'information, avant de reprendre ses explications.

—Le Sage est le cœur de vie du village. Il est un conseiller et un médecin pour tous les membres. Ils sont donc tous liés à lui. Si nous l'éliminons, nous gagnerons la bataille.
—Pourquoi ne pas nous avoir divulgué ces informations plus tôt ? S’énerva le chef. Nous aurions gagné du temps.
—Je n'estimais pas cette information nécessaire à nos réussites précédentes.

Ils se fixaient maintenant en chiens de faïence. Hanae n'avait jamais désiré révéler tous les secrets de son peuple. Elle ne venait de n'en divulguer qu'une partie, pour ne pas se mettre en danger, ou mettre en danger sa famille. Elle ne désirait pas parler en détail des liens, ni de la façon dont elle avait brisé les siens avec sa famille et son village. Ils n'avaient pas à le savoir. Elle n'avait coopéré que pour un marché, sous la menace. Elle n’avait jamais eu l'ambition de massacrer les siens.

—L’aube arrivera très bientôt, intervint le guerrier. Il nous faut un plan.

Une formation offensive est bientôt ordonnée par le chef. Hanae n'attendait que de savoir quelle serait sa place. Lorsqu'il la lui montra, elle hocha la tête, puis se redressa et quitta la tente. Elle réajusta son armure, resserra le poing contre le manche de son katana. Puis, lorsque tous furent au courant de l'ordre du chef, ils partirent en direction du village, peu avant l'aube.

L'effet de surprise n’était plus à l'ordre du jour. Les habitants du village étaient déjà sur le qui vive depuis longtemps. Dans sa colère, le chef ordonna l’attaque. Les guerriers émergèrent de la forêt pour s'élancer contre les villageois. Hanae savait déjà quelle était sa mission. Elle dégaina son katana, puis s'engagea entre deux villageois armés pour s'enfoncer plus loin à l’intérieur.

Elle joua de son katana pour bloquer un coup d'épée de son assaillant, puis donna un coup de coude au plexus d'un autre homme qui désirait l'attaquer de dos. Elle ne perdit pas de temps pour vérifier l'état de ses adversaires : ses compagnons d'armes la couvriraient. Hanae n'avait à se concentrer que sur sa cible. Justement, elle la vit sortir de sa maison, armée d'une hache. Elle était en position de garde, l'arme bien ancrée devant elle, prête à se battre. Dans un sourire, Hanae évita une lame qui menaça une fraction de seconde sa gorge, puis fondit sur elle.

La Sage avait des défauts dans sa posture. Ses mains étaient tremblantes, elle semblait troublée par la situation. Hanae ne la sous estimait pas, au contraire elle respectait son courage. La femme en face d'elle ne s'était pas destinée au combat. Sa prise sur sa hache n’était pas sûre, c'était comme si elle hésitait à attaquer. Hanae espérait au fond d'elle se tromper. Elle espérait fort que quelqu’un allait finir par l’arrêter pour de bon.

Elle était à peine à un mètre de la Sage. Mais celle-ci avait des réflexes : Hanae tenta de l'attaquer de sa lame, mais elle la para de sa hache. Il ne lui restait peu de temps avant qu'on ne vienne la défendre. Elle feinta à nouveau un coup de katana, puis profita du bras tendu de la femme pour le saisir et le tordre. Dans un fracas osseux, la Sage se tordit de douleur et abandonna son arme au sol. Autour d’elle, elle entendit les mêmes plaintes se répéter chez les autres membres du village. Ses camarades pouvaient en profiter pour les éliminer.

Elle resserra sa prise sur le kashira de son arme et porta son coup de grâce. Soudain, une douleur traversa l’estomac de Hanae. Son katana rencontra le sol avant la fin de son assaut. La Sage s'écarta d'elle en se saisissant de son bras meurtrie. Hanae ne s'en préoccupait plus. Son ventre lui faisait atrocement mal. Elle sentit le liquide poisseux du sang remplir les vêtements. Les lanières de cuir de son armure s'imbibèrent d'écarlate. Elle distingua de son flanc le tranchant d'une lame en sortir.

—Meurs, Démone, entendit-elle près de son oreille.

La lame se retira de son corps, Hanae s'effondra derechef. Son estomac se contracta sous la douleur, et elle pressa instinctivement la blessure de sa main. Tout devenait flou autour d'elle : le ciel ne se distinguait plus de la terre. Les sons de la bataille autour d'elle devinrent des bruits de fond, un genre de berceuse avant d'atteindre les enfers. L'espace autour d'elle se faisait de plus en plus lointain. Des frissons froids parcouraient son corps, alors que ses mains devenaient poisseuses. Elle entendit un cri plus distinct. On criait son nom. Hanae avait de plus en plus de mal à respirer. Mais elle se fichait de cela. Quand elle ferma les yeux, un seul visage apparut à son esprit.

Une pression sur son épaule la força à ouvrir les yeux.

—Hanae ! Vous allez vous en sortir !

Un jeune guerrier se tenait au dessus d'elle. Le mensonge était mal dit, cependant elle l’ignora.

—Hanae, entendit-elle de nouveau. Vos yeux, ils sont violet.

Elle saisit ce que cela signifiait, mais cela lui importait peu maintenant. Le cauchemar était fini. Dans un effort surhumain, elle leva la main pour désigner sa broche en fleur, attachée à sa cape.

—Donne la lui… s'il te plaît… je crois qu'il aime les fleurs.
—À qui dois-je la donner ?

Elle inspira comme elle put un peu d'air, puis murmura dans son expiration :

—… Igor…

Lorsque le prénom échappa de sa bouche, un sourire fleurit sur ses lèvres. Elle pouvait enfin partir, quitter cette torture en songeant à cette âme gorgée de lumière.

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AislinnTLawson
Posté le 23/12/2020
C'était vraiment très intéressant, de lire ce chapitre du point de vue d'Hanae, de découvrir l'envers de son décès (toujours aussi triste, mais avec un côté plus... fataliste, enfin, je sais pas si tu vois ce que je veux dire). J'avoue que là, avec mon niveau de fatigue, je ne suis pas dans le meilleur état pour faire des retours hyper développés. Y'a toujours le même soucis d'absence d'espace entre le tiret cadratin et le début du dialogue, mais sinon, le reste est très propre.

J'ai beaucoup aimé cette lecture, de redécouvrir à nouveau Igor et Hanae, de me rappeler ce qui était arrivé dans cette nouvelle si vibrante de tragédie.

Bref, j'ai beaucoup aimé ! Et j'ai bien hâte d'en découvrir plus ailleurs au cours de ton projet de fantasy :O (je sais même pas si je te follow en plus sur PA va falloir que je vérifie ça)
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